La parabole de l’anneau de Lessing – un chef-d’œuvre de tolérance

La pièce maîtresse de «Nathan le Sage» est d’une surprenante actualité

par Peter Küpfer

Gotthold Ephraim Lessing est né dans une époque troublée (1729). Contrairement à nombre de ses contemporains, il ne pouvait pas accepter le fait que les préjugés hérités ou acquis puissent rendre la collaboration des humains difficile, en y mettant des entraves et en la conduisant à des querelles et des conflits aboutissant trop souvent à des guerres ensanglantées. Toute sa vie impressionnante est marquée par la question de savoir comment naissent les idées toutes faites et comment la raison humaine doit traiter ces préjugés. Avec son «Nathan le Sage», Lessing a donné une réponse éclatante et solide. Sa valeur profonde s’est maintenue jusqu’à ce jour. Face au phénomène actuel que les divergences sur des questions factuelles, politiques ou idéologiques tendent souvent à une sorte de «guerre de religion» et ainsi au blocage systématique de solutions communes viables, le regard sur Lessing demeure particulièrement bénéfique. 

Fils d’un pasteur d’une grande piété, Lessing est né dans la petite ville provinciale de Kamenz en Lusace (Saxe). Son père, un protestant strict, ne considérait cependant pas les croyances chrétiennes comme opposées à la raison humaine. Il donna à son troisième enfant Gottholdle deuxième prénom, juif, d’Ephraïm. Par cet acte, le pasteur protestant donna un exemple inhabituel et courageux de paix religieuse dans une petite ville allemande de l’époque où les pogroms de juifs n’étaient pas encore si longtemps une chose du passé. Ce courage a été transmis à son fils. Etudiant en théologie à l’université de Leipzig, le jeune homme érudit s’est tourné vers la médecine. Mais bientôt, le lecteur passionné décida de devenir écrivain indépendant, entreprise audacieuse à une époque où la littérature (comme la musique et la peinture) dépendait essentiellement de mécènes aristocratiques. Car le marché libre de l’art tel que nous le connaissons aujourd’hui n’en était alors, dans les années précédant la Révolution française, qu’à ses débuts. 
    Après son installation à Berlin et ses contacts intenses avec des personnalités littéraires et des écrivains du Siècle des Lumières, dont Moses Mendelssohn, Lessing obtient son magistère d’université à Wittenberg et retourne à Berlin en 1752. Le jeune homme de lettres, très versé dans les langues, traduisit entre autres des textes de Voltaire ainsi que des traités de Frédéric le Grand rédigés en français. La correspondance avec des amis et des écrivains au sujet de nouvelles publications et représentations de théâtre le conduit à la publication de ses «Briefe die neueste Literatur betreffend» (Lettres sur la littérature moderne). Pendant la guerre de Sept Ans, l’homme de lettres, souvent sans le sou, servit de secrétaire au général prussien von Tauentzien découvrant directement les horreurs et les atrocités des guerres de cette époque. Il en avait cependant déjà pris connaissance durant sa période de jeune pensionnaire, pendant le siège de Meissen lors de la Seconde Guerre de Silésie. Dans ses lettres, le jeune Lessing décrit à quel point il fut horrifié face aux blessés dans les maisons détruites par la guerre, restés coincés là sans aucune aide parce que la ville craignait une épidémie de peste. (Lessing, Gesammelte Werke, éd. P. Rilla, Weimar 1968, vol. IX, p. 8s.) La comédie de Lessing «Minna von Barnhelm», souvent mise en scène aujourd’hui encore, expose avec légèreté ses expériences sérieuses de l’époque. 

Une vie de lutte à l’encontre des préjugés

Dès le début, le jeune écrivain n’a pas la vie facile. Son grand talent, ses solides connaissances, ses vastes intérêts et sa plume élégante, souvent quelque peu acerbe, se heurtent aux exigences de gagner sa vie uniquement par l’écriture. Les traductions, les critiques de théâtre, les critiques de livres, même ses premières pièces de théâtre, ne rapportent pas grand-chose, si bien que les dettes l’accablent bientôt. Ses premières tentatives théâtrales n’ont guère de succès. Parmi elles, la comédie «Die Juden» (Les Juifs), dans laquelle le jeune Lessing, dans une comédie apparente, fait des constatations sérieuses sur les origines et les effets des préjugés. Dans cette œuvre, Lessing reconnaît déjà la cause principale des persécutions des Juifs, si nombreuses dans l’histoire européenne: la force de nos propres opinions qui nous limitent et nous empêchent un examen impartial de la réalité. Dans la conception de son drame principal, «Nathan le Sage», écrit beaucoup plus tard, peu d’années avant sa mort précoce, Lessing s’inspirera à nouveau de cette œuvre de jeunesse. Avec sa tragédie bourgeoise «Miss Sara Sampson», l’une des premières tragédies en langue allemande dans laquelle non seulement des rois et des personnalités de haut rang se trouvent exposés aux forces du destin (comme l’exige la dramaturgie de l’époque, encore fort imprégnée du classicisme français), mais également des gens comme vous et moi. Il a voulu contribuer à ce que tout le public du théâtre allemand soit épris de compassion à l’égard des enchevêtrements humains. 
    Il exerça un premier poste plus permanent, plus directement lié à sa philosophie, de dramaturge au tout nouveau Théâtre national de Hambourg. Ce furent des années mouvementées au cours desquelles parut sa très célèbre «Hamburgische Dramaturgie». Il connut en 1770 une meilleure situation financière. En effet, lorsque le duc de Brunswick nomma Lessing conservateur de la bibliothèque la plus célèbre d’Allemagne à l’époque, celle de Wolfenbüttel, il vit ses ressources matérielles se renflouer et il conserva cette nomination jusqu’à sa mort en 1781. Lessing se maria, mais perdit son fils et sa jeune femme quelques jours après sa naissance. En 1772, Lessing publia la version finale de sa célèbre tragédie bourgeoise «Emilia Galotti», dans laquelle il mit en lumière l’absence de scrupules moraux d’un prince italien dans une cour immorale et frivole. Le cadre fictif ressemblait beaucoup à la vie luxueuse et libertine de nombreuses cours princières allemandes de l’époque. La pièce n’eut pas de succès, mais influença la pièce de jeunesse de Schiller«Kabale und Liebe» (Cabale et Amour) faisant fureur onze ans plus tard (créée en 1783, six ans avant la Révolution française), dans sa mise en accusation impétueuse du despotisme absolutiste et de la corruption dans les cours allemandes de la période rococo.

«Nathan le Sage» – l’héritage de Lessing

Conservateur de la célèbre bibliothèque de Wolfenbüttel, Lessing publia également des textes et des extraits tirés des trésors rassemblés dans ce lieu culturel. Cependant, il préférait les auteurs attachés au réalisme et à la raison. La publication par Lessing des écrits de Hermann Samuel Reimarus, professeur au gymnase de Hambourg, dans le cadre des «Fragments de Wolfenbüttel» fit particulièrement éclat. Reimarus y soutint l’avis, offensant de nombreux théologiens, que la Bible n’était pas la Parole de Dieu mais un texte créé par des hommes, que Jésus n’était pas le Fils de Dieu mais un prophète ayant répondu aux attentes du Messie de son temps, et que l’histoire de la Résurrection était le produit de l’imagination de ses disciples. Cette publication de Lessing rencontra un rejet public particulièrement marqué, notamment celui du pasteur hambourgeois Melchior Goeze, qui considéra la publication de Lessing comme une attaque frontale contre la religion, vitupérant Lessing comme un ennemi de la religion dans plusieurs de ses traités. Lessingréagit à son tour de manière aussi décisive et publiquement lui aussi. Enfin, le mécène de Lessing, le duc de Brunswick, interdit à son pugnace bibliothécaire de continuer la polémique. Lessing, ne voulant pas renoncer, conçut un plan pour clarifier ses vues dans une pièce de théâtre, «en échangeant la chaire contrela scène», comme il le déclara dans une lettre. Ainsi est né son «Nathan le Sage»,héritage de Lessing sur la question de la tolérance religieuse et interhumaine. C’est une pièce de théâtre philosophique fréquemment mise en scène de nos jours encore. Elle constitue sa réponse sous forme de drame à la question sur les véritables forces unificatrices de l’humanité et ses entraves.

Jérusalem au temps des Croisades – 
foyer de conflits belliqueux

La scène est la ville de Jérusalem en Haut Moyen Âge, du temps des Croisades. Le christianisme, le judaïsme et l’islam s’y affrontent depuis des siècles. La conquête sanglante de Jérusalem par les armées chrétiennes et les carnagesperpétrés, également au sein de la population juive, sont encore frais dans la mémoire des acteurs. Le gouvernement du sultan Saladin,quelque peu idéalisé dans la pièce de Lessing comme un personnage régnant avec clémence sur Jérusalem, cherche à étouffer toute reprise de la flambée de haine entre les différentes confessions. L’intention de l’auteur est évidemment de faire usage de ce cadre historique pour présenter les représentants des trois religions monothéistes, le christianisme, le judaïsme et l’islam, et ceci en mettant l’accent sur les attitudes complètement différentes de leurs protagonistes. Dans la pièce de Lessing, nous trouvons le sultan, Saladin, incarnant l’autorité politique du pouvoir d’Etat dominant Jérusalem à l’époque ainsi que l’autorité spirituelle islamique, correspondant à l’incarnation du dirigeant sage, incorporant les idéaux des philosophes des Lumières. En face de lui, il y a lepersonnage principal, le riche marchand juif Nathan, également doté lui aussi de tous les attributs de l’humanité, de l’attention et de la sagesse. Contrairement à ces deux représentants «humanistes» de leur religion, celui de la religion chrétienne, le Patriarche,autorité chrétienne résidant à Jérusalem, se distingue d’eux défavorablement. Lui, le chef spirituel des agresseurs chrétiens, surveille la vie des juifs à Jérusalem. Il souhaite voir le juif respecté Nathan puni de mort car il le considère comme un délinquant religieux. Le jeune héros du premier plan, le chevalier templier franc Curd von Stauffen, ayant participé à la Croisade des troupes chrétiennes et ayant perdu le contact avec ses compagnons d’armes en retraite, est au départ, lui aussi, plein de préjugés hostiles envers la population juive de Jérusalem. Ce n’est que lorsqu’il entre en contact avec Nathan, et avec l’histoire d’amour incluse, qu’il se rend compte de la réalité – une réalité tant différente de ce qu’il avait imaginé. C’est l’habileté de Lessing de faire évoluer à partir de cette situation initiale, le drame humain, transformant les données historiques et philosophiques en scènes saisissantes.

Les enchevêtrements humains

Nathan revient avec sa caravane d’un long voyage d’affaires. Il apprend avec horreur que sa fille Recha a failli trouver la mort dans l’incendie de sa maison. Elle a échappé grâce à l’intervention d’un chevalier du Temple inconnu, au risque de sa propre vie. Il s’agit du jeune templier décrit ci-dessus.
    Nathan, toujours plein d’horreur, veut montrer sa gratitude envers le jeune templier, mais Recha ne sait pas qui il est. Avant son sauvetage, le templier avait été capturé par les troupes de Saladin après une bataille et aurait partagé le sort de ses compagnons, à savoir la mort, si une coïncidence ne lui était pas venue en aide: Saladin a reconnu dans ses traits une ressemblance frappante avec son frère Assad, frère aimé qui avait péri dans des batailles précédentes. Suivant son inspiration, il pardonne au jeune homme lui redonnant sa liberté. Le jeune chevallier erre alors sans but dans les alentours de Jérusalem, s’approchant par hasard de la maison où il a sauvé «cette garce juive», selon ses termes. Nathan l’approche plein de gratitude, mais le templier le rejette brusquement n’acceptant ni remerciements ni reconnaissance «de la part d’un juif». 
    Pendant ce temps, lors d’une conversation entre Saladin et sa sœur Sittah, nous apprenons que le sultan connaît des difficultés financières croissantes. Elles ne sont pas le fruit d’un train de vie luxueux, mais du grand besoin où se trouvent ses sujets auxquels Saladin prête toujours main forte dans des cas individuels, avec des contributions du trésor d’Etat qui se vide rapidement ainsi. Il n’y a qu’un seul qui puisse sauver l’Etat d’une faillite imminente, le juif Nathan avec son immense fortune privée. Mais peut-on lui faire confiance? Saladin veut mettre son éthique à l’épreuve, le somme d’apparaître devant lui et lui pose la question, cruciale, de la vraie religion. Si les trois religions présentes sur le sol de Jérusalem, chacune adorant le même Dieu et chacune proclamant être la vraie, il en ressort d’évidence, dit Saladin, que toutes les trois ne peuvent pas être en possession de la vérité en même temps. Alors, laquelle des trois religions est-elle la vraie? Nathan mesure tout de suite l’embarras de la situation dans laquelle il se trouve. Heureusement, il se souvient d’une vieille histoire, celle des trois anneaux. Avec elle, il veut non seulement se sauver lui-même, mais gagner en même temps le prince islamique pour la cause de la tolérance. La parabole de l’anneau prend tout son éclat dans la version de Lessing, scène clé de sa pièce ainsi que de l’histoire du drame allemand.

La parabole de l’anneau

Elle se trouve exactement au milieu du drame, et c’est par là déjà que l’on peut la reconnaître comme scène centrale. Elle se résume ainsi:
    Un «homme d’Orient» possédait autrefois une bague précieuse qui avait la propriété magique de rendre son porteur «agréable devant Dieu et devant les hommes». Depuis des générations, il y avait dans sa famille, la tradition suivante: le porteur de l’anneau la léguait toujours à celui de ses fils «qui lui était le plus cher». Cela s’est bien passé pendant longtemps. Mais une fois, un des porteurs de la bague avait trois fils qui lui étaient tous les trois également chers. Lorsqu’il sentit sa mort approcher, il fit faire deux autres bagues par un orfèvre, si habilement qu’il était impossible de les distinguer l’une de l’autre. Avant sa mort, le père donna sa bague à chacun de ses fils. Bientôt, une dispute s’éleva entre eux pour savoir qui était le propriétaire de l’anneau authentique. Finalement, ils exposèrent leur dispute devant un juge sage de grand renom. Mais lui aussi, se trouva confronté au problème de l’authenticité de la bague, problème crucial qui le poussa dans ses limites. Enfin, la solution lui est apparue. A vous entendre, dit-il aux trois, la vraie bague a la qualité de rendre le porteur agréable devant Dieu et les hommes. Très bien, alors, à partir de ce jour, entrez dans un concours pacifique entre vous. Que chacun de vous trois s’efforce de se rendre agréable devant Dieu et devant les hommes. Et si à la fin de votre vie vous ne savez toujours pas qui porte la bague authentique, eh bien, transmettez ce concours à vos fils, et eux à leur tour:

«Que chacun, de tout son zèle, imite cet amour pur de tout préjugé! Que chacun rivalise pour parer sa bague de la vertu de la pierre! Qu’il seconde cette vertu par la douceur, par un cœur tolérant, par des bienfaits – et par un profond attachement à Dieu! – Si ensuite la vertu des pierres se manifeste, chez les enfants des enfants de vos enfants, je vous convoquerai à nouveau, dans mille fois mille ans, devant ce tribunal. Alors siègera ici un homme plus sage que moi: ce sera à lui de juger. – Allez! Ainsi parla le juge, plein de modestie.»

(Lessing, Nathan le Sage, acte III, scène 7, cité d’après l’éd. Folio Théâtre/Gallimard, 2006, texte original traduit de Dominique Lurcel)

«Tous les humains deviennent frères»

Saladin est ému par la sagesse de la parabole et demande l’amitié de Nathan, qui est scellée avec le prêt de l’Etat. C’est alors, cependant, que le développement des enchevêtrements humains prend son cours dramatique.
    Finalement, sur l’insistance de Nathan, le templier rend visite à Recha à contrecœur et, «revanche» de la nature sur ses préjugés acquis, tombe rapidement amoureux de la fille du juif. Cependant, par l’intermédiaire de son amie et gardienne Daja, le jeune chevalier du Temple apprend que Recha n’est pas la fille biologique de Nathan, mais une enfant née d’une chrétienne et adoptée par Nathan. Le templier apprend également à cette occasion que Nathan n’a pas élevé Recha dans la religion chrétienne. Le combattant chrétien enragé y voit une forme d’endoctrinement religieux envers un enfant et raconte l’affaire au patriarche de Jérusalem, qui y trouve une attaque contre la vraie religion, exercée envers un enfant chrétien baptisé, et veut aussitôt traduire Nathan en justice. Il martèle à répétition sa phrase fatidique qui est devenue depuis le slogan du fanatisme religieux: «Le Juif sera brûlé!» 
    Dans la dernière partie du drame philosophique, les enchevêtrements humains s’effilochent un à un. Le jeune templier téméraire est alors rudement corrigé par la vérité. Nathan n’a pas éduqué Recha en termes confessionnels, mais en termes de morale humaine générale. Une fois qu’elle aura grandi, voilà l’attitude de Nathan, elle apprendra la vérité sur ses origines et pourra alors choisir elle-même sa religion. Le templier, lui aussi, doit se rendre compte de sa précipitation affective l’empêchant d’une compréhension plus profonde de la situation. Peu à peu, il apprend la vérité, l’entière vérité: lorsque les chrétiens ont conquis Jérusalem, la femme de Nathan et ses sept fils ont été abattus. Mais quelques jours plus tard seulement, le désespéré Nathan a eu la grandeur d’accepter Recha, l’enfant nouveau-née d’une femme chrétienne (elle était morte peu après sa naissance, le père ayant été impliqué dans des troubles guerriers), comme son enfant, une sorte de récompense d’avoir perdu toute sa famille, un don de Dieu. Des enquêtes, des documents et des témoins du passé mettent en lumière ce dont Nathan se doutait depuis longtemps: le jeune templier est lui aussi le fils du père de Recha. Finalement, se dévoile l’intuition de Saladin à son sujet: son père inconnu est le frère de Saladin, Assad, décédé prématurément au cours d’une bataille. Ce dernier portait le nom de Wolf von Filnek en territoire de l’Empire germanique qu’il avait gagné («en y suivant une chrétienne») et dû quitter à nouveau, tandis que son fils, le jeune templier, avait grandi chez son oncle. Le templier et Recha sont frère et sœur trouvant tous les deux en Nathan et en Saladin, des pères véritablement attentionnés, non pas par le lien du sang, mais par leur attitude. L’amitié, la compassion et les liens naturels ont ainsi permis de surmonter les inimitiés ayant alimenté des guerres pendant des siècles. 
    Ainsi, la fin du drame montre, en termes symboliques, ce que Lessing pense devant s’appliquer à l’humanité tout entière: tous les hommes sont frères, ou doivent le devenir, comme l’exige le premier article de la Déclaration universelle des droits de l’homme bien plus tard, après bien d’autres guerres: ils doivent se rencontrer dans un esprit de fraternité et renoncer au moyen de guerre pour faire valoir leurs intérêts. 

La vérité se manifeste en évoluant

Ils sont nombreux à voir dans la parabole des anneaux lesymbole de tolérance religieuse. De même que les trois anneaux sont indiscernables en apparence, de même, selon Lessing, aucune religion ne peut ou ne doit prétendre être la seule et unique vérité. La vérité, pour Lessing, n’existe pas une fois pour toutes, elle doit s’éprouver, les hommes devant la conquérir par eux-mêmes, ni par la guerre, ni par la force. Une autre dimension de la parabole de l’anneau s’ouvre ici, sur laquelle on insiste moins souvent. Sans la discerner le texte splendide risque de perdre de son entière pertinence: le message de Lessing ne signifie pas seulement que les trois grandes religions monothéistes sont de valeur égale, en tant que religion. C’est ce que la parabole dit, il est vrai, mais elle en dit davantage encore. Les porteurs des véritables bagues, c’est-à-dire les adeptes sincères d’une conviction éthique sur la façon dont les gens doivent vivre, ne peuvent pas se retirer moralement dans cette conviction «orthodoxe». Ils ne peuvent pas non plus l’imposer aux autres, comme le montrent l’exemple négatif du patriarche et les antécédents catastrophiques du drame. Au contraire, ils doivent prouver, notamment par leurs actes, qu’ils sont en effet de «véritables porteurs de l’anneau». Il ne faut pas oublier que l’anneau authentique a la capacité de «rendre ses porteurs agréables aux yeux de Dieu et des hommes». Au temps de l’absolutisme, cela pourrait signifier avant tout que c’était le dirigeant éclairé, juste, tolérant qui se rendait agréable aux hommes, c’est-à-dire à ces sujets. A notre époque moderne, la sagesse de la parabole de l’anneau est devenue encore plus contraignante. Les porteurs du véritable anneau ne sont plus, aujourd’hui, les autorités religieuses, les dirigeants ou les gouvernements seulement qui se concurrencent pour la justice, les bonnes lois et la bonne gouvernance – ce sont les peuples eux-mêmes, qui entre-temps sont passés ou passent à la démocratie, c’est-à-dire la famille humaine dans ce monde unique. En elle, la compétition pacifique dans le sens de Lessing doit avoir sa place. Elle consiste à «prouver» devant l’histoire, c’est-à-dire devant l’humanité, qu’on porte l’anneau de droit. Ou plutôt que l’on mériterait de le porter à juste titre. Car l’homme moderne ne peut plus compter sur la magie des anneaux, il doit être lui-même la graine du meilleur. Voilà donc la sagesse de la parabole de l’anneau aujourd’hui. On peut la bannir au royaume des beaux rêves, là, elle ne dérangera personne. Ou bien on peut essayer de s’en accommoder. La question quotidienne ne sera donc pas tant de savoir qui a raison dans sa vision de la vie et de l’homme, mais plutôt quel est celui qui fera un pas de plus vers une vie plus agréable et plus humaine – pour tous. Il s’agit, là aussi, de la contribution individuelle ou, mieux encore, collective au bien commun, et cela pour tous, dans le monde entier. Selon Lessing, il ne s’agit pourtant pas d’actes héroïques, mais de nos efforts quotidiens envers ce qui est authentiquement humain en chacun de nous – en étant prudents face aux préjugés et en demeurant ouverts aux autres.•

 

 

«Le Chrétien et le Juif sont-ils chrétien et juif avant d’être hommes?»

pk. Au début, Curd von Stauffen, le jeune et impétueux chevalier du Temple, se présente encore entièrement sous l’emprise de ses sentiments hostiles envers tous les juifs, attitude qu’il emprunte envers Nathan aussi. Celui-ci répond calmement aux préjugés du jeune homme, se rendant compte que derrière l’impétuosité du milicien chrétien se cache l’idée qu’ils partagent tous les deux: ce ne sont pas les différentes confessions de foi qui sont importantes mais l'humanité vécue dont les individus font preuve.

Nathan: Je sais comment pensent les hommes de cœur; je sais que tous les pays portent des hommes de cœur. 

Templier: Avec quand même des différences, j’espère? 

Nathan: Bien sûr! De couleur, de vêtement, de figure. […]

Templier: Fort bien dit! – Pourtant, ne savez-vous pas quel peuple a, le premier, pratiqué ce dénigrement? Quel peuple, Nathan, s’est, le premier, donné le nom de Peuple Elu? Et si ce même peuple, maintenant, je ne pouvais m’empêcher – non pas de le haïr – mais de le mépriser pour son orgueil? Son orgueil qu’il a légué au Chrétien et au Musulman, sa prétention que seul son Dieu est le vrai Dieu? – Cela vous surprend que moi, un Chrétien, un Templier, je m’exprime ainsi? Mais quand et où cette pieuse folie qui s’imagine avoir un Dieu meilleur, et voulant imposer ce Dieu meilleur comme le meilleur à tout l’univers, s’est-elle manifestée de la manière la plus obscure qu’ici et maintenant? Quand et où? Où est-il donc, celui dont, ici et maintenant, les écailles ne tombent pas des yeux … Mais libre à chacun d’être aveugle! – Oubliez ce que j’ai dit, et laissez-mois! (fait signe de s’en aller)

Nathan (le retenant):Ah! Vous ne savez pas combien, désormais, je vais m’attacher plus étroitement à vous encore. – Venez, nous devons, nous devons être amis. Méprisez mon peuple tant que vous voulez. Ni vous ni moi n’avons choisi notre peuple. Sommes-nous notre peuple? Qu’est-ce que cela veut dire: peuple? Le Chrétien et le Juif sont-ils chrétien et juif avant d’être hommes? Serait-il donc possible que j’aie trouvé en vous un homme de plus à qui il suffit de s’appeler homme?

(Nathan le Sage, acte 2, scène 5, extrait cité d’après l’édition Folio Théâtre, Gallimard, Paris 2006, traduction de Dominique Lurcel) 

 

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