Un peuple dévasté! Mais qu’avons-nous fait aux Afghans?

Il y a six semaines, les combattants talibans sont entrés dans Kaboul, la capitale afghane. Le 30 août 2021, les derniers soldats américains encore présents à l’aéroport de Kaboul ont quitté le pays. Il est impossible de dire avec certitude dans quelle mesure les talibans contrôlent réellement l’ensemble de l’Afghanistan. Tout autant qu’il est impossible de répondre, aujourd’hui, à la question de savoir ce qu’il adviendra de l’Afghanistan et de ses habitants. Il faut espérer qu’après plus de 40 ans de guerre, ils trouveront enfin la voie conduisant à vivre ensemble en paix, que la situation humanitaire catastrophique du pays s’améliorera le plus rapidement possible et que les Afghans pourront finalement faire eux-mêmes leurs choix concernant leur futur destin. Les prochains mois et années décideront du réalisme de ces souhaits. Et qui est responsable des directions à prendre?  
    
Quant à ceux chargés de cette responsabilité face à l’actualité et qui se trouvent dans le camp des Etats-membres de l’OTAN, leurs prises de position face à leur défaite relève, pour la plus grande partie, de la propagande. Vu cette circonstance, le recours à des parallèles historiques peut rendre peut-être, de façon plus éclaircissante, les principes et les attitudes, les voies et fausses pistent qu’ils empruntent. Face à leurs déclarations, inscrites dans le cadre «mainstream», l’auteur de ces réflexions ne peut pas se débarrasser de réminiscences historiques concernant la lourde défaite de la Wehrmacht allemande devant Stalingrad, au cours de l’hiver 1942/43, notamment celles de la réaction officielle allemande à cette défaite décisive. Celle-ci dut diffusée principalement au travers du fameux discours de triste mémoire, tenu par le ministre allemand de la Propagande, Joseph Goebbels, le 18 février 1943, au Palais des sports de Berlin. Le grand communicateur d’Hitler y préconisa sa fameuse «guerre totale» allemande, qui, malgré son indéniable défaite, devait légitimer le prolongement de deux années supplémentaires, coûtant la vie à plus de soldats et apportant plus de destructions que la totalité des précédentes années de guerre. Il est cependant évident qu’il n’existe pas de similitude entre ces deux situations historiques énoncées, mais les parallèles concernant les attitudes actuelles envers la réalité sont néanmoins frappants.
    
Il existe cependant d’autres voix dans le courant dominant, par exemple celle du prof. Gilles Dorronsoro – enseignant les sciences politiques à l’université Panthéon-Sorbonne à Paris et chercheur sur le terrain en Afghanistan depuis 1988 – publiée dans une interview par la «Neue Zürcher Zeitung»du 25 août 2021, dont la conclusion est la suivante: «ce ne sont pas les talibans, mais nous qui avons détruit l’Etat afghan». Du même acabit, concernant la réévaluation de l’histoire depuis le 11 septembre 2001, est le livre de l’historien Philipp Gassert (Mannheim) intitulé «11. September», publié en mai 2021. En regardant au-delà de l’espace germanophone, on se rend compte qu’il y a des discussions très controversées mais également fournies, ailleurs, notamment aux Etats-Unis. Un exemple en est le «Quincy Institute for Responsible Statecraft» sur lequel la «NZZam Sonntag»a attiré l’attention par une interview en date du 5 septembre 2021. Même «Foreign Affairs», le magazine de l’influent Council on Foreign Relations, avait publié, le 3 septembre, «Afghanistan’s corruption was made in America».Sans ambages, l’article est ciblé sur les intérêts particuliers des Etats-Unis.
    
Après presque 20 ans de guerre de l’OTAN, ne serait-il pas temps de se concentrer sur des questions allant plus dans la profondeur des choses que celles imposées actuellement au discours public? Celle-ci, par exemple, même avant toute autre: mais qu’avons-nous fait au pays et à ses habitants? Et comment pouvons-nous, compte tenu de notre grande culpabilité – qui n’est évidemment plus à réparer – comment aider donc au moins les habitants du pays à retrouver une existence un peu moins pénible que celle qu’ils ont vécue au cours des 40 dernières années? Voilà donc deux questions qui, d’ailleurs, se posent face à chacun des pays ravagés par des guerres, peu importe qu’elles soient déclenchées par les Etats-Unis ou d’autres Etats.
    
En d’autres termes: à quel genre d’aberration assistons-nous, au juste, ces dernières semaines où le débat reste entièrement ciblé sur de tels sujets: les énormes efforts d’évacuation de l’armée américaine et de la Bundeswehr allemande, le débat perpétuel si il n’est pas retiré  trop tôt, les accusations contre nos gouvernements se limitant principalement à ce qu’ils auraient fait trop peu (et trop tard) pour l’évacuation des «forces locales» du pays et de tous ceux qui étaient prêts à partir, le focus constamment mis sur cette minorité de femmes occidentalisées – en éclipsant ainsi les millions de femmes afghanes qui, avec leurs familles, ontdû endurer toutes ces années d’innombrables souffrances de guerre et de terribles privations. Tout cela orchestré avec des enquêtes méticuleuses où les talibans, maintenant au pouvoir, auraient agi en violation des droits de l’homme (eux seulement?) et face au surenchérissement de revendications adressées par les Etats de l’OTAN aux talibans. Revendications prétentieuses affirmant que les  Afghans étaient tellement mieux lotis du temps où les pays membres de l’OTAN voulaient «démocratiser» et «civiliser» le pays – en concédant pourtant que tout n’a pas fonctionné comme prévu et que l’on aurait dû se rendre compte plus tôt que la population afghane n’était pas «mûre» encore à être occidentalisée. 
    
Tout ce discours va de pair avec l’appel univoque des responsables de l’UE (comme la présidente de la Commission Ursula von der Leyen dans son discours sur l’état de l’UE du 15 septembre), à un renforcement militaire afin de pouvoir entrer, à l’avenir, plus efficacement en guerre, et ceci «indépendamment» des Etats-Unis? Voilà donc où nous en sommes!
    
Quant à nos propres débats, nous avons choisi de les placer à l’écart de ces tonalités majoritaires de la mouvance dominante. L’un des textes pouvant donner plus de profondeur au vrai débat est tiré du livre du cinéaste, Frieder Wagner, intitulé «Todesstaub – made in USA. Uranmunition verseucht die Welt»,(Poussière mortelle – made in USA. Les munitions à l’uranium contaminent le monde), paru en 2019. Le texte publié ici est extrait du chapitre sur l’Afghanistan. Le second texte, aussi fondamental que le premier, est un discours tenu de Jürgen Rose, ancien officier de la Bundeswehr, prononcé à Munich, le 1er septembre 2021, lors de la Journée mondiale contre la guerre. Les deux auteurs ont aimablement mis leurs textes à la disposition de nos lecteurs dont la promptitude à réfléchir par eux-mêmes et à faire preuve de discernement face aux vérités actuelles est entière.

Karl-Jürgen Müller

 

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