«Le sommet de l’ONU ignore délibérément les raisons de l’échec de notre système alimentaire»

par Hans Rudolf Herren*, fondateur de Biovision et président du conseil de fondation

Lors du Sommet des Nations unies sur le système alimentaire en 2021 [le 23 septembre], l’occasion a été manquée de se rendre compte des véritables alternatives aux méthodes de production de nos aliments, contrôlées par les entreprises et nuisibles à l’environnement. 

Cela aurait dû être un bond en avant pour l’avenir de notre planète, mais au lieu de cela, ce fut le parfait exemple illustrant comment il ne fallait pas organiser un sommet. Le sommet des Nations unies sur les systèmes alimentaires aurait dû redresser notre système alimentaire défaillant et ouvrir la voie à un avenir résilient au changement climatique, sûr quant à l’alimentation mondiale garantie pour tous et équitable. Au lieu de cela, nous revenons au début: un assortiment de bonnes, mauvaises et laides «solutions», mais un silence assourdissant sur les causes réelles des problèmes auxquels nous sommes confrontés. 
    Un sommet international sur la nutrition s’est imposédepuis longtemps. Notre système alimentaire ne convient ni aux hommes, ni aux animaux, ni à la planète. La production alimentaire émet de grandes quantités de gaz à effet de serre qui réchauffent la planète et sont responsables de 37 % des émissions. L’obésité et la malnutrition sont en hausse tandis que les progrès réalisés dans la lutte contre la faim font l’inverse: l’année dernière, un dixième de la population mondiale a souffert de la faim.

L’agriculture est la clé du changement 

Changer la façon dont nous produisons, traitons et consommons les aliments est la clé pour résoudre un grand nombre de ces problèmes. Le sommet aurait été une occasion cruciale d’apporter le type de changement qui est tout simplement irréalisable en dehors de tels moments extraordinaires. Alors, qu’est-ce qui a mal tourné? 
    L’influence excessive des entreprises sur le sommet – un secteur largement responsable du mauvais état des systèmes alimentaires – a suscité la controverse dès le début.
    Le sommet a conclu un partenariat étroit avec le Forum économique mondial,une organisation du secteur privé créée pour représenter les intérêts des entreprises. Il était également parrainé par la Fondation Bill et Melinda Gates, dont les liens avec le secteur privé ne sont un secret pour personne. 
    Cela a entraîné un boycott de la part des groupes représentant les petits agriculteurs et les petits producteurs, y compris des organisations non gouvernementales internationales.
    Leurs inquiétudes étaient bien fondées. Dans la préparation du sommet, l’industrie agro-alimentaire a bien abordé la transformation du système alimentaire, notamment les questions de climat, de moyens de subsistance, de nature et de transparence. Cependant, il n’y a aucune garantie de respect des règles par les entreprises si les gouvernements ne les tiennent pas pour responsables. 
    Le manque d’ambition était un autre grand obstacle à la réussite. La nécessité d’une réforme globale n’a jamais été aussi claire: de nouveaux chiffres datant de début septembre 2021 montrent que 87 % des subventions agricoles mondiales, s’élevant à 540 milliards de dollars (environ 500 milliards de francs suisses), sont néfastes pour le climat, la nature et la santé humaine. Néanmoins, le sommet n’a pas réussi à tracer une voie claire vers une production alimentaire plus durable.

L’agroécologie: une solution appropriée 

Il a été démontré que l’agroécologie permet d’augmenter le rendement des cultures de près de 80 %, d’améliorer l’accès des populations à la nourriture et de réduire la faim, d’augmenter les revenus des agriculteurs et d’accroître la résilience aux inondations, aux sécheresses et aux autres chocs. Malgré cela, l’agroécologie reste gravement sous-financée. 
    Lors du sommet, certains engagements à réformer les subventions ont été pris et certains gouvernements commencent à prendre l’agroécologie au sérieux. Cependant, la plupart des fonds continueront à soutenir une approche plus ou moins habituelle. 
    Par exemple, le sommet a servi de rampe de lancement à l’AIM, une initiative américaine sur le climat visant à promouvoir une agriculture «intelligente sur le plan climatique», qui se concentre largement sur l’atténuation des impacts climatiques de la production alimentaire actuelle – très polluante – plutôt que sur le passage à des systèmes agricoles véritablement durables. 
    Le sommet a également permis de collecter des fonds pour l’Alliance for a Green Revolution in Africa (AGRA). Cette initiative est financée par la Fondation Gates et dirigée par Agnes Kalibata,représentante spéciale du Sommet. Plus d’argent pour l’AGRA signifie plus de solutions top-down développées pour les Africains, pas avec eux.
    Le dernier enfant-vedette du sommet était une méthode de travail top-down et non transparente. Il est évident que le «Legroupe scientifique» a été créé pour fournir des conseils rapidesaux décideurs politiques tandis qu’il a fait l’objet de critiques pour son parti pris en faveur des solutions high-tech favorables à l’industrie.

La fin du «business as usual»

Les organisateurs ont été contraints d’abandonner le projet de faire de ce groupe un organe permanent. Toutefois, les tentatives visant à imposer cette version de la science survivront au sommet et menacent de saper le travail important des institutions existantes, telles que le Comité de la sécurité alimentaire mondiale, dont l’organe scientifique comprend un plus large spectre de voix, y compris celles des producteurs et de la société civile. 
    Pris ensemble, ces manquements ont conduit à un sommet qui nous a éloignés desvéritables solutions dans les domaines existentiels que sont l’alimentation et le climat.

Où allons-nous à partir d’ici? 

Pour revenir sur la bonne voie, un consensus doit être établi autour des idées comme l’agroécologie, idées dont il est prouvé qu’elles font la différence. Pour y parvenir, les gouvernements doivent s’appuyer sur les institutions existantes, comme le Comité de la sécurité alimentaire mondiale, et non pas les affaiblir. En effet, ils sont soutenus par les personnes qui sont en première ligne des crises alimentaire, sanitaire et climatique. C’est le bon forum pour relancer l’agenda de la transformation de nos systèmes alimentaires et pour faire avancer les idées pertinentes. 
    Les sommets sur le climat et la biodiversité nous offrent une nouvelle occasion de mettre la transformation du système alimentaire sur la table. Les gouvernements doivent reconnaître cette opportunité et placer un système alimentaire équitable et durable au cœur d’un accord visant à réduire les émissions de CO2 et de méthane, à réduire la déforestation et des décisions en matière de dépenses. 
   Le sommet sur les systèmes alimentaires a présenté le «business as usual» comme s’il s’agirait d’une nouvelle perspective. Face à l’urgence des crises climatiques, sanitaires et environnementales, nous ne devrons pas permettre que l’on continue de nous tromper. •

Source: https://www.biovision.ch/fazit-hans-herren-welternaehrungsgipfel/ du 13/10/21;
le texte a été initialement publié en anglais sur le site de la Thomson Reuters Fondation. 

(Traduction Horizons et débats)

 


Hans Rudolf Herren, expert suisse de l’agriculture et du développement, fut 2008 co-auteur et co-directeur du rapport sur l'agriculture mondiale (EISTAD), mandaté de six organisations de l'ONU ainsi que de la Banque mondiale. Herren fut le premier suisse à se voir attribuer le Prix mondial de l’Alimentation1995 et, en 2013, le Right Livelihood Award.Ce prix lui fit accordé ensemble avec la Fondation Biovision – pour un Développement écologique dont il a été le fondateur, en 1998.  

L’indice de la faim dans le monde 2021: régression dans la lutte contre la faim!

 La lutte mondiale contre la faim s’est dangereusement égarée hors du sentier face au monde qui s’éloigne de l’objectif contraignant d’éradiquer la faim d’ici 2030. Les derniers rapports des Nations uniesont déjà révélé une nouvelle alarmante: le nombre de personnes vivant dans la faim et la pauvreté augmente à nouveau depuis plusieurs années. Dans le monde entier, environ 811 millions de personnes souffrent de la faim et 41 millions se trouvent au bord de la famine. La situation est particulièrement désespérée en Somalie, au Yémen, en Afghanistan, à Madagascar et au Sud-Soudan. La dernière édition de l’indice de la faim dans le monde évalue la situation nutritionnelle dans 128 pays et confirme des reculs importants dans la lutte contre la faim. Quarante-sept pays ne parviendront même pas à atteindre un niveau de faim plus bas d’ici à 2030, dont 28 en Afrique, au sud du Sahara.
    «L’année écoulée a malheureusement vu nos craintes se confirmer. Les famines sont de retour, et les crises multiples font que le nombre de personnes souffrant de la faim ne cesse d’augmenter. La pandémie de coronavirus a encore exacerbé la situation nutritionnelle tendue dans de nombreux pays du Sud, et des millions de familles ont perdu leurs moyens de subsistance. Cependant, la faim continue d’être principalement due à la guerre et au changement climatique. Les plus pauvres et les plus faibles sont particulièrement touchés par les effets du changement climatique alors qu’ils en sont les moins responsables. La crise climatique est une question de justice. Cela signifie que, lors de la prochaine conférence sur le climat qui se tiendra à Glasgow en novembre, nous devons fixer des objectifs clairs et contraignants en matière de réduction des émissions de COet de soutien financier pour promouvoir la résilience climatique», insiste Marlehn Thieme, Présidente du conseil d’administration de Welthungerhilfe (Aide contre la faim dans le monde).

Interdépendances dévastatrices 
entre les conflits et la faim

Cette année, l’indice de la faim dans le monderévèle à quel point les interdépendances entre les conflits et la faim peuvent être dangereuses. Le nombre de conflits violents a augmenté ces dernières années ce qui a abouti à la corrélation dramatique que dans les huit pays sur dix présentant des niveaux de faim alarmants ou extrêmement alarmants, les conflits armés dont ils sont exposés contribuent de manière significative à la faim.
    «Plusde la moitié des personnes sous-alimentées vivent dans des pays marqués par les conflits armés, la violence et la fragilité. Là où la guerre fait rage, les récoltes, les champs et les infrastructures essentielles sont détruits. Ayant quitté leurs villages par peur des agressions et de la violence armée, les gens sont contraints de dépendre de l’aide humanitaire pour survivre. Lorsque la faim et la pauvreté sont répandues, les conflits augmentent également. Nous avons besoin de résolutions politiques viables des conflits et du renforcement du droit à l’alimentation. L’utilisation de la faim comme arme de guerre doit être pénalisée de manière conséquente. En outre, nous avons besoin de modèles de financement flexibles qui tiennent mieux compte de la relation réciproque entre l’alimentation et la paix», souligne M. Thieme.

Source: https://www.welthungerhilfe.de/presse/pressemitteilungen/2021/welthunger-index-2021-rueckschritt-bei-hungerbekaempfung/. (texte disponible en allemand et en anglais) 

(Traduction Horizons et débats)

* * *

km. Quel est ce monde où 811 millions d’êtres humains sont condamnés à souffrir de faim et où la situation se dégrade continuellement au lieu de s’améliorer? Le communiqué de presse de l’ONG allemande Welthungerhilfe (Aide à la faim dans le monde) constate que l’actuel indice de la faim dans le monde confirme «la nette régression dans la lutte contre la faim», en dépit de ce qu’il existe, depuis très longtemps déjà, des programmes bien élaborés dont la mise en œuvre pourrait éliminer la faim dans le monde! 
  C’est à juste titre que la Welthungerhilfe désigne les conditions climatiques ainsi que les conflits armés et les guerres comme étant les deux causes principales de la catastrophe de la faim mondiale. Ailleurs, elle attire l’attention sur le problème majeur selon lequel, dans les pays souffrant de la faim, de plus en plus de petites exploitations agricoles sont abandonnées (de force) et que des investisseurs d’envergure (souvent étrangers) achètent les terres et en abusent pour leurs intérêts de profit et de pouvoir. A cela s’ajoutent des conditions commerciales qui favorisent les pays riches du Nord – tout cela aux dépens des populations les plus pauvres du monde!
  Horizons et débats a indiqué à plusieurs reprises des alternatives à cet ordre économique et agricole mondial injuste et meurtrier pour les populations. Le «Rapport mondial sur l’agriculture» ainsi que les initiatives qui en découlent, notamment dans les pays pauvres du monde, sont remarquables, mais elles ressemblent souvent aux efforts de Sisyphe qui roule – péniblement et pour l’éternité – son énorme pierre vers le haut, pour la voir redescendre lorsqu’elle aura atteint le sommet. 
  Dans nos contrées, nombreux sont ceux qui croient que les ressources du monde se limitent à un jeu à somme nulle. Ils y adhèrent, souvent trompés par l’idéologie du radicalisme du marché qui stipule que la lutte contre la pauvreté et la faim ne se fait qu’à nos dépens. C’est totalement faux. Ce sont de pareils concepts qui maintiennent divisé notre monde unique et qui perturbent les efforts émanant de la solidarité humaine. Nous ne devons pas leur donner raison.• 

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