Le rôle essentiel des fondements basés sur de solides valeurs

Valeurs actuelles dans la Russie d’aujourd’hui et changement radical de ces mêmes valeurs en Occident

par Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie

hd. Le forum international de discussion «Waldai»est un événement international rassemblant pendant plusieurs jours des journalistes, des hommes politiques, des scientifiques et des personnalités publiques. Cet évènement se tient chaque automne en Russie depuis 2004. Les sessions plénières traitent de la politique étrangère et intérieure de la Russie, en mettant l’accent sur un thème différent chaque année. Cette année, la thématique était «Les changements mondiaux au XXIe siècle»: L’individu, les valeurs et l’Etat». Le Président russe Vladimir Poutine a également profité de l’occasion pour tenir, le 21 octobre, une longue allocution suivie d’une discussion avec le public. Nous avons documenté les passages de la conférence de cette année dans lesquels le Président russe a développé des réflexions fondamentales sur la notion de valeurs fondamentales, leur évolution historique dans son propre pays ainsi que sur le changement des valeurs dans les pays occidentaux.

Le deuxième point que je désirerais souligner réside dans l’ampleur du changement qui nous impose à tous la plus extrême prudence, ne serait-ce que pour notre propre protection. Des changements qualitatifs dans la technologie, des changements radicaux dans l’environnement ou l’effondrement soudain de structures bien établies ne requièrent pas une réaction radicale de la société et de l’État. Détruire et construire sont deux choses bien distinctes, nous le savons tous et encore plus en Russie où nous en avons malheureusement fait plus d’une fois l’expérience. 
    Il y a un peu plus d’un siècle, la Russie, objectivement parlant, y compris dans le contexte de la Première Guerre mondiale qui faisait encore rage à l’époque, s’est trouvée confrontée à de très sérieux problèmes mais au fond pas plus que bien d’autres pays, voire à un degré moindre et avec moins de conséquences. Et elle aurait pu les surmonter progressivement et de manière civilisée. Mais le bouleversement révolutionnaire a entraîné l’effondrement et la désintégration de cet immense pays. 
    L’histoire s’est répétée il y a 30 ans, quand ce pays pourtant doté d’un fort potentiel a tardé à opérer les changements nécessaires, flexibles et adaptables mais nécessairement approfondis et s’est retrouvé à la merci des théoriciens de tous bords: réactionnaires et progressistes autoproclamés, tous y ont participé mais chacun de son côté. 

«Aucune révolution n’ajamais justifié les ravages
qu’elle a infligés au potentiel humain»

Forts de ces exemples tirés de notre histoire, nous pouvons affirmer sans crainte que la révolution n’est pas le moyen de sortir de la crise, elle ne fait au contraire que l’exacerber. Aucune révolution n’a jamais justifié les ravages qu’elle a infligés au potentiel humain.
    Troisièmement. Dans l’actuel contexte de fragilité du monde, il devient primordial de disposer de bases solides, morales, éthiques et fondées sur de vraies valeurs. Ces valeurs sont le produit du développement culturel et historique particulier à chaque peuple et en tant que telles, elles sont uniques. Sans aucun doute, le brassage des populations est enrichissant, l’ouverture d’esprit élargit le point de vue, offrant ainsi une perception différente de ses propres traditions. Toutefois, ce processus doit rester naturel dans son évolution et en aucun cas trop précipité. En effet, ce qui est trop différent est toujours rejeté, parfois même violemment. Vouloir dicter ses principes alors que règnent l’incertitude et la précarité ne fait que compliquer une situation déjà tendue et conduit généralement à un revirement brutal et à l’inverse du résultat escompté.
    Ce qui nous surprend, ce sont les dérives se manifestant dans des pays qui se considéraient autrefois comme des pionniers en matière de progrès. Les bouleversements sociaux et culturels survenus aux Etats-Unis et en Europe occidentale ne nous concernent évidemment pas et nous ne nous en mêlerons pas. Mais il y a, dans les pays occidentaux, des gens qui sont convaincus que la suppression brutale de pages entières de leur propre histoire, la «discrimination inversée» de la majorité en faveur des minorités, ou l’injonction de renoncer à la définition habituelle de choses aussi fondamentales que la mère, le père, la famille ou même la différence entre les sexes, sont, à leurs yeux, autant de jalons essentiels d’un processus de renouveau social. 

«S’appuyer sur nos valeurs spirituelles,
sur les traditions historiques, sur la culture de notre peuple»

Vous savez, je voudrais encore insister sur le fait qu’ils sont parfaitement dans leur droit en nous tenant à l’écart de tout ça.Par contre, nous voudrions les prier de ne pas s’introduire chez nous. Nous – ou, pour être exact, la grande majorité de la société russe – avons là-dessus un tout autre point de vue et pensons que nous devons nous appuyer sur nos valeurs spirituelles, sur les traditions historiques, sur la culture de notre peuple multiethnique. 
    Ceux qui orchestrent ce qu’ils nomment le progrès social croient ainsi apporter une nouvelle conscience à l’humanité, une conscience plus correcte que celle d’avant. Eh bien, que Dieu soit avec eux, qu’ils montent – comme on dit chez nous – à l’assaut en brandissant le drapeau. Mais vous comprenez ce que je veux dire: les recettes qu’ils proposent sont tout sauf nouvelles, nous sommes déjà passés par là en Russie, même si cela peut paraître bizarre aux yeux de certains, mais, oui, nous en sommes passés par là. Au lendemain de la révolution de 1917, les Bolcheviques, sur la base des doctrines de Marx et d’Engels, ont également déclaré qu’ils allaient tout changer du mode de vie traditionnel, non seulement sur le plan politique et économique, mais aussi en termes de concept de moralité générale, de ce qui est la base de la saine existence de la société. 
    La destruction de valeurs séculaires, de croyances, de relations entre les individus, allant jusqu’à l’abolition complète de la famille – qui existait –, le noyautage des proches et l’encouragement à leur délation – tout cela a été qualifié de progrès et, soit dit en passant, a bénéficié d’un large soutien, jusqu’à être à la mode dans le monde de l’époque, tout comme on le voit aujourd’hui. D’ailleurs, les Bolchéviques étaient également totalement intolérants aux opinions différentes des leurs.

 «Dans un certain nombre de pays occidentaux,
nous avons relevé avecébahissement des comportements de type soviétique»

A mon avis, cela devrait en quelque sorte nous amener à une réflexion sur ce que nous vivons actuellement. Lorsque nous observons ce qui se passe dans un certain nombre de pays occidentaux, nous relevons à notre grand étonnement le recours à des pratiques littéralement soviétiques que nous-mêmes avons heureusement délaissées et dont nous espérons qu’elles demeureront dans le passé. Le combat pour plus d’égalité et contre la discrimination tourne au dogme agressif à la limite de l’absurde lorsqu’on cesse d’enseigner les grands auteurs du passé – Shakespeare, par exemple – dans les écoles et les universités parce qu’on les considère, eux et leurs idées, comme étant rétrogrades. Les classiques sont qualifiés de passéistes parce qu’ils ne tiennent pas compte de l’importance du sexe ou de la race. Hollywood dicte la forme et le sujet d’un film, tout comme le nombre de personnages qu’il faut y faire apparaître, de quelle couleur et de quel sexe. C’est pire qu’à l’époque de l’Agitprop, le département pour l’agitation et la propagande du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique. 
    Combattre le racisme est une démarche nécessaire et honorable, mais dans la nouvelle «Cancel culture», cela conduit à une «discrimination inversée», c’est-à-dire à un racisme inversé. L’obsession de la race ne cesse de diviser les gens, alors que le rêve des véritables militants des droits civiques était de faire disparaître les différences et de refuser la différenciation des individus en fonction de la couleur de leur peau. Je me souviens – et j’ai expressément demandé hier à mes collègues de me retrouver cette citation de Martin Luther King – qu’il a dit, comme vous vous en souvenez peut-être, «Je fais le rêve que mes quatre enfants vivront un jour dans un pays où ils ne seront pas jugés sur la couleur de leur peau mais sur leur personnalité» – et c’est cela, la vraie valeur. Mais c’est totalement différent de ce que nous avons à présent devant les yeux. En Russie, d’ailleurs, la grande majorité de nos concitoyens sont indifférents à la couleur de la peau des gens, et le fait qu’on soit un homme ou une femme n’a pas non plus de grande importance. Nous sommes tous des êtres humains et c’est ce qui compte le plus. 

«Le débat sur les droits respectifs 
des hommes et des femmes a tourné au fantasme complet»

Dans un certain nombre de pays occidentaux, le débat sur les droits respectifs des hommes et des femmes a tourné au fantasme complet. Vous voyez, vous allez arriver au point que les bolcheviks avaient préconisé, à savoir que non seulement les poules mais également les femmes soient collectivisées. Un dernier pas et vous en serez là.

Les adeptes de ces nouvelles tendances vont jusqu’à vouloir abolir ces deux termes eux-mêmes. Ceux qui osent affirmer qu’il existe des hommes et des femmes et que cela constitue un fait biologique sont littéralement ostracisés. «Parent numéro un» et «parent numéro deux», «parent parturient» au lieu de «mère», interdiction de l’utilisation de l’expression «lait maternel» et son remplacement par «lait humain»– afin que les personnes qui ne sont pas sûres de leur propre genre ne se sentent pas perturbées. 
    Laissez-moi vous répéter que tout ceci est loin d’être nouveau: dans les années 1920, la «Novlangue» faisait également partie des inventions des responsables culturels soviétiques, qui croyaient ainsi engendrer une toute nouvelle conscience et bouleverser l’ordre établi. Et comme je l’ai déjà mentionné, ils ont tellement fait de dégâts que nous en souffrons encore parfois aujourd’hui. Sans parler de la situation monstrueuse qui prévaut lorsqu’on enseigne aux enfants, dès leur plus jeune âge, qu’un garçon peut sans problème se transformer en fille et vice versa, alors même qu’on leur impose ainsi une option qui est censée demeurer ouverte pour tous. On les y contraint en déresponsabilisant les parents, en forçant l’enfant à faire des choix qui peuvent briser son existence. Et pas question de consulter des psychologues pour enfants sur ce point: Un enfant, quel que soit son âge, est-il ou non en mesure de prendre ce genre de décision? Pour appeler les choses par leur nom: on frise ici tout simplement le crime contre l’humanité, et tout cela sous couleur de progrès et supposément en son nom. 
    S’il y en a qui aiment ça, qu’ils le fassent. J’ai dit un jour que nous étions guidés par l’idéologie d’un conservatisme avisé dans l’élaboration de nos approches. Il y a quelques années de cela, les tensions sur la scène internationale n’avaient pas encore atteint leur intensité actuelle, même si l’on peut dire que les nuages commençaient déjà à s’amonceler. A l’heure où le monde connaît un effondrement structurel, l’importance d’un conservatisme avisé comme base de la politique s’est considérablement accrue, en raison précisément des risques et des dangers qui se multiplient et de la fragilité de la réalité qui nous entoure. 

L’approche conservatrice: ne pas nuire

L’approche conservatrice n’est ni un paternalisme aveugle, ni une frilosité face au changement, ni un jeu consistant à se cramponner au passé, et encore moins à se retrancher dans sa coquille. C’est avant tout la marque de la confiance dans une tradition qui a fait ses preuves, dans la sauvegarde et la croissance de la société, dans un regard réaliste porté sur soi-même comme sur les autres, dans l’élaboration rigoureuse d’un système de priorités, dans la mise en relation du nécessaire et du possible, dans la formulation raisonnée des objectifs et dans le refus catégorique de l’extrémisme vu comme un mode d’action. 
    Et à vrai dire, pour la période de remise en ordre qui s’annonce au niveau mondial – laquelle peut prendre beaucoup de temps et dont on ne connaît pas encore la configuration finale – le conservatisme modéré est – du moins à mon avis – la ligne de conduite la plus rationnelle. Cette situation peut bien sûr évoluer, mais pour l’instant, le principe médical de précaution visant à «ne pas nuire» semble être le plus approprié. Nihil nocere, comme vous le savez. [«Nihil nocere» correspond en réalité à l’expression «primum nihil nocere», principe hérité de la tradition d’Hippocrate et qu’on traduit par «d’abord ne pas nuire». Poutine reprend la citation intégrale du serment d’Hippocrate «primum non nocere, secundum cavere, tertium sanare», en français: «premièrement ne pas nuire, deuxièmement rester vigilant, troisièmement guérir». Note du traducteur] 
    Je le répète: pour nous en Russie, il ne s’agit pas là de postulats spéculatifs, mais des leçons tirées de notre douloureuse, et même parfois tragique, histoire. Le prix à payer pour un naturalisme social irrationnel est parfois tout simplement impossible à quantifier; il détruit non seulement les fondements matériels mais également spirituels de l’existence humaine et ne laisse après lui que ruines et destructions morales sur lesquelles on ne pourra plus rien construire avant longtemps.•

Sources: http://en.kremlin.ru/events/president/news/66975 du 21.10.2021; traduction de l’allemand: https://www.anti-spiegel.ru/2021/putin-im-o-ton-ueber-gender-cancel-culture-neusprech-und-andere-absurditaeten-des-westens/ du 22/10/2021

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