Pouvons-nous apprendre de la Chine?

par Moritz Nestor

Dans le livre de Yu Dan paru en 2009 «Le bonheur selon Confucius. Petit manuel de sagesse universelle» (traduit de l’anglais par Philippe Delamare,Ed. Belfond), on peut lire: 
    
«Pour les gens d’aujourd’hui, se contenter d’être pauvre en s’accrochant fermement à ses principes implique un certain manque de dynamisme. Tout le monde travaille dur pour faire face à une concurrence féroce, si bien que les revenus et la situation professionnelle sont devenus les signes les plus importants de la réussite. Mais plus la concurrence est vive, plus nous devons adapter nos conceptions et nos relations avec les autres. Dans cette perspective, comment devrions-nous nous comporter dans la société moderne? Existe-t-il des règles pour nous guider?»
    
Le livre de Yu Dan, née en 1965, professeure de littérature chinoise et doyenne au département de cinéma et de télévision de la Beijing Normal University, tente d’apporter des réponses à cette question du point de vue de la philosophie chinoise, pour guider nos vies, en commençant par la Chine d’aujourd’hui, très sûre d’elle-même, mais aussi individuellement, pour «chacune et chacun d’entre nous». Plus de dix millions d’exemplaires de son livre sur Confucius ont déjà été vendus à un public enthousiaste. L’édition allemande a été publiée en 2009, avec le généreux soutien du Fonds de traduction de l’Office de la presse et des publications de la République populaire de Chine. Sur la télévision chinoise, les émissions de Yu Dan sur les Entretiens de Confucius (Lun Yu) ravissent elles aussi des millions de téléspectateurs.
    Pour Yu Dan, les enseignements de Confucius, vieux de 2 500 ans, sont pour ainsi dire une source thermale qui guérit. 
    
«Ce que je peux faire, en revanche, c’est apporter le témoignage de quelqu’un qui s’est immergé dans la fontaine, l’a éprouvée physiquement, comme les milliers et les milliers de gens qui, depuis des siècles, se baignent dans cette source chaude et en apprécient les bienfaits. Les bons y trouvent la bonté et les sages la sagesse.»
    
Ces lignes et d’autres semblables laissent percevoir ce que cela a signifié pour Yu Dan d’avoir été familiarisée dès l’âge de six ans avec les enseignements millénaires de Confucius grâce à son grand-père, un chercheur en littérature et philosophe.
    Yu Dan affirme que les classiques comme Confucius nous rendent toutes et tous admiratifs. Mais cela va encore plus loin: ce qui fait la valeur de ce grand classique est «son universalité et son aisance: la philosophie dont tant de gens n’ont cessé de s’imprégner, si bien que chacun, tout en la percevant à sa façon et en suivant des chemins différents, parvient en fin de compte au même but ultime. ‹La vérité n’est jamais loin des gens ordinaires›, disons-nous en Chine, et nul doute que les Entretiens illustrent ce dicton. Les sages ne cherchent pas, me semble-t-il, à intimider leur auditoire.»
    Lorsque Yu Dan parle de «tant de gens», et que nos chemins individuels dans la vie «parviennent [...] au même but ultime», elle souligne la loi naturelle de l’enseignement confucianiste, pour le dire en termes occidentaux. Le lecteur européen peut alors poursuivre le raisonnement par lui-même et comparer avec son propre développement culturel pour reconnaître quand, où et comment les principes de base de la doctrine confucianiste apparaissent également dans d’autres contextes et sur d’autres parcours intellectuels et, dans un langage différent, apparaissent aussi dans la philosophie européenne du droit naturel, dans le christianisme et dans la psychologie et l’anthropologie personnelles. Et ce lecteur découvre aujourd’hui pour lui-même une sagesse précieuse qui l’élève au-dessus du bavardage populiste du jour, qui lui révèle que le droit naturel n’est justement pas une «doctrine catholique particulière», mais plutôt une expression de la pensée et de la perception humaines, surtout dans les cultures millénaires avancées que sont la Chine avec ses 5 000 ans, et la «vieille Europe» avec ses 2 500 ans d’histoire: que l’homme naît avec une «intention de marcher droit, de porter la dignité humaine», comme l’a écrit Ernst Bloch.
    Pour ne donner qu’un exemple: Confucius a enseigné en Chine il y a 2 500 ans. A peu près à la même époque dans l’ancienne Europe, les hommes d’Etat et les philosophes des Lumières grecques rédigeaient les premiers grands ouvrages de la pensée démocratique et du droit naturel. Même s’ils suivirent des chemins différents de ceux de Confucius, ils sont néanmoins arrivés au même résultat que le grand maître chinois: toutes les cultures sont «fondées sur les mêmes valeurs communes» parce que, malgré leurs différences individuelles, ces cultures sont constituées d’êtres humains: c’est le «zoon politikon», d’Aristote. En termes politiques, cela voulait dire qu’il y a quelque chose de supra-temporel dans la nature de l’homme, à quoi l’action de l’Etat doit être mesurée, afin que le droit puisse être juste. Confucius et les Grecs anciens ont reconnu que le pouvoir seul ne crée pas la justice. La paix seule ne suffit pas. Ce doit être une paix juste. Le dirigeant chinois élevé au confucianisme devait agir pour le bien du peuple, sinon le peuple avait le droit de résister. 
    Le lecteur européen sera forcé à la modestie par cette lecture, car il verra que la pensée morale-philosophique et de politique d’Etat apparue en Chine il y a 2 500 ans était très en avance sur l’Europe.

«Le temps est précieux»

Yu Dan répond à la question «Comment peut-on encore être vraiment humain au XXIe siècle?»par une sorte de parabole: les scientifiques ont un jour voulu découvrir l’énergie vitale des citrouilles. Pour ce faire, ils ont posé différents poids sur ces fruits, toujours juste assez pour qu’elles ne soient pas écrasées mais puissent continuer de croître. Une fois arrivées à maturité, toutes les citrouilles purent être coupées avec un couteau, sauf une, qui avait été chargée davantage, et particulièrement longtemps. A maturité, aucun couteau ni aucune hache ne permit de la couper, et il fallut prendre une scie. Sa chair était devenue aussi ferme qu’un tronc d’arbre. 

Pour Yu Dan, «cette expérience est une métaphore de la vie de chacun de nous dans la société moderne, et une illustration de la force variable de nos cœurs. […]» «Le plus grand regret des hommes a toujours été la fuite du temps», c’est plus vrai aujourd’hui que jamais. «Si dix mille ans, c’est trop long à attendre, il en va de même des soixante-dix qui nous sont impartis. L’étude desEntretiens de Confucius, de n’importe lequel des grands classiques et de toutes les expériences des maîtres et des sages anciens n’a, en fin de compte, qu’un seul but, essentiel: rendre notre vie plus signifiante à la lumière de leur sagesse, abréger le chemin que nous devons parcourir, nous permettre de sentir et de penser aussitôt que possible comme un junzi plein de bienveillance et de bonté, pouvoir témoigner fièrement de notre être intérieur comme de nos responsabilités professionnelles et sociales. Je crois que ce qu’il y a de plus important chez les sages, c’est la simplicité avec laquelle ils décrivent le grand voyage de la vie humaine, pour que leurs enfants, petits-enfants et lointains descendants, génération après génération, puissent mettre leur enseignement en pratique […]. Ainsi s’est formée l’âme d’une nation.»

En plus de son âge biologique, l’être humain aurait toujours aussi un âge spirituel et social. Rien ne s’oppose à ce qu’«à vingt ou trente ans nous [ayons] déjà atteint le stade prévu pour quarante ou cinquante ans et que nous ayons déjà édifié un système de valeurs clair et lucide, que nous soyons déjà capables de transformer les pressions de la société en une force souple qui nous permettra de rebondir.» C’est ainsi que Yu Dan traduit l’image de la citrouille.

«A quinze ans, ma volonté était orientée vers l’étude»

Qu’est-ce que ce classique chinois nous apprend, à nous Européens, sur l’étude? Le chemin de la vie humaine commence par l’apprentissage, dit Confucius: «A quinze ans, ma volonté était orientée vers l’étude.» «Apprendre sans réfléchir est inutile. Penser sans apprendre est dangereux.»Et, «aller trop loin est aussi mauvais que ne pas aller assez loin.» Dans d’autres pays, souligne Yu Dan, on considère qu’un apprentissage réussi devrait entraîner un changement de comportement, c’est-à-dire une augmentation de l’efficacité, un changement du système de valeurs et une meilleure adaptation aux exigences de la société. 
    En Chine, par contre, écrit-elle, on aurait toujours considéré que le succès de l’apprentissage est marqué par un changement de pensée. L’apprentissage consisterait donc à adopter un point de vue étranger et à être capable de transmettre à d’autres ce que l’on a entendu. La pensée indépendante et la mise en pratique de ce qui a été appris «dans une atmosphère d’apprentissage détendue» feraient partie inhérente de l’apprentissage.

«A trente ans, j’avais pris position»

Au début de la vingtaine, une personne commence à devenir un élément indépendant de la société. A trente ans, il devrait alors avoir «pris position», dit Confucius, en pensant avant tout à une autonomie intérieure avec laquelle on trouve sa place dans la société: plus naïf, mais sans devenir plus désemparé ou rebelle. L’«apprentissage réellement enrichissant» met donc l’accent sur la formation de la personnalité et l’applicabilité de ce qui a été appris, ce qui signifie également: avoir confiance en soi.
    Une personnalité dite mature en termes occidentaux, «maîtrise le ciel et la terre de manière égale». Yu Dan explique que cette formulation provient du mythe chinois de la création, et que «pour les Chinois, cette idée de la maîtrise dans les deux domaines est un idéal de vie, auquel chacun de nous devrait aspirer: dans le ciel, notre idéalisme peut déployer ses ailes et voler librement, affranchi de toute règle et de tout obstacle; et, dans le monde réel, il faut savoir garder fermement les pieds sur terre [et influencer les choses en agissant sur le monde]. Les gens ambitieux et dépourvus de réalisme sont des rêveurs, et non des idéalistes; ceux qui n’ont que la matière et point d’idéalisme sont de laborieux tâcherons, et non des réalistes.»

«A quarante ans, 
je n’éprouvais plus d’incertitudes»

Entre trente et quarante ans, ce sont les meilleures années de la vie: on apprend à se limiter et à trouver une «juste mesure», dit Confucius, comme s’il avait lu Aristote, qui affirmait dans sa doctrine de la vertu qu’une personne pourrait, vers quarante ans, atteindre le stade où elle aurait intégré la «mesure du milieu» dans son mode de vie. «Quand le bonheur, la colère, le chagrin et la joie ne sont pas exprimés, on appelle cela le Milieu; quand ils s’expriment, mais d’une façon mesurée et équilibrée, on appelle cela l’Harmonie.» Selon Confucius, c’est ainsi que naîtrait en nous un état d’harmonie nous permettant de vivre en paix. L’homme rayonne de sérénité et de paix du cœur, il est devenu un membre utile de la communauté qui, comme le dit Yu Dan, sait«garder fermement les pieds sur terre [et influencer les choses en agissant sur le monde]. Les gens ambitieux et dépourvus de réalisme sont des rêveurs, et non des idéalistes.»
   L’Occident d’aujourd’hui ferait mieux d’apprendre à écouter les autres pays et leurs cultures. Parce que si tant est que nous ayons jadis su le faire, nous avons perdu cette capacité. Le colonialisme direct appartient au passé. Mais intérieurement, il perdure dans notre incapacité à écouter. Nous pourrions apprendre beaucoup de choses de Confucius.

Confucius, extrait du livre «Lunyu»

 «L’homme sage veille sans cesse sur sa propre conduite; il est poli, et remplit exactement ses devoirs envers les autres. Entre les quatre mers, tous les hommes sont ses frères.» (12.5)
    
«Le sage est accommodant avec tout le monde, mais il n’a pas de complaisance coupable. L’homme vulgaire est complaisant pour le mal, et n’est pas accommodant avec tous.» (13.23)
     «Un sage cultive en lui-même la paix et apporte ainsi la paix aux autres.»(14.42)
    «Le sage est maître de lui-même et n’a de contestation avec personne; il est sociable, mais n’est pas homme de parti.» (15.21)
    «Le disciple de la sagesse tourne toutes ses pensées vers la vertu, et non vers la nourriture. […] Il donne tous ses soins à la vertu et n’a aucun souci de la pauvreté.»(15.31)
    «La piété filiale qu’on pratique maintenant ne consiste qu’à fournir aux parents des biens de première nécessité. Or les animaux, tels que les chiens et les chevaux, reçoivent aussi des hommes ce qui leur est nécessaire. Si ce que l’on fait pour les parents n’est pas accompagné de respect, quelle différence met-on entre eux et les animaux?»(2.7)
    «Fan Tch’eu interrogea Confucius sur la vertu parfaite. Le Maître répondit: – Quand vous êtes seul à la maison, veillez sur vous-même; dans le maniement des affaires, soyez diligent; soyez de bonne foi avec tout le monde. Fussiez-vous au milieu des tribus barbares, il ne vous serait pas permis de négliger l’une de ces trois choses.» (13.19)
    «En sortant de la maison, soyez attentif, comme si vous voyiez un hôte distingué; en commandant au peuple, soyez aussi diligent que si vous présidiez à un sacrifice solennel; ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse à vous-même. Dans la principauté, personne ne sera mécontent de vous; dans la famille, personne ne se plaindra de vous.»(12.2)
    «A propos du disciple s’interrogeant sur l’humanité, Confucius dit: ‹Aimer les hommes.›» (2.22)
    «Tzeu koung demanda s’il existait un précepte qui renfermât tous les autres, et qu’on dût observer toute la vie. Le Maître [Confucius] répondit: – N’est-ce pas le précepte d’aimer tous les hommes comme soi-même? Ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu’on vous fasse.» (15.23)
    «Pour un être humain, s’il a lui-même le désir d’exister dans le monde, qu’il aide aussi les autres à le faire. S’il désire la perfection, qu’il aide aussi les autres à l’atteindre.» (6.30.2)
    Mencius, disciple de Confucius:
    «Le désir de dignité est une ambition partagée par tous les hommes. Mais chaque être humain est porteur de la dignité, mais il n’y pense pas.» (6A17)

Les Entretiens de Confucius – 
(Traduction S. Couvreur/Horizons et débats)
 

 

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