Liberté asservissante

Vers quoi dirige-t-on nos Etats? Et où les alternatives se trouvent-elles?

par Karl-Jürgen Müller

Trois décisions politiques en Suisse et dans l’Union européenne, semblant à première vue sans rapport, offrent l’occasion de réfléchir une fois de plus aux orientations vers lesquelles on dirige nos Etats qui se qualifient d’ être libéraux-démocrates. Il ne faut pourtant pas oublier les alternatives. – Voici une contribution quelque peu pointue au débat.

«Mariage pour tous», don d’organes 

Il y a quelques semaines, les électeurs suisses ont approuvé le «mariage pour tous». Ce faisant, ils ont non seulement suivi le Parlement suisse, mais aussi une tendance générale dans de nombreux pays occidentaux. Le «mariage pour tous» est une importante pierre de mosaïque dans un programme de transformation global promettant aux gens plus de «liberté» et plus d’«égalité». Enfin, le vote en faveur du «mariage pour tous» sert à consolider un mouvement qui, il y a plusieurs décennies, s’appelait «libération sexuelle» et voulait juger toutes les formes possibles de pratiques sexuelles comme étant égales et de valeur égale. Les gens sont censés être «libres», «autonomes» et «autodéterminés» lorsqu’il s’agit de leur orientation sexuelle. Tout comme ils sont censés être «libres» de toute consommation... et aussi de leurs «valeurs».
    Mais cette liberté ne vaut plus lorsqu’il s’agit de leurs propres organes internes. Aujourd’hui, la Suisse veut elle aussi bouleverser la réglementation précédente en prévoyant une modification de la loi, selon laquelle toute personne le souhaitant doit déclarer expressément qu’elle mettra ses organes à disposition pour une transplantation en cas de mort cérébrale et avant que ces organes ne meurent. A l’avenir, cette «mise à disposition» sera obligatoire – sauf si l’on a préalablement déclaré expressément ne pas y consentir («règle de l’objection», voir également l’encadré ci-dessous). Voici le principe: l’ancien droit fondamental et humain de pouvoir disposer de son propre corps serait sapé en faveur d’un pouvoir potentiel de l’Etat de disposer de son corps.
    Le troisième exemple: dans les pays de l’UE, un projet de règlement de la Commission européenne est actuellement discuté de manière très controversée, mais aussi très tardive, selon lequel tous les fournisseurs de services de messagerie électronique, de salles de chat et de «réseaux sociaux» seront obligatoirement tenus de scanner et de stocker toutes les communications Internet de tous les utilisateurs, même sans motifs concrets de suspicion, et de les mettre à la disposition des autorités d’enquête en cas de «caractéristiques évidentes» (définies de manière imprécise). La Commission européenne et les partisans d’une telle réglementation européenne affirment que cela améliorerait les poursuites contre la pédophilie sur Internet. Mais des experts comme le commissaire allemand à la protection des données en doutent. Les activités criminelles en question ont depuis longtemps migré vers le «darknet», difficilement accessible. Ce qui reste, c’est un accès complet aux communications privées de tous les internautes. Un membre du FDP au Parlement européen a émis un commentaire critique: «Tous les messages sur WhatsApp et Co. de tous les citoyens seraient surveillés 24 heures sur 24. Le secret numérique de la correspondance serait donc de facto mort.»

Plus de libertinage et moins de liberté

Ces trois exemples actuels ne sont qu’une petite sélection de ce que l’on peut observer dans de nombreux domaines: à un libertinage croissant («tout est permis») s’oppose un accès, une surveillance, des contrôles et des sanctions croissants de la part de l’Etat. Le phénomène de la «cancel culture» est déjà reconnu par de plus en plus de voix: ici, au nom de la «liberté» et de l’«égalité», l’asservissement et la discrimination se répandent. Le fait d’élargir la perspective et d’établir un lien entre le libertinage et un dénuement réel de la liberté n’est cependant pas encore si fréquent.
    Il s’agirait de s’intéresser de plus près aux traits essentiels du libertinage. S’agit-il vraiment de plus de liberté et d’égalité? Ou ne s’agit-il pas plutôt d’une déconstruction ciblée et globale visant à démanteler tout ce qu’il faut garder non seulement par tradition mais aussi en termes de droit naturel et d’anthropologie comme la «conditio humana» rendant possible la liberté en premier lieu?

Bolchévisme et national-socialisme

Dans son discours au Waldai Forumde cette année (cf. Horizons et débats no 24 du 9 novembre), le Président russe Vladimir Poutine a attiré l’attention sur le fait que la Russie connaît le libertinage occidental «moderne» de par son histoire: en tant que composante de l’idéologie et de la politique bolchéviques. Dans son livre de 1884 intitulé «L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat», Friedrich Engels, l’un des maîtres penseurs du bolchévisme, avait déjà critiqué la famille comme étant une institution profondément bourgeoise du système capitaliste, conditionnée historiquement et donc sujette à être surmontée. De nombreuses tentatives bolchéviques de créer un «homme nouveau» en Union soviétique se sont basées sur cette idéologie et théories similaires.
    On peut y ajouter le national-socialisme allemand qui comprenait également des éléments idéologiques identiques. Le passage suivant d’Adolf Hitler est bien connu: 
    «Dans mes ‹Bourgs› de nos Ordres chevaleresque modernes, nous ferons croître une jeunesse devant laquelle le monde tremblera. Une jeunesse violente, impérieuse, intrépide, cruelle. C’est ainsi que je la veux. Elle saura supporter la douleur. Je ne veux en elle rien de faible ni de tendre. Je veux qu’elle ait la force et la beauté des jeunes fauves.Je la ferai dresser à tous les exercices physiques. Avant tout, qu’elle soit athlétique: c’est là le plus important. C’est ainsi que je purgerai la race des milliers d’années de domestication et d’obéissance. C’est ainsi que je la ramènerai à l’innocence et à la noblesse de la nature; c’est ainsi que je pourrai construire un monde neuf.Je ne veux aucune éducation intellectuelle. Le savoir ne ferait que corrompre mes jeunes. […] La seule science que j’exigerai de ces jeunes gens, c’est la maitrise d’eux-mêmes. Je préfère qu’ils n’apprennent que ce qu’ils acquièrent volontairement, en suivant leur instinct de jeu.
    Mais ils doivent apprendre la maîtrise. Ils doivent apprendre à vaincre la peur de la mort dans les épreuves les plus difficiles. C’est l’étape de la jeunesse héroïque. De là naît le stade de l’homme libre, l’homme qui est la mesure et le centre du monde, l’homme créateur, l’homme-Dieu. Dans mes bourgs de l’Ordre nouveau se dressera, simulacre à vénérer, le bel homme-Dieu qui commande de sa compétence innée préparant la jeunesse à l’arrivée de l’infime échelle de la maturité masculine […].» (Accentuation km, traduit selon Rauschning, Hermann: «Hitler m’a dit», réédition, Paris, le livre de poche 1979, p. 333 ss)

Une attaque contre l’humain 

Autrement dit: les systèmes d’asservissement, afin de construire et de maintenir leur pouvoir, doivent saper et détruire toutes les relations et tous les liens personnels naturels et développés par notre culture. Tout ce qui rend possible et la formation et l’éclosion réelle de la personnalité, base socio-culturelle irremplaçable, est ainsi voué à la destruction, aboutissant à ce que les individus soient transformés, atomisés, «masculinisés» en sujets mentalement affaiblis, suivant aveuglement la volonté du pouvoir.

… et à orientation belliciste

Quel est l’intérêt de tout cela? Il faut y relever un des éléments de base, probablement le plus important, comme le montre la citation suivante: «Les Américains et le monde entier peuvent se féliciter que s’imposent, au sein de la Maison Blanche, du Pentagone et du State Department, les esprits pragmatiques et les décideurs politiques qui disposent de la tête froide de l’école de Machiavel.» Cette citation ne provient pas d’une mouvance extrémiste, elle est tirée d’un commentaire paru dans la «Neue Zürcher Zeitung» du 8 novembre 2021. Le sujet en a été la confrontation croissante de «l’Occident» avec la Chine. L’auteur est un correspondant de longue date de la NZZ, ayant séjourné dans divers Etats d’Asie et de l’Orient. Face à de prise de position de ce genre, la question s’impose de savoir combien de liberté et de démocratie les gouvernements qui se trouvent décidément sur le pied de guerre, veulent permettre encore. Et à quoi cette orientation va-t-en-guerre aboutira?

Seule les alternatives russes?

C’est le président russe qui a récemment présenté son concept alternatif: «Le deuxième point que je désirerais souligner réside dans l’ampleur du changement qui nous impose à tous la plus extrême prudence, ne serait-ce pour notre propre protection. Des changements qualitatifs dans la technologie, des changements radicaux dans l’environnement ou l’effondrement de structures bien établies ne requièrent pas une réaction radicale de la société et de l’Etat. Détruire et construire sont deux choses bien distinctes, nous le savons tous. […] La révolution n’est pas le moyen de sortir de la crise, elle ne fait que l’exacerber. Aucune révolution n’a jamais justifié les dommages qu’elle a infligés au potentiel humain. […] Dans l’actuel contexte de fragilité du monde, il devient primordial de disposer de bases solides, morales, éthiques et fondées sur de vraies valeurs. […] A l’heure, où le monde connaît un effondrement structurel, l’importance d’un conservatisme avisé comme base de la politique s’est considérablement accrue, en raison précisément des risques et des dangers qui se multiplient et de la fragilité de la réalité qui nous entoure. […] L’approche conservatrice n’est pas un paternalisme aveugle, ni une frilosité face au changement, ni un jeu consistant à se cramponner au passé, et encore moins à se retrancher dans sa coquille. C’est avant tout la marque de la confiance dans une tradition qui a fait ses preuves, dans la sauvegarde et la croissance de la société, dans un regard réaliste porté sur soi-même comme sur les autres, dans l’élaboration rigoureuse d’un système de priorités, dans la mise en relation du nécessaire et du possible, dans la formulation raisonnée des objectifs et dans le refus catégorique de l’extrémisme vu comme un mode d’action. Et à vrai dire, pour la période de remise en ordre qui s’annonce au niveau mondial – laquelle peut prendre beaucoup de temps et dont on ne connaît pas encore la configuration finale, le conservatisme modéré est – du moins à mon avis – la ligne de conduite la plus rationnelle. Cette situation peut bien sûr évoluer, mais pour l’instant, le principe médical de précaution visant à «ne pas nuire» semble être le plus approprié.
   Vladimir Poutine a parlé de son pays en tant que Président russe. Mais ne vaudrait-il pas la peine de réfléchir sérieusement à ces passages dans nos pays aussi? Et sur la question de redonner tout leur poids à la liberté, compte tenu de la nature sociale de l’espèce humain, de son individualité unique et de ses capacités liées à la raison et à la compassion.•

Référendum contre la nouvelle loi sur les transplantations

mw. Le 1er octobre 2021, le Parlement suisse a modifié la loi sur la transplantation dans le sens de la «règle de la contradiction». Un référendum contre la révision de la loi a été lancé par différents partis et groupes de citoyens sous le titre «Non au don d’organes sans consentement explicite». Le délai référendaire est fixé au 20 janvier 2022, les signatures doivent être déposées le 5 janvier au plus tard. Les feuilles de signatures sont disponibles à l’adresse suivante: https://polit-plattform.ch/project/referendum-nein-zur-organspende-ohne-explizite-zustimmung/ 

 

 

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