Le dialogue entre les peuples torpillé par l’obsession de la suprématie ethnique

A propos de l’intervention du Professeur Stanislas Bucyalimwe Mararo (République Démocratique du Congo/Belgique) au colloque 2021 «Mut zur Ethik»

par Peter Küpfer, Dr. phil.

Les nombreux participants du colloque «Mut zur Ethik» 2021 garderont un souvenir marquant de l’intervention du professeur Stanislas Bucyalimwe Mararo, reproduite dans ce numéro d’«Horizons et débats», en une version abrégée de son discours, rédigée par lui-même pour ce journal. C’est un patriote congolais qui s’exprime dans ces colonnes, un historien et un politologue impartial et respectueux des faits, un défenseur inflexible des droits de l’homme devant s’appliquer en tous lieux dans le monde et à tous les êtres humains. Sa perspective est large, son analyse sans compromis, ses conclusions logiques. Comme l’exposé repose sur de nombreux éléments de l’histoire récente, marquée de lourdes souffrances, de ce pays géant situé au cœur de l’Afrique, nous rappelons ici quelques faits illustrant cette histoire. Une représentation plus détaillée de l’histoire récente du Congo, en particulier de la population du Nord-Kivu qui aujourd’hui encore vit dans une situation intolérable, a déjà été documentée au fil d’articles dans ce journal, faisant référence à des sources et des documents spécifiques, la plupart étant tirés des œuvres de Bucyalimwe.1 La problématique soulevée met en lumière le caractère d’urgence de cette question, qui était également le thème de base du colloque de «Mut zur Ethik»: par quel processus les hommes parviennent-ils à évoluer de la confrontation vers la coopération? De toute évidence, l’obstacle majeur réside dans l’illusion de croire que ce n’est qu’en dominant les autres qu’on peut assurer sa propre sécurité. L’exemple du Congo témoigne de toutes les souffrances engendrées par cette obsession.

Une «indépendance» discutable 

En fait, l’indépendance de la République démocratique du Congo a duré à peine trois semaines. Lorsque, le 30 juin 1960, lors des cérémonies de l’indépendance, au cours desquelles le seul et unique Premier ministre véritablement élu démocratiquement jusqu’à ce jour, Patrice Lumumba, a nommément rappelé à la noble audience pour les festivités (en présence du roi Baudouinde Belgique) le côté résolument affligeant de la période coloniale – plus de 50 ans sous la tutelle de la Belgique – et a relégué ceux qui jusqu’alors exploitaient ses richesses minières au rang de commerçants tenus au respect de la loi et de l’équité dans les échanges, sa «liquidation» avait été déjà décidée. Trois semaines s’étaient à peine écoulées que le richissime fils de milliardaire katangais Moïse Tshombe proclamait l’indépendance de la province du Katanga, productrice de cuivre. Quelques semaines plus tard, Albert Kalonji revendiquait à son tour l’indépendance du Sud-Kasaï, où se trouvent d’immenses gisements diamantifères. Ce fut le début d’un chaos qui dura quatre ans et qui est entré dans l’histoire sous le nom de «Troubles du Congo». Six mois plus tard, le 16 janvier 1961, Patrice Lumumba était mort, lâchement assassiné avec la complicité de la CIA et de l’armée belge (Ludo de Witte, L’assassinat de Lumumba, Paris 2000 ). Très vite, un véritable «cabinet fantôme» (ayant bientôt, au devant de la scène, l’homme de sa confiance, Mobutu) recommença à gouverner un Etat sans défense. En 1965, Mobutu Sese Seko organisa un putsch et exerça ensuite le pouvoir en autocrate pendant 32 ans. Le Congo n’a donc jamais eu la chance de devenir ce qu’il espérait, un Etat indépendant véritablement autonome. La dictature de Mobutu, exercée au travers de son parti unique, le MPR (Mouvement Populaire de la Révolution), reposait sur un «contrat» tacite respecté par toutes les parties: on tolérait l’autocratie de Mobutu en échange de la livraison des matières premières convoitées à des conditions préférentielles ainsi que du rattachement inconditionnel du pays aux intérêts géostratégiques de l’OTAN en Afrique. 
    Peut-on appeler cela l’indépendance? 

La domination étrangère réconfortée

Dès 1990, dans les dernières années de la dictature de Mobutu, la situation politique générale dans laquelle se trouvait ce dernier était indispensable à la politique africaine en évolution: la guerre froide contre la Russie a pris fin de manière inattendue et rapide après l’effondrement du bloc communiste à l’Est. Pour les Etats-Unis, qui se considéraient à l’époque comme la «seule puissance mondiale», cela signifiait que le Congo devait rester à la disposition inconditionnelle de leurs propres intérêts. Les Etats-Unis n’attendirent même pas l’effondrement du régime de Mobutu du fait de sa propre défaillance interne. Mobutu devait disparaître et il fallait trouver un substitut à son régime complaisant. Dans ce contexte, les Etats-Unis souhaitaient dans un premier temps faire entrer en scène leur bon élève africain Yoweri Museveni, désormais résolument tourné vers l’Occident. Comme son ami et frère d’armes Paul Kagamé (Rwanda), ce dernier avait été formé dans sa jeunesse à tous les aspects de la guérilla moderne d’inspiration marxiste, à l’école tanzanienne des cadres à «révolutions militaires» africaines de Dar-as-Salam, datant de l’époque du légendaire néo-marxiste d’inspiration maoïste Julius Nyerere.Après la chute du bloc communiste de l’Est, Museveni avait opéré un revirement spectaculaire et devint, sous le gouvernement de Ronald Reagan, puis de Bill Clinton, le premier de la classe appartenant à la «nouvelle génération» de dirigeants africains tout-puissants et inféodés aux Etats-Unis. En 1986, Museveni avait finalement remporté la victoire sur l’ancien président ougandais Milton Obote après de longues années de guérilla dans la jungle avec son Armée nationale de résistance (NRA), grâce au soutien des Américains, notamment sous forme de leurs armements high-tech et, ce qui fut décisif, avec l’appui militaire de Paul Kagamé et de sa guérilla rwandaise d’émigrés tutsi en exil en Ouganda. En récompense de ses services, Museveni nomma Kagamé vice-chef du Renseignement intérieur en Ouganda, ce qui mit à disposition de Kagamé un vaste réseau de connexions, publiques et secrètes. Lorsque, quelques années plus tard, dans l’Ouganda de Museveni, Kagamé a mis sur pied la guérilla armée et avide de vengeance des émigrés Tutsis rwandais, le FPR (Front populaire rwandais), qui voulait rétablir par les armes l’ancienne domination de la minorité tutsie au Rwanda, l’administration américaine a misé davantage sur ce jeune stratège formé dans la jungle, et auquel l’école militaire d’élite américaine de Fort Leavenworth avait donné sa dernière touche avant qu’il ne se mette à la tête du FPR, en vue des projets pour le Congo (qui existaient alors déjà). Dès 1990, ce dernier a déclenché ce que l’on a faussement appelé la guerre civile contre le gouvernement de transition rwandais dirigé par Juvénal Habyarimana, en lançant des attaques sur le territoire rwandais, que l’armée nationale rwandaise affaiblie n’a, dans un premier temps, pas été en mesure de repousser, et ensuite longtemps de manière hésitante seulement. 

La dénommée «guerre civile» au Ruanda était d’un genre très différent

Dans la représentation officielle du «nouveau Rwanda», on dresse au sujet des évènements tragiques des années 90 un tableau de propagande qui va à l’encontre des faits. Ce tableau repose sur les concepts suivants: au Rwanda, après l’indépendance de 1962, l’élite éduquée socio-politico-militaire de la minorité tutsie (voir encadré) aurait subi maintes formes de répression. Pendant les années de la guerre civile rwandaise, on aurait, surtout à la radio, attisé la haine de la majorité hutue envers les Tutsis dans les médias rwandais. La goutte d’eau qui fit déborder le vase aura été l’attentat perpétré par des extrémistes hutus contre le président modéré Juvénal Habyarimana (Hutu). Immédiatement après, les hordes d’Interahamwe (milices hutu) se sont systématiquement livrées à des pogroms contre la population tutsie et l’ont massacrée en pleine rue par centaines de milliers, selon une logique meurtrière. Ce n’est qu’en juillet 1994, à la suite de la conquête de Kigali par l’armée de guérilla tutsi (FPR) de Paul Kagamé et de son arrivée au pouvoir que les tueries auraient pris fin. 
    Ce schéma est contredit par toute une série de faits désormais bien documentés. La folie meurtrière des Hutu contre la population intérieure tutsie de 1994 a bien eu lieu, quelle que soit la manière dont elle est «officiellement» présentée. L’attentat du 6 avril 1994 contre l’avion présidentiel, détruit par un missile sol-air alors qu’il s’apprêtait à atterrir à l’aéroport de Kigali, a également eu lieu et les deux présidents du Rwanda et du Burundi (tous deux Hutus) ainsi que des officiers supérieurs rwandais et burundais (Hutu) y ont trouvé la mort, ensemble avec l’équipage français. Ce fut en effet l’étincelle qui a mis le feu aux poudres et a déclenché tous les excès. Comme toujours avec ce genre d’événement, il ne s’agit pas de faits isolés. Ils ont leur histoire (voir encadré). En plus, on dispose désormais de documents en nombre suffisant (et suffisamment fiables) pour conclure que ce ne sont pas les Hutu qui ont commis l’attentat contre l’avion qui a déclenché (du moins sur le plan émotionnel) les massacres de 1994, mais une unité spéciale placée sous le commandement direct de Kagamé. 
    Par ailleurs, il est avéré que le FPR a lui-même systématiquement terrorisé la population civile hutu par des exactions de masse dans les zones du nord du Rwanda reconquises par l’Ouganda depuis 1990, et ce, bien des années avant «le» génocide de 1994. Il y a eu constat de ces exécutions systématiques et de masse en maints endroits, et on en retrouve la trace, avec indication des lieux, des dates, des noms des auteurs et des noms des victimes (il s’agissait souvent de dignitaires locaux ou de prêtres et de religieuses de l’Eglise catholique, voir encadré Munzihirwa), dans nombre de documentations fiables, y compris dans des rapports officiels de l’ONU. Mais l’opinion publique mondiale ne parle toujours que «du» génocide des Tutsi (et entend par là le génocide exercé à l’encontredes Tutsis) à propos de ces événements dûment attestés. Pourtant, c’est précisément le fait que le FPR ait systématiquement mené des actions terroristes et des exécutions de masse contre les Hutus et les «Tutsis intégrés» dans les territoires rwandais reconquis, ainsi que la vague d’attentats à Kigali précédant les mois avant avril 1994, ayant suscité chez de nombreux Hutus rwandais la peur, le réflexe de défense et, dans ce contexte, probablement également les sentiments de haine envers les Tutsis. Il n’y a pas eu «le» génocide au Rwanda à cette époque mais, pour comble de malheur, plusieurs. 

«Guerre de rébellion»? 

Lorsque, deux ans après la réinstallation militaire de l’élite tutsi à Kigali (le 18 juillet 1994), l’armée de guérilla rwandaise (APR-Armée Populaire Rwandaise), rompue aux techniques de guérilla dans la jungle, a entrepris, sous le commandement de Paul Kagamé, de renverser militairement le régime moribond de Mobutu dans le gigantesque pays voisin, le Congo (Zaïre), et d’en annexer de vastes régions, elle s’est appuyée sur un second montage de propagande (caractérisé par un ensemble de faits tout aussi approximatif que le premier; mais il figure néanmoins dans presque tous les médias, présentations historiques et bibliothèques scolaires). En effet, les groupes Interahamwe des Hutus extrémistes, qui avaient fui lors de la reconquête du Rwanda, se seraient mêlés aux centaines de milliers de réfugiés hutus à l’approche du FPR en 1994. Ils auraient caché leurs armes dans les camps de réfugiés de l’est de la RDC et, à partir de ces mêmes camps, ils déstabiliseraient maintenant le gouvernement tutsi de Kigali par leurs raids armés. Afin de contrer cette «menace», on a créé une organisation militaire fictive, associée à une image identitaire adaptée, qu’on a trouvé en la personne de Laurent Désiré Kabila, un ancien guérillero marxiste de la jungle qui avait déjà participé, dans les années 70, au soulèvement contre le pouvoir de Mobutu dans les régions de l’Est (rébellion des Simba sous Soubialot). 
    Il avait entre-temps vivoté en se lançant dans des activités commerciales douteuses et fut bien étonné lorsque la junte militaire rwandaise et ougandaise lui fit miroiter la possibilité de s’asseoir sur le trône de Mobutu dans un avenir proche. C’est ainsi qu’il devint la figure de proue de l’alliance militaire AFDL, créée pour la circonstance et pompeusement appelée «Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo». En réalité, elle n’avait rien d’une alliance et n’entendait aucunement promouvoir la démocratie congolaise. Son noyau dur était essentiellement constitué des formations d’élite issues des guérillas ougandaise et rwandaise ainsi que de l’armée tutsi du Burundi, équipées jusqu’aux dents de la technologie d’armement la plus moderne ainsi que de systèmes de communication électroniques et d’appareils de détection, le tout mis à disposition sur le plan logistique par les services respectifs des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de la Belgique. En octobre 1996, l’AFDL envahit le Congo alors sans défense réelle et parvint, trois trimestres plus tard, jusqu’à Kinshasa, que Mobutu avait fui quelques jours auparavant (en exil, il succomba peu de temps après à son cancer). La guerre éclair n’aurait pas connu un déroulement aussi fulgurant si le colonel rwandais de l’AFDL, James Kabarebe, (frère d’armes de longue date de Kagamé en Ouganda), qui menait effectivement les hostilités, n’avait pas pu se reposer, pour l’ensemble de ses mouvements de troupes, sur les données relatives aux lieux et aux effectifs de l’armée nationale congolaise, fournies en permanence par les spécialistes des Etats-Unis.

Crimes de guerre de masse

L’opinion publique mondiale n’en prit pas – ou pratiquement pas – conscience: il y avait un «problème», celui des immenses camps deréfugiés hutus rwandais dans l’est du Congo, qui fut efficacement «résolu»par Kagamé, mais de la manière la plus brutale et criminelle qui soit: des unités de l’AFDL attaquèrent par des tirs massifs d’artillerie et de grenades les Hutu rwandais sans défense et pour la plupart apolitiques qui, paniqués à l’approche de la guérilla tutsi en été 1994, avaient pu s’enfuir en passant la frontière en direction de Bukavu et de Goma (Congo oriental) où ils végétaient entassés dans des conditions innommables (ce genre de situation peut difficilement générer un nouveau mouvement de guérilla, et n’était donc pas une menace militaire pour le nouveau Rwanda surarmé de Kagamé (voir foto p.III). 100 000 personnes, dont des infirmes, des femmes et des enfants, prirent à nouveau la fuite après ce bombardement. En novembre 1996, les images bouleversantes de leur désespoir firent le tour du monde, sans que la moindre mesure ne soit prise pour assurer leur survie. Certains d’entre eux prirent d’abord le chemin du retour vers le Rwanda, où ils furent pour la plupart emprisonnés ou fusillés, soupçonnés d’avoir été parmi ceux qui avaient pris part au génocide, «les génocidaires» comme lerégime Kagame les dénommait. D’autres tentèrent désespérément (lorsqu’ils apprirent le sort qui les attendait dans le nouveau Rwanda) de se frayer un chemin à travers la jungle en direction de Kisangani, sur le cours supérieur du fleuve Congo. Un grand nombre d’entre eux furent massacrés par les troupes de l’AFDL qui les poursuivaient, d’autres encore moururent de faim dans la jungle. Ce crime de masse contre l’humanité est lui aussi passé pratiquement «inaperçu» aux yeux du monde. Ceux qui en étaient leurs auteurs, les commandants et les hommes de main y impliqués sont aujourd’hui aux commandes des administrations publiques du «nouveau Rwanda» et du Congo «libéré de Mobutu». Une fois installé au palais présidentiel congolais, Kabila s’est opposé, non sans succès, à ce que l’ONU puisse effectuer des recherches sur les lieux où les massacres perpétrés dans les rangs des réfugiés hutus rwandais «disparus», dont le nombre est estimé à des centaines de mille. C’est ainsi qu’un autre crime de grande envergure semble condamné à être enterré dans un oubli délibérément provoqué. Oublié lui aussi, le rapport commandé par l’ONU sur les massacres perpétrés par l’armée tutsie dans les zones d’habitation de la population congolaise locale (en majorité des Hutus congolais, que cette armée soupçonnait de couvrir, voire de soutenir les Interahamwe en fuite), et qui ont été perpétrés lors de l’avancée de l’AFDL sur le territoire congolais: à l’instar de nombreux documents analogues, il a été classé dans les archives de l’ONU à New York et n’a jamais été déclaré relevant par le Tribunal pénal international pour le Rwandani par aucune autre juridiction compétente (Voir le «Report Mapping» documentant les principales violations des droits de l’homme et du droit international humanitaire commises sur le territoire de la République démocratique du Congo entre mars 1993 et juin 2003; datant d’août 2010; déchargeable en français sur https: www.ohchr.org/documents/countries/drc.) 

Et revoilà la «rébellion armée»!

Un an plus tard à peine, on assista à la réédition d’une seconde «rébellion armée» – ou qualifiée comme telle – laquelle allait encore servir à masquer ses véritables motivations. Lorsque Kabila a réalisé qui étaient vraiment ceux à qui il s’était «associé», les «Tutsi sans frontières» (comme les appelle souvent Stanislas Bucyalimwe Mararo), il a commencé à se rendre compte de la situation. Mais il était déjà trop tard: entre-temps, il avait nommé chef d’état-major de l’armée nationale congolaise (!) l’officier rwandais qui avait assuré le commandement militaire de la campagne de 1996/7, le colonel James Kabarebe, et celui-ci avait procédé à un profond brassage de cette armée congolaise avec ses hommes de confiance et de forts effectifs d’origine rwandais. Là, on se frotte les yeux: le président d’un pays nomme chef d’état-major de «son» armée l’homme qui a fait reculer cette armée à travers la totalité de la jungle congolaise, avec le soutien de mercenaires internationaux! On toucha à l’instant décisif lorsque Kabila voulut ré-annuler (au profit du Congo) les droits miniers sur les lucratives mines du Katanga et du Kasaï qu’il avait jusque-là, trop généreusement, octroyés aux financiers américains, britanniques, belges et israéliens. Certes, Kabila renvoya la camarilla tutsie rwandaise dans ses foyers au début de l’été 1998, mais son sort était désormais scellé. Une fois encore, on rebâtit à l’usage des médias l’échafaudage déjà bien éprouvé des mensonges de la «rébellion». Les auteurs de l’attentat de 1996 fondèrent tout simplement une nouvelle alliance militaire, dont le nom n’était pas moins trompeur que celui de la première alliance: le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD). Ce «rassemblement» n’était pas congolais, mais international. Il ne voulait pas établir la démocratie au Congo, mais stabiliser la domination tutsie rwandaise sur le Congo. C’est pourquoi le gouvernement rwandais a continué à en tenir fermement les rênes et à définir sa stratégie. A partir d’août 1998, une seconde campagne a été menée depuis le Rwanda en empruntant les mêmes voies que la première, à la seule différence que cette fois-ci, c’est toute une alliance d’Etats africains qui avait rejoint réciproquement les deux armées. Bien que la phalange des assaillants ait cette fois encore rapidement progressé jusqu’à une ligne de front pénétrant profondément à l’intérieur du Congo, ses défenseurs parvinrent à la stopper. Il en résulta l’accord de Lusaka 2020, qui toutefois ne put imposer le cessez-le-feu et le retrait des troupes des envahisseurs. 

40 ans après Lumumba, un autre «cas à liquider»

Peu de temps après, le 16 janvier 2001, Laurent Désiré Kabila trouvait la mort, abattu par un de ses propres agents de sécurité, lequel ne fut cependant jamais arrêté. A ce jour, les circonstances de sa mort demeurent officiellement inconnues. Le Conseil des sages congolais a ensuite propulsé le «fils» de Kabila, Joseph Kabila, alors encore adolescent, sur le fauteuil présidentiel congolais, pour une période de transition renouvelée deux fois, jusqu’à ce que des élections (dont la légitimité a été à chaque fois contestée) fassent de lui le président «légitime» jusqu’en 2019 ( cela reste vrai deux ans au-delà de la date légale!). 
    Maints observateurs de la situation congolaise dignes de foi mettent en doute la biographie officielle de Joseph Kabila, et notamment le fait qu’il puisse être le fils naturel de Laurent Désiré Kabila. Ce qui est certain, c’est qu’il a été éduqué et recruté par le Parti de la reconquête tutsie dans l’entourage de Kagamé. Après «l’élection» de Félix Tshisekedi en 2019, Kabila II, grâce à une astuce de la Constitution du Congo, s’est fait nommer «sénateur à vie». Cela le protège désormais de toute poursuite pénale en lien avec les crimes de guerre perpétrés pendant les deux conflits. Un an à peine après l’investiture de Joseph Kabila, on assistait aux «Accords de paix» de Pretoria, puis de Sun-City (Afrique du Sud), des accords qui allaient tout à fait dans le sens des idées des Etats-Unis et le renouveau du contrat tacite du temps de Mobutu: «Nous fermons les yeux sur tous les crimes de guerre à grande échelle que vous pourriez avoir commis – en revanche, vous nous cédez selon nos conditions le gros de vos matières premières qui nous sont indispensables.» 

Etat de guerre permanent à l’est du Congo

Après la tentative de contre-attaque de Laurent Désiré Kabila (il n’y a pas survécu), le Congo est redevenu le «self-service» traditionnel soumis au bon vouloir du complexe militaro-industriel occidental, une réalité à laquelle même Félix Tshisekedi, le nouveau président social-démocrate du Congo, ne veut ni ne peut manifestement rien changer (voir photo). Dans l’est du Congo, l’effondrement de toutes les institutions civiles et publiques s’est poursuivi sans relâche jusqu’à présent. Le Nord-Kivu en particulier, le pays natal de Stanislas Bucyalimwe Mararo, est en proie à des actes de violence permanents, perpétrées de milices anonymes (ou de noms fantaisistes comme le M23 ou cyniques comme celui du CNDP de triste mémoire: «Congrès Nationale Démocratique du Peuple», milice sadique qui a mis des régions entières du Nord-Kivu à sang et à feu). Il s’agit là de milices dont la plupart est soutenues par le Rwanda et qui continuent de hanter les populations civiles par leurs ravages perpétuels. Pour ceux qui y vivent, l’existence est devenue semblable à celle de la population civile de l’Allemagne pendant la guerre de 30 ans. Souvent ce sont les mines de cobalt, de coltan, d’or et bien d’autres qui sont «protégées» par ces milices qui continuent leurs actes de terreurs contre les civils jusqu’à ce qu’ils quittent «de leur plein gré» le voisinage des mines et qu’ils déménagent. Pour aller où? Il n’y a plus de frontière sécurisée avec l’Ouganda, le Rwanda et le Burundi. Il n’y a pas, non plus d’écoles, d’hôpitaux, de travail ou de salaire? Toutes ces choses n’existent plus que dans les rêves de la population meurtrie; la région est devenue une véritable no-go-zone (on a l’impression que le dépeuplement opéré correspond à une stratégie programmée depuis des années), soustraite à l’opinion publique mondiale, à l’ONU fantoche, à l’intérêt des médias et aux véritables initiatives de paix dont la paix économique ferait partie – tout cela depuis maintenant 25 ans. Mais pour combien de temps encore?



Voir à ce sujet les articles suivants dans Horizons et débats
La république démocratique du Congo – en proie à la tourmente est-africaine (No21, 04/08/15);
Kleptocratie sans fin? (Kleptocratie I, N32/33, 22/12/15);
Il y a 50 ans – Le putsch de Mobutu Sese Seko au Congo – Kleptocratie sans fin? (Kleptocratie II, No 6, 15/03/16);
Des élections contestables en RDC (No 5, 26/02/19);
Le Congo «post-Mobutu»: Les Etats-Unis jouent la carte rwandaise (Kleptocratie III, N3, 30/01/18;
La «nouvelle» politique africaine de l’Occident et le Congo (Kleptocratie IV, N2, 17/01/17);
Fin des cachotteries? (N9, 05/05/20, à propos du rôle joué par les USA et la France au Congo); 
Supplément spécial Congo (N19/20, 08/09/20), à l’occasion de la sortie de l’Autobiographie de Stanislas Bucyalimwe Mararo.

Sources

Bucyalimwe Mararo, Stanislas. La République Démocratique Congolaise 1960-2021 en bref. Typoscript. Afrique-Monde: Vivre ensemble en Afrique des Grands Lacs, 25. Juni 2021.

Bucyalimwe Mararo, Stanislas. La Géopolitique internationale et régionale dans la dynamique politique en RDC depuis 1960. In: Le degré zéro de la dynamique politique en République Démocratique du Congo 1960-2018, (éd. J. Kanwenda Mbaya) ICREDES, Kinshasa, Montréal, Washington, 2018, p. 581-680;

Bucyalimwe Mararo, Stanislas. Face aux coups de l’adversité. Une autobiographie, (Editions Scribe Bruxelles 2019; 

Bucyalimwe Mararo, Stanislas (éd.). RD-Congo. L’Entre-deux-Lacs, Kivu et Edouard. Histoire, économie et culture (1885-2017), (Editions Scribe) Bruxelles 2018;

Bucyalimwe Mararo, Stanislaw. Maneuvering for ethnic hegemony. A thorny issue in the North Kivu Peace Process (Manoeuvres pour l’hégémonie ethnique. Une question épineuse dans le processus de paix au Nord-Kivu) (DRCongo), 2 Bde., (Editions Scribe) Bruxelles 2014;

Scholl-Latour, Peter. Afrikanische Totenklage. Der Ausverkauf des Schwarzen Kontinents(Le chant des morts africains. La grande braderie du continent africain) München 2001, bes. S. 13-28, 244-296;

Strizek Helmut. Kongo/Zaire-Ruanda-Burundi. La stabilité par la nouvelle dictature militaire? Etude sur le «nouvel ordre» en Centrafrique. (Weltforum Verlag) München/Köln/London 1998.

 

Ruanda/Burundi

pk. Ces deux petits Etats (par comparaison avec le Congo), apparentés par leur histoire et leur structure, étaient des monarchies africaines jusqu’à l’indépendance (1962). Dans les deux pays, les deux principales ethnies, les Hutu et les Tutsi, ont vécu côte à côte des rapports très tendus à partir du milieu du 20e siècle, les Tutsi ne représentant qu’environ 15 % de la population totale, contre 85 % des Hutus. Dans les deux monarchies, les rois, les hauts fonctionnaires et les officiers appartenaient exclusivement à l’élite Tutsi. Traditionnellement, l’économie des deux «pays des collines», pauvres en matières premières, reposait principalement sur l’élevage. Les Tutsis étaient traditionnellement propriétaires des grands troupeaux de bovins. Ils considéraient les Hutus comme des personnes arriérées et les traitaient avec un certain dédain, souvent même avec mépris; pour de nombreux Tutsi, les Hutu étaient et restaient à leur service «par leur nature même». Cette situation a conduit, lors de l’indépendance des deux pays, à un conflit insoluble pour l’ancienne élite Tutsi: un Etat organisé démocratiquement signifiait, tant au Rwanda (capitale Kigali) qu’au Burundi (capitale Bujumbura), un peuplement où la majorité revenait aux Hutus sans qu’on puisse rien y changer, ne serait-ce que du point de vue démographique. Depuis les années 60, les deux pays ont été le théâtre de persécutions de masse et de massacres récurrents (issus des deux camps) puis, pendant la «guerre civile» rwandaise, d’attentats à Kigali et «du» génocide de 1994. Parmi les présidents démocratiquement élus du Burundi, quatre (tous des Hutus) ont été victimes d’assassinats politiques perpétrés par des militants Tutsi. En réalité, plusieurs massacres de masse à caractère ethnique ont eu lieu tant au Burundi qu’au Rwanda. Jusqu’à présent, ils n’ont toutefois été pris en compte et poursuivis que lorsque leurs auteurs se trouvaient du côté Hutu. Les crimes commis par les Tutsi durant l’été 1972 contre l’intelligentsia hutue burundaise par l'armée Micombero (Tutsis), par le FPR (Tutsis) contre la population civile hutue rwandaise (de 1990 à 1994), puis sous couvert de l’AFDL contre les réfugiés hutus (1997) et sous celui du RCD contre la population civile est-congolaise (1997/98) ainsi que par les «milices» à noms variés (soutenus par le Rwanda) qui leur ont succédé (de 1998 à aujourd’hui) ont été officiellement passés sous silence et sont restés impunis jusqu’à présent – un véritable et inacceptable «non-lieu» basé sur les mensonges officiels. 

 

Refus du dialogue unilatéral

En 1958, en plein débat sur les perspectives d’indépendance du Rwanda et du Burundi, un document rédigé par d’éminents dirigeants tutsis justifiait leur refus d’engager un dialogue d’égal à égal avec les dirigeants hutus sur l’avenir politique du pays, entre autres en ces termes: 
    «Les relations entre nous, les Tutsi, et eux, les Hutu, ont été basées dans les temps anciens jusqu’à présent sur des rapports de servage; il n’y a donc entre eux et nous aucune base de fraternité [...] Puisque nos rois ont conquis le pays des Hutus et ont tué leurs rois, soumettant ainsi les Hutus, comment peuvent-ils se prétendre aujourd’hui nos frères?» (cité par Strizek, Helmut. Congo/Zaïre-Rwanda-Burundi. La stabilité grâce à une nouvelle dictature militaire? 1998, p. 60. Citation traduite du français par Strizek)

Appel aux agresseurs par l’archevêque de Bukavu, trois jours avant son assassinat

«Un mot à nos deux pays limitrophes. Nous demandons aux gouvernements de Kigali et de Bujumbura de régler entre eux leurs problèmes internes dans leurs pays respectifs et de ne pas les importer au Congo. Nous demandons en particulier aux Tutsis rwandais, que nous avons toujours accueillis chez nous en tant que réfugiés, de ne pas cracher dans le puits où ils ont bu. Aujourd’hui, ils nous remercient de notre hospitalité en nous jetant des bombes.» 
   Mgr Christophe Munzihirwa, archevêque de Bukavu, assassiné par des membres de l’AFDL, le 29 octobre 1994 lors de la prise de Bukavu (cité par Stanislas Bucyalimwe Mararo. Nord-Kivu (République Démocratique du Congo): vingt-quatre ans de tueries programmées (mars 1993- mars 2017).

 

 

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