Pour sauvegarder la paix, il est impératif d’instaurer la transparence au niveau des intérêts respectifs en matière de sécurité

L’OTAN, la Russie et l’Ukraine en décembre 2021

par Karl-Jürgen Müller

Depuis quelques semaines, les mass médias et les gouvernements des pays de l’OTAN ainsi que d’autres pays occidentaux – y compris la Suisse – cherchent à nouveau à mettre la Russie au banc des accusés. Sur la base d’informations approximatives au sujet des troupes russes stationnées «à proximité» des frontières nord, est et sud de l’Ukraine – l’article de Ralph Bosshard (page 5) illustre ce qu’il faut en penser, du point de vue d’un expert en sécurité – ces médias et politiciens évoquent une menace russe et son intention d’attaquer l’Ukraine. Parmi ces voix qui s’élèvent, un exemple représentatif, celui d’Ulrich Speck,éditeur d’un «briefing» sur la politique étrangère allemande, dans la «Neue Zürcher Zeitung»du 4 décembre, intitulé «Die Rache der Autokraten am System des Westens» (La revanche des autocrates sur le système occidental), avec en préambule: «On a cru bien à tort que 1989 marquerait la fin des dictatures. Les dirigeants de Moscou et de Pékin s’en prennent de plus en plus ouvertement à l’Occident qui a longtemps tenté de l’ignorer. Mais cela n’est plus possible.» L’article en lui-même ne cite aucune preuve à l’appui de ses insinuations, mais se termine néanmoins sur une injonction on ne peut plus claire: «L’Occident n’a donc plus le choix: il doit s’engager dans le bras de fer qui lui est imposé, en acceptant la compétition à tous les niveaux: politique, économique, technologique ainsi qu’en ce qui concerne la place occupée sur la scène mondiale. Plus vite les démocraties s’engageront dans cette confrontation, et plus elles seront en position de force, tandis que le prix à payer en sera d’autant plus bas.»

Formulation du conflit entre 
les démocraties et les autocraties

On peut donc résumer la trame de ces diverses rumeurs: L’autocratique Russie (mauvaise) n’adopte un comportement aussi agressif envers l’Occident «démocratique» (bon) que parce qu’elle estime que c’est le seul moyen pour elle de conserver son pouvoir «autocratique» (mauvais). Or, l’Occident «démocratique» (bon) ne peut plus le tolérer. Il doit donc enfin s’engager dans la lutte contre les méchants avant qu’il ne soit trop tard et que le mal n’ait triomphé. L’invitation du président américain à un «sommet des démocraties» qui, selon le titre en gros caractères de la «Neue Zürcher Zeitung»du 10 décembre, seraient engagées dans une «lutte pour la survie» contre les «autocraties» du monde entier, s’inscrit exactement dans ce schéma. C’est de la pure rhétorique guerrière. 
    Dans son article publié dans cette édition (page 3), Jochen Scholz rapporte des faits qui montrent la récente évolution des relations entre la Russie et l’Occident sous un éclairage différent. En ce qui concerne l’Ukraine et les relations particulières qu’entretient la Russie avec ce pays limitrophe, tout comme avec les pays de l’OTAN, il convient de citer d’abord quelques extraits originaux du point de vue russe qui viennent en complément des considérations de Jochen Scholz.
    Le 30 novembre 2021, lors d’une conférence organisée pour les investisseurs, on a demandé à Vladimir Poutine de définir ce que seraient pour la Russie les «lignes rouges»en ce qui concerne l’OTAN et ses activités en Ukraine, et ce qu’il en était des troupes russes «stationnées à proximité» de l’Ukraine.

La Russie et l’Ukraine – 
déclarations du Président russe 

Réponse du président russe: «Voyez-vous, il a été question d’envoyer des troupes russes en Ukraine dès le début de l’année, en même temps qu’avait lieu l’exercice militaire Zapad 2021, mais il n’en a rien été, comme vous avez pu le constater. La question n’est pas d’envoyer ou non des troupes en Ukraine, ni de se battre ou pas ; il s’agit bien plutôt de tisser des liens en vue d’un règlement à la fois plus équitable et plus durable des problèmes actuels, ainsi que de prendre en compte l’ensemble des intérêts de tous les acteurs de la scène internationale en matière de sécurité. 
    Si nous poursuivons dans cette voie, honnêtement, personne ne devrait plus se sentir menacé de quelque manière que ce soit. [...]
    Troisièmement, la Fédération de Russie a elle des raisons de se montrer quelque peu inquiète des manœuvres à grande échelle qui se déroulent à proximité de nos frontières, y inclus les manœuvres non coordonnées, comme celles qui viennent d’avoir lieu en mer Noire, où nous savons que des bombardiers stratégiques, équipés d’armes de précision et peut-être même d’armes nucléaires, ont effectué des vols à 20 kilomètres de nos frontières. Après tout, pour nous aussi cela représente une menace.
    Parlons maintenant des ‹lignes rouges›. Elles sont elles-mêmes quelque peu conjecturales. 
    Regardez néanmoins ce qui s’est passé au cours des quelque 20 dernières années: les relations entre la Russie et la communauté occidentale [...] étaient pratiquement sans nuages dans les années 1990, jusqu’au début des années 2000. En quoi était-il nécessaire d’étendre les activités de l’OTAN jusqu’à nos frontières? Dans quel but? Qui pourrait répondre à cette question? Il n’y a là aucune réponse rationnelle, bien au contraire. 
    Nos relations renvoyaient une image presque idyllique, surtout au milieu des années 1990, nous étions devenus pratiquement alliés.
    Et puis non, malgré tous nos avertissements, toutes nos discussions, toutes nos demandes, les infrastructures de l’OTAN ont finalement progressé jusqu’à nos frontières. La situation a dégénéré au point que des systèmes de défense antimissile ont été déployés en Pologne et en Roumanie, avec des rampes de lancement de type Mk-41, sur lesquelles on peut également charger des Tomahawk, c’est-à-dire des systèmes d’attaque. Il est clair que pour nous, cela représente une véritable menace. Malgré les appels que nous avons lancés demandant en urgence l’arrêt de ces opérations, que s’est-il passé? Ce que nous voyons maintenant. En réaction, nous avons été contraints, je tiens à le souligner, contraints et forcés à développer des armes de type hypersonique, c’est tout ce que nous avons trouvé comme réponse. Ce n’est pas nous qui ayons poussé cette technologie, mais nous nous trouvions face à la situation que nos partenaires s’étaient d’abord absentés de l’accord ABM, ensuite de celui sur les missiles à moyen portée.»

Des lignes rouges imposées par la contrainte …

«Vous avez demandé où se situaient les ‹lignes rouges› à propos de l’Ukraine? Il s’agit là en premier lieu de menaces, générées à notre encontre, qui pourraient provenir de cette région. [...] Si un quelconque système d’attaque est déployé sur le territoire ukrainien, il ne faudra aux missiles que sept à dix minutes pour atteindre Moscou, et seulement cinq minutes s’ils recourent à des armes hypersoniques. Imaginez un peu. [...] Le temps de vol d’une arme à destruction massive jusqu’à Moscou sera donc de cinq minutes. [...] Nous nous trouvions dans la nécessité de développer quelque chose de similaire, face à tous ceux qui nous menacent de cette manière. [...] Ce qui est dès maintenant à notre portée car nous avons déjà testé ce genre d’armesavec succès. Dès le début de l’année, nous disposerons d’un nouveau missile naval hypersonique Mach 9, prêt à l’emploi. Le temps de vol en direction des donneurs d’ordre serait lui aussi de cinq minutes.
    Mais où allons-nous? Pour quelle raison au monde agirions-nous de la sorte? En ce qui nous concerne, la ligne rouge se situe là, dans la génèsede ce genre de menaces. J’espère que nous n’en arriverons pas là. J’espère que le bon sens, la responsabilité envers leur propre pays et la communauté mondiale prévaudront.»

... alors que ce qu’il faudrait, c’est une sécurité générale garantie par contrat

Le jour suivant, 1er décembre 2021, le président russe s’est de nouveau exprimé sur le sujet devant un parterre de 20 ambassadeurs nouvellement accrédités en Russie. Là encore, ces propos méritent d’être repris in extenso: «Outre notre inquiétude quant à l’incapacité de la communauté internationale à se mettre d’accord pour résoudre les problèmes véritablement importants, nous sommes également préoccupés par le comportement vis-à-vis de la Russie, notre pays, de certains de nos partenaires qui tentent par tous les moyens de faire obstacle à notre développement, d’exercer des pressions par le biais de sanctions et de surcroît d’aggraver les tensions à nos frontières. Par ailleurs – et cela, nous l’avons réaffirmé à maintes reprises – les menaces à nos frontières occidentales ne cessent de se multiplier. Il suffit de constater à quel point les infrastructures militaires de l’Alliance atlantique se sont rapprochées des frontières de la Russie. Pour nous, c’est plus que grave. Face à cette situation, nous appliquons les mesures militaires et techniques qui s’imposent. Mais, je le répète, nous ne menaçons personne, et nous en accuser est, au regard de la réalité, à tout le moins irresponsable. A l’occasion du discours que j’ai prononcé au Ministère des Affaires étrangères, j’ai déjà souligné que notre diplomatie se voyait désormais confrontée à la tâche prioritaire d’obtenir, pour la Russie, des garanties de sécurité durables et solides. Dans le dialogue avec les Etats-Unis et leurs alliés, nous insisterons sur des accords concrets qui excluent toute nouvelle avancée de l’OTAN vers l’Est ainsi que tout déploiement de systèmes militaires susceptibles de constituer une menace pour nous à proximité immédiate du territoire russe. A cette fin, nous proposons d’entamer des négociations de fond. J’insiste sur ce point: nous avons besoin de garanties juridiques, car nos collègues occidentaux n’ont pas respecté leurs promesses verbales en la matière. Tout le monde se souvient des assurances verbales affirmant qu’il n’y aurait pas d’extension vers l’Est de l’OTAN, mais c’est tout le contraire qui s’est produit. En fait, les préoccupations légitimes de la Russie en matière de sécurité ont été et sont encore ignorées. 
    Pour ce qui est de nous, nous ne demandons rien de particulier: nous sommes juste conscients de ce que quel que soit l’accord, il doit nécessairement prendre en compte à la fois les intérêts de la Russie et ceux de tous les pays euro-atlantiques. Il faut garantir la tranquillité et la stabilité de la situation pour tous – pour tous, sans exception. 
    Par ces propos, je tiens à souligner que l’intérêt de la Russie reste de développer une collaboration constructive ainsi qu’une coopération internationale équitable, ce qui demeure le principe majeur de la politique étrangère russe. J’espère que vous transmettrez ce message à vos gouvernements.»
    Toujours pas le moindre signe d’un quelconque assouplissement de la part des pays de l’OTAN
    Il m’a semblé indispensable de citer le président russe dans le détail. On comprend ainsi mieux les motivations de la Russie. 
    Mais jusqu’à présent, il n’y a aucun signe de relâchement ou même d’assouplissement de la part des responsables des pays de l’OTAN. Bien au contraire, les attaques verbales contre la Russie se sont encore intensifiées et ont gagné en virulence après les déclarations du président russe. 
    Le président américain Joe Biden a pour sa part réagi le 3 décembre – quelques jours avant la vidéoconférence commune des deux présidents prévue pour le 7 décembre (voir encadré) – déclarant en substance «n’accepter de personne qu’on lui fixe des lignes rouges» tout en insistant lui-même aussitôt sur ses propres «lignes rouges» et agitant la menace de sanctions encore plus sévères et d’un réarmement renforcé de l’Ukraine.
    Parallèlement, l’OTAN persévère depuis un certain temps déjà dans son réarmement contre la Russie: en projetant d’installer des missiles hypersoniques américains en Allemagne,2 en déplaçant du matériel militaire lourd de la Grande-Bretagne vers l’Allemagne3, en attisant le climat de guerre en Ukraine par le biais de représentants des pays de l’OTAN.4

Les forces occidentales dans l’impasse

Après la «victoire» de la première guerre froide, suite aux évènements de 1991, les cercles décisionnaires aux Etats-Unis, dans les autres pays de l’OTAN ainsi qu’en Occident dans son ensemble ont cru qu’elles pourraient désormais imposer leur vision des choses et la défense de leurs intérêts dans le monde entier, qu’elles pourraient dominer celui-ci comme elles l’entendaient.
    Dans ce contexte, elles ont mené des guerres contre la République fédérale de Yougoslavie (1999), contre l’Afghanistan (à partir de 2001), contre l’Irak (à partir de 2003), contre la Libye (à partir de 2011) et contre la Syrie (à partir de 2011), en encourageant les soulèvements armés et les révolutions «colorées» en Russie (aux côtés des révoltés tchétchènes), en Chine (aux côtés des Ouïgours), en Syrie (également aux côtés de l’EI), en Ukraine (aux côtés des manifestants du Maïdan) et dans quelques autres pays confrontés à des problèmes internes, ainsi qu’au moyen d’une multitude de sanctions, affectant ainsi des régions entières sans rendre le monde meilleur, mais en engendrant la discorde et l’insécurité. 
    Les cercles décisionnaires aux Etats-Unis, dans les autres pays de l’OTAN et dans l’ensemble de l’Occident se trouvent donc dans une impasse. Et plus ils s’y enfoncent, plus le nécessaire retour aux valeurs du droit international et du respect de l’égalité de tous les Etats du monde leur sera difficile. 
    La question de savoir si un changement de cap sera encore possible en temps voulu n’est donc plus seulement une question d’intérêts matériels, mais aussi de psychologie politique. Ce qu’il faudrait avant tout, c’est une volonté générale déterminée à changer de cap – y compris de la part des citoyens. Ce serait un véritable bienfait pour l’aspiration naturelle à la paix de tous les êtres humains.

En 2014, Brzezinski a dit comprendre les appréhensions de la Russie 

Ultime remarque: Jochen Scholz fait allusion à Zbigniew Brzezinski, conseiller en sécurité et penseur stratégique américain. Dans son livre «The Grand Chessboard» 1997, (paru en français la même année sous le titre «Le Grand Echiquier»), convaincu à l’époque de l’évidence incontestée d’une domination mondiale américaine, il soulignait l’importance revêtue par l’Ukraine en tant que «tête de pont» américaine dans l’espace eurasien et la portée qu’aurait ce pays, une fois orienté vers l’Occident, afin de contrecarrer une fois pour toutes les plans de domination et d’hégémonie russe. 
    Dix-sept ans plus tard et au vu de l’évolution du monde, il a certes tiré à nouveau à boulets rouges sur la Russie, peu après le coup d’Etat en Ukraine, dans un article du «Washington Post»du 3 mars 2014,5 mais il a également écrit que la Russie avait besoin d’être rassurée sur le fait que l’Occident ne souhaitait pas attirer l’Ukraine dans le giron de l’OTAN ni la retourner contre la Russie. («The West should reassure Russia that it is not seeking to draw Ukraine into NATO or to turn it against Russia»). [En italique par km



On retrouvera les traductions des deux citations suivantes du président russe Vladimir Poutine sur le site Internet «Anti-Spiegel», en langue allemande, postées les 1 et 2.12.2021. https://www.anti-spiegel.ru/2021/putin-im-o-ton-ueber-russlands-rote-linien;https://www.anti-spiegel.ru/2021/nach-wortbruechen-der-usa-putin-fordert-sicherheitsgarantien-von-der-nato/.
https://www.anti-spiegel.ru/2021/dark-eagle-die-usa-planen-die-stationierung-von-atomaren-hyperschallraketen-in-deutschland/ 
https://www.anti-spiegel.ru/2021/grossbritannien-bringt-hunderte-panzer-und-anderes-kriegsgeraet-nach-deutschland/ 
https://www.anti-spiegel.ru/2021/kriegsvorbereitungen-des-westens-wird-die-ukraine-in-einen-krieg-mit-russland-getrieben/?doing_wp_cron=1638634829.3217101097106933593750 et https://www.anti-spiegel.ru/2021/die-eskalationsspirale-der-letzten-vier-tage/?doing_wp_cron=1638628890.4104421138763427734375 
Brzezinski, Zbigniew. . «What is to be done? Putin’s aggression in Ukraine needs a response». In: «Washington Post» du 03/03/2014

Vidéoconférence entre les présidents américain et russe

km. Le 7 décembre 2021, Vladimir Poutine, Président de la Fédération de Russie, et Joe Biden, Président des Etats-Unis d’Amérique, se sont entretenus pendant près de deux heures sur différentes questions de politique mondiale ainsi que sur les relations bilatérales entre les deux pays. Il est encore trop tôt pour déterminer si cet entretien contribuera à la détente des relations russo-américaines, notamment en ce qui concerne l’Ukraine. A la lecture de la déclaration publique de la présidence russe du 7 décembre (http://en.kremlin.ru/events/president/news/67315) et du compte-rendu du briefing de presse américain tenu le même jour par le conseiller à la sécurité nationale Jake Sullivan (https://www.whitehouse.gov/briefing-room/press-briefings/2021/12/07/press-briefing-by-press-secretary-jen-psaki-and-national-security-advisor-jake-sullivan-december-7-2021/), on pourrait avoir l’impression que même si les deux parties veulent garder la porte ouverte à de nouvelles discussions, aucune solution aux problèmes évoqués ne se dessine cependant pour l’instant.
  Les comptes rendus des médias après l’entretien n’ont pas non plus permis de distinguer de lueur d’espoir à l’horizon. Un appel lancé en Allemagne, le 5 décembre 2021, par d’anciens officiers supérieurs de la Bundeswehr allemande, d’anciens diplomates allemands, des scientifiques des universités de la Bundeswehr et des responsables d’instituts allemands de recherche sur la paix montre pourtant à quel point la situation est grave: «Sortez de la spirale de l’escalade! Pour un nouveau départ dans les relations avec la Russie!» (https://www.johannes-varwick.de/rauf/AUFRUF_Raus-aus-der-Eskalationsspirale_05122021-3.pdf)

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