Poutine a posé la bonne question

De la Maison Commune Européenne de Gorbatchev à la Russie devenue ennemie

par Gotthard Frick

Il est vrai que ces derniers temps la Russie se comporte de manière provocante et inamicale. Elle est par exemple vivement critiquée pour son déploiement à la frontière avec l’Ukraine et sa prise de contrôle de la Crimée. Toutefois, la Russie a repris la Crimée sans bombardements et sans coups de feu. Il n’y a donc pas eu de morts parmi la population civile ni de villes détruites. 
    On ne nous explique pas pourquoi aujourd’hui la Russie se présente ainsi. Dans les années qui ont suivi l’effondrement de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbachev rêvait déjà d’une «maison commune européenne». Mais l’Occident a rejeté avec une arrogance blessante le souhait exprimé par tous les dirigeants russes, y compris Vladimir Poutine, de faire partie de l’Europe en tant que partenaire à part entière. Dans l’interview «Breakfast with Frost BBC» du 3 mars 2000, M. Poutine a déclaré qu’on pouvait même parler d’une «intégration plus profonde dans l’OTAN, mais seulement si la Russie était perçue comme un partenaire à part entière». 
    Après l’incorporation de la Crimée à la Russie en 2014, les médias chinois ont dénoncé avec indignation et à juste titre l’hypocrisie de l’Occident. En 1999 les Etats-Unis et l’OTAN ont mené une guerre contre la Serbie avec plus de 28 000 missiles, bombes et grenades à l’uranium, entraînant 2 500 morts, détruisant les infrastructures et les villes, notamment pour séparer le Kosovo sans l’autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, donc contraire au droit international. Aujourd’hui encore, les troupes occidentales, y compris suisses, sont stationnées au Kosovo, devenu depuis «indépendant». Bien entendu, il n’y a pas eu d’exclusion ni de sanctions contre les 19 membres de l’OTAN impliqués. Mais l’Occident a exclu la Russie en raison de l’incorporation de la Crimée effectuée. Incorporation qui s’est faite pratiquement sans morts ni destructions. L’Occident a infligé des sanctions et d’autres mesures punitives. Ce double jeu a été vivement critiqué par la presse chinoise.
   Dans le monde, toutes les mesures devraient être prises pour établir une coopération durable et non violente entre toutes les puissances. Ainsi un partenariat égalitaire et une coopération pacifique pourraient remplacer définitivement la lutte permanente des puissances pour la suprématie dominante et les guerres générées et considérées comme normales depuis des millénaires. Mais au contraire l’Occident poursuit le traditionnel jeu de pouvoir mondial. Contrairement au passé, une grande guerre conduirait aujourd’hui probablement à la fin du monde moderne, compte tenu des nouvelles armes disponibles. Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a donc récemment averti d’un retour au «cauchemar d’une confrontation militaire». («Basler Zeitung» du 3 décembre 2021, «Der Konflikt um die Ukraine»).
    Au lieu de dissoudre l’OTAN, fondée en 1949, après l’effondrement de l’Union soviétique et le «déclin sans précédent» des forces russes qui en a résulté – selon le Conseil fédéral (RAPOL 2016) – l’OTAN a été utilisée entre 1999 et 2009 pour intégrer dans l’alliance occidentale trois de ses anciennes entités, six anciens membres du Pacte de Varsovie et quatre anciens membres de la Yougoslavie en profitant de la faiblesse de la Russie à l’époque. En plus l’OTAN a été exploité pour s’installer militairement de plus en plus près des frontières de la Russie et pour la remettre sans cesse à sa place en l’humiliant. En 2020, encore la Macédoine du Nord a été admise par l’Occident. Autant de provocations inacceptables de la part de la Russie.
    Dans l’édition du 3 décembre 2021 de la «Neue Zürcher Zeitung» («Putin fordert Sicherheitsgarantien»), on apprend que M. Poutine a demandé des garanties de sécurité contraignantes de la part de l’OTAN et qu’il souhaitait avoir la confirmation que l’avancée militaire occidentale toujours plus loin vers l’est en direction de la frontière russe était désormais terminée et que ses intérêts de sécurité le long de la frontière seraient préservés par l’Occident. Les plus hauts dirigeants russes ont déjà fait savoir sur le fait qu’ils ne pouvaient pas accepter la mise en place de cette menace occidentale à la frontière et qu’en l’absence d’accord à l’amiable, ils pourraient agir militairement contre elle. Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a immédiatement rejeté la demande de M. Poutine du 1er décembre 2021. Selon lui, c’est l’OTAN qui décide qui elle accueille. Comme dit plus haut, l’Occident poursuit à plein régime le jeu de pouvoir traditionnel. Il n’est pas seulement dirigé contre la Russie, mais aussi contre la Chine qui prend rapidement la tête dans tous les domaines importants. 
    Mais sans le développement d’une forme durable de partenariat pacifique entre les grandes puissances, il existe aujourd’hui une probabilité de guerre majeure qui, compte tenu des nouvelles armes les plus modernes (armes spatiales, cybernétiques, chimiques, nucléaires et biologiques, missiles de tous types et de toutes portées, drones), pourrait conduire à la fin du monde moderne. Il va de soi que la mise en place d’une telle forme nouvelle de relations entre les grandes puissances nécessiterait que la Chine et la Russie soient également prêtes à faire des concessions. Trouver une solution ne serait pas facile et pourrait prendre des années, mais devrait être tenté.
    Le 24 août 1991 l’Ukraine a déclaré son indépendance. Le peuple a donné son accord en décembre de la même année. Dans l’article de la NZZ mentionné, la politique agressive de l’Occident, qui a conduit au comportement actuel de la Russie, n’est comme d’habitude, pas mentionnée. En l’enjolivant, la «Neue Zürcher Zeitung» écrit textuellement ce qui suit: «En 2014, le Kremlin a subi une défaite lors de la révolution sur le Maïdan à Kiev et a vu l’Ukraine reprise par les Etats-Unis et l’OTAN.»
    Le journal ne mentionne d’un seul mot la manière dont l’Occident, mené par les Etats-Unis, y a construit l’opposition, après l’indépendance de l’Ukraine, avec cinq milliards de dollars américains et a orchestré, en 2013, le renversement avec de hauts responsables politiques et des membres du gouvernement américain sur place. Lors de la réunion Russie-OTAN d’avril 2008 déjà, l’OTAN avait annoncé qu’elle accueillerait occasionnellement l’Ukraine et la Géorgie. M. Poutine a répondu que si cela se produisait, l’Est de l’Ukraine et la Crimée seraient scindées. 
    La secrétaire adjointe d’Etat américaine Mme Victoria Nuland, responsable de l’Ukraine, a elle-même longuement relaté ses visites en Ukraine au moment du soulèvement, tout comme d’autres acteurs occidentaux. Le 13 décembre 2013, elle a chiffré, dans son discours prononcé à Genève devant la US Mission to International Organizations, à cinq milliards de dollars des Etats-Unis destinés à 69 organisations et mouvements d’opposition dans toute l’Ukraine. Par rapport à ses voyages à Kiev avant et pendant le coup d’Etat (par exemple du 5 décembre 2013), elle désigne par leurs noms les personnes qu’elle y avait rencontrées et de tout ce qu’elle avait entrepris. D’autres corporations américaines, par exemple la NED (National Endowment for Democracy), l’une des fondations paritaires des parlementaires américains, financées par le gouvernement américain qui intervient dans d’autres pays du monde entier pour la «promotion de la démocratie», ont également financé et soutenu la construction de l’opposition en Ukraine. Après le coup d’Etat le milliardaire George Soros aconfirmé en fait que sa fondation avait «joué un rôle important dans les événements». (D’ailleurs, contemporairement la flotte américaine a commencé à adapter le port d’Otchakov en Ukraine pour les vaisseaux de guerre.) Dans les années ont précédantes, le vice-président américain de lépoque, John Biden, s’était rendu six fois en Ukraine pour s’entretenir avec des hommes politiques. Son fils, Hunter Biden, a été nommé conseiller  d’administration du grand groupe gazier local Burisma Holdings,d’un salaire mensuel de 50 000 dollars.
    Avant le coup d’Etat, le gouvernement ukrainien voulait conclure un accord d’association avec l’UE, tout en adhérant à l’union douanière créée par la Russie. La Russie était toujours son partenaire principal commercial national. A cette fin, elle avait déjà signé un accord préliminaire. Mais elle n’avait pas compté sur l’UE. Le 25 février 2013 elle a été confrontée à un ultimatum de José Manuel Barroso,alors président de la Commission européenne: Elle devait se décider entre l’UE et la Russie. L’Ukraine a alors décidé de reporter provisoirement la signature de l’accord d’association avec l’UE (ce qui a conduit au début de la révolte). 
    Fin 2013, au moment du putsch, le puissant sénateur américain John McCain, président de la commission des forces armées américaines, était également à Kiev. Il a, lui aussi, rencontré l’opposition, dont les dirigeants du parti d’extrême droite Svoboda. Le 15 décembre 2013 il a tenu un discours à propos de l’opposition sur la place Maïdan à Kiev. Il l’a assurée en ses termes: «L’Amérique est à vos côtés.» Une provcation inouïe dans un Etat souverain! Outre lui, à cette époque, Mme Nuland ainsi que Mme Catherine Ashton, représentante de l’UE pour les affaires étrangères, et d’autres parlementaires et hommes politiques européens étaient toujours à Kiev pour soutenir le renversement. 
    Lors d’une conversation téléphonique avec l’ambassadeur américain à Kiev, M. Geoffrey Pyatt, qui a été interceptée et publiée, Mme Nuland est convenu qu’Arseni y Yatseniouk devait devenir le nouveau Premier ministre de l’Ukraine. Le 27 février 2014 il l’est en fait devenu, en contournant la procédure constitutionnelle. L’Ukraine, si longtemps étroitement liée à la Russie, devait être entraînée dans le camp occidental. Ce n’est que le jour même, alors que le renversement était quasiment terminé, que les troupes russes ont franchi la frontière de la Crimée. M. Poutine a ainsi évité que Sébastopol, l’important port de la flotte russe, ne tombe sous le contrôle des Etats-Unis.
    Nous ne pouvons pas comprendre le comportement de la Russie sans ces antécédents (il y en avait tant d’autres encore).

(Traduction Horizons et débats)

 

 

 

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