«L’inclusion et l’intégration à l’école ont-elles échoué?»

A propos de la réflexion critique de Beat Kissling sur les concepts scolaires actuels

par Eliane Perret

«L’inclusion et l’intégration à l’école ont-elles échoué?» tel est le titre d’un livre récemment paru, qui invite à une discussion différenciée sur ce thème. Cette nouvelle parution s’inscrit dans une compréhension beaucoup plus large que d’habitude et aborde des questions fondamentales sur l’éducation. Dans son livre, Beat Kissling, spécialiste des sciences de l’éducation, enseignant et psychothérapeute, nous en donne les bases. Il s’agit en effet d’une perle pour tous ceux ne souhaitant pas se perdre dans la jungle des litiges théoriques. En plus, il s’agit d’un livre qui s’adresse – de manière réfléchie – à chaque enfant et à ce qu’il convient toujours d’appeler, la mission de l’école.
    Dans son introduction, l’auteur nous présente des biographies de personnes ayant vécu une intégration réussie ou ratée. Là déjà, on se trouve face à toute la complexité de la question qui doit respecter l’individualité, le réseau de relations et des conditions de vie de la personne concernée. Une fois le sujet approché, de manière empathique, l’auteur emmène le lecteur dans une digression historique sur la genèse de l’enseignement spécialisé, en présentant son virage vers l’intégration et l’inclusion dans le cadre des conventions internationales. C’est une présentation qui débouche sur une pondération nuancée de la marge de manœuvre de l’enseignant dans ce vaste contexte, souvent négligée, mais existante. L’auteur montre, à l’aide d’exemples concrets, comment l’intégration et l’inclusion sont mises en œuvre et quelles exigences, problèmes connexes et objections critiques doivent être pris en compte. Le faisant, l’auteur cite des voix scientifiques renommées mais donne également la parole à d’anciens élèves de l’enseignement spécialisé directement concernés. Là encore, on ressent le souci de l’auteur d’encourager un dialogue essentiel, porté par des valeurs humaines et dans l’intérêt de l’enfant, et de contribuer ainsi à prendre le relais du débat actuel, pourtant souvent teinté de polémiques.
    Le chapitre anthropologique, dans lequel l’auteur présente de manière différenciée l’état actuel de la recherche pour un apprentissage réussi, mérite une attention particulière. Il ne s’agit pas seulement de bases spécifiques à l’apprentissage avec des enfants et des adolescents ayant des besoins particuliers, mais de processus d’apprentissage en général, car la question de savoir comment apprendre au mieux se pose dans tous les types d’écoles et à tous les âges. Une place particulière est accordée à la recherche sur l’attachement, ce qui permet à l’auteur de compléter de manière substantielle les résultats de l’étude Hattie. Avec ce chapitre anthropologique, le livre se démarque agréablement de nombreuses et nouvelles publications qui, à cet égard, ne vont pas assez en profondeur. Il est évident que le lecteur se pose, à la lecture de cet ouvrage, des questions sur les formes d’enseignement et les aménagements d’apprentissage individualisés qui sont aujourd’hui courants et qui semblent s’établir actuellement (dans une cascade de réformes scolaires). Et ce à juste titre, car ils ne répondent guère aux exigences de qualité, si l’on se réfère à l’état de la recherche mondiale présenté dans le livre.
    Les fondements anthropologiques entraînent également des exigences concernant la compréhension du rôle et des tâches des enseignants, qui vont bien au-delà de la simple transmission de la matière ou de la mise à disposition d’environnements d’apprentissage. L’auteur concrétise cette problématique à l’aide d’exemples impressionnants tirés de la pratique scolaire et s’appuie sur ses propres expériences d’enseignement et sur les descriptions authentiques d’élèves.
    Quelles sont donc les conditions d’une intégration réussie, pour reprendre la question du titre de l’ouvrage? Les connaissances scientifiques présentées jusqu’ici, elles seules, fournissent déjà des réponses et étayent ainsi celles repérées dans des chapitres suivants. L’auteur analyse des exemples tirés de la littérature et du matériel filmé qui montrent à quel point le développement d’un enfant est influencé par la personnalité de l’enseignant et la relation qui se crée, décrivant des expériences scolaires menées par des pionniers de la psychologie et de la pédagogie (comme celles de la psychologie individuelle, par exemple), dans lesquelles l’intégration prend des contours vivants. En lisant ce livre, des expériences scolaires vécues soi-même réapparaissent, positives et négatives, et on ne peut s’empêcher de reconsidérer à fond les perspectives proposées jusqu’à présent.
    Dans ce contexte, les explications de l’auteur sur «l’apprentissage par le dialogue» («Dialogisches Lernen»), formes qui permettent de poursuivre ses apprentissages dans le cadre d’une activité commune, sont d’intérêt particulier – une forme didactique qui a fait son entrée depuis un certain temps, surtout dans les pays anglo-américains où elle remplace les diverses expériences de réforme, souvent échouées. Cette forme d’enseignement, totalement en phase avec des «qualités interdisciplinaires» et émotives, souvent exigées aujourd’hui, telles que l’empathie, la capacité à travailler en équipe et l’esprit critique. L’auteur plaide pour qu’elle occupe une place plus importante chez nous aussi, notamment dans les cursus de pédagogie (curative)! Ainsi, cette partie du livre contribue-t-elle également à une vision différenciée des facteurs façonnant le processus complexe de l’apprentissage réussi.
    Le livre débouche sur des conclusions pertinentes se distinguant, elles aussi, par leur précision scientifique, leur vision pédagogique et leur approche humaine, mais qu’il ne faut pas anticiper ici.
    Nous recommandons donc la lecture de ce livre à tous ceux qui souhaitent donner un contenu plus concret à l’idée d’une «école ouverte à l’avenir» et de la véritable «formation pour tous». D’une part, il s’agit d’une panoplie de nouveaux acquis scientifiques, d’autre part, l’auteur renoue les liens avec la pratique pédagogique qui exige des pédagogues actifs, chaque jour. Dans son ensemble, le livre de Beat Kissling fait preuve – c’est décisif, me semble-t-il – d’une attitude profondément pédagogique qui puise dans la conception de l’être humain en tant que personne (et non pas d’objet). Le livre rend visibles les bases d’une discussion approfondie, non seulement sur la question de l’intégration et de l’inclusion, mais sur celles liées à l’école et de l’éducation tout court. Une discussion toujours ouverte qui doit pourtant éviter de se faire l’objet des stratégies de politique scolaire mais plutôt se fonder sur la base des connaissances scientifiques ainsi que sur la responsabilité civique.

Kissling, Beat. Sind Inklusion und Integration gescheitert? Eine kritische Auseinandersetzung. Berne: Hogrefe. 2022. ISBN 978 3 456 85920 0

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