Appréciation du débat selon un citoyen suisse

par Werner Wüthrich

La mise en œuvre de la politique moralisatrice, décrite par Mme Gabriele Krone-Schmalz et analysée par M. Werner Voss dans son commentaire, existe également en Suisse. Les gens sont prompts à juger le bien ou le mal, indignés et outrés par une opinion différente. Le manque de compromis avec lequel cela se produit est étonnant. Toute personne exprimant une opinion critique sur le débat climatique, par exemple, est rapidement cataloguée comme «négationniste du réchauffement climatique» et ostracisée. Cela entrave les débats objectifs. Mme Krone-Schmalzdécrit de nombreuses situations de ce type. Pour elle, l’Allemagne est un «pays divisé». 
    Par ailleurs, on observe une âpreté croissante et un durcissement désagréables dans la culture du débat à tous les niveaux politiques. Ce phénomène s’est accentué ces dernières années. Toutefois, il est moins prononcé en Suisse qu’en Allemagne, comme le confirment les citoyens allemands vivant ici. L’une des raisons est certainement le rôle de la démocratie directe, qui ne peut se passer de discussions sur les contenus, lors de débats factuels. Le débat politique a probablement atteint des abîmes au cours des derniers mois aux Etats-Unis, où ces discussions et débats ont pratiquement cessé d’exister, cédant la place à des attaques personnelles où la diffamation dominait, dans un contexte de lutte de pouvoir véritablement écœurante. Certains médias, y compris en Suisse, ne connaissaient pas de frontières. L’ancien président des Etats-Unis, qui avait tout demême été élu par 70 millions d’Américains, était un «bouffon médisant et grossier» et «le tyran le plus méprisable des temps modernes», pouvait-on lire par exemple dans le «Standard», principal journal autrichien (cité dans le «Tages-Anzeiger» suisse du 20 janvier 2020). Les débats dégénèrent, et on a l’impression que certains journalistes et politiciens se disputent la manière de mieux rabaisser l’adversaire politique. On se croirait en plein Moyen Age, lors des chasses aux sorcières et d’exorcismes. La dignité humaine, décrite comme inviolable dans la Déclaration des droits de l’homme des Nations unies et dans de nombreuses constitutions nationales, est-elle vraiment vouée à se transformer en punching-ball? 

Le respect est-il oublié?

Le style politique moralisateur entrave ou empêche souvent délibérément les confrontations sur les contenus, les programmes et les questions de fond, comme cela s’avère souvent. Gabriele Krone-Schmalz pour l’Allemagne. Les explications historiques et culturelles n’intéressent généralement personne. Mais le fait est que rien ne peut remplacer l’intérêt et le piquant d’un débat fondé, mené dans le respect. Gabriele Krone-Schmalz appelle cela une «dispute honorable» Quelles sont les conséquences si les choses se passent différemment? Peu de choses suffisent pour distendre les liens et diviser la société. Cela est particulièrement visible aux Etats-Unis aujourd’hui. Les citoyens se sentent à juste titre frustrés, souvent offensés, et perdent le goût de la discussion politique parce que le terrain d’entente n’existe plus. Dans son analyse, Gabriele Krone-Schmalz fait non seulement preuve de beaucoup de sensibilité psychologique mais aussi de propositions d’alternatives concrètes. A ce propos, je souhaite vous livrer une comparaison historique:

Pourquoi la démocratie 
a-t-elle périclité dans la Grèce antique?

Il y a environ 2 500 ans, à Athènes, les Grecs ont eu le courage de faire les premiers grands pas vers la démocratie directe. Des citoyens libres se réunissaient chaque année pendant quarante jours pour l’Ecclesia, d’abord à l’Agora, puis au Théâtre de Dionysos et enfin sur le Pnyx, une petite colline à l’ouest de l’Acropole. La voix des riches avait le même poids que celle des pauvres. L’Assemblée des citoyens décidait non seulement des lois, mais aussi de la guerre et de la paix, des traités spéciaux et des décisions urgentes inscrites à l’agenda. C’était une époque particulière, un véritable âge d’or dans l’histoire de l’humanité, dans presque tous les domaines de la vie: la construction, l’art des sculpteurs, l’architecture, la littérature, l’historiographie, le théâtre, l’éducation personnelle, la science, le droit, la philosophie. La culture grecque fait aujourd’hui partie de notre héritage car la culture occidentale chrétienne en est issue. Agissant d’un commun accord dans les domaines économique et militaire, les Grecs ont accompli beaucoup de choses en peu de temps. Ils se sont installés sur de nombreux rivages de la Méditerranée et de la mer Noire jusqu’en Crimée. Partout, ils ont construit leurs bâtiments et leurs œuvres d’art uniques, visités aujourd’hui par les touristes du monde entier. Les succès militaires n’étaient pas en reste. Ainsi, malgré des effectifs nettement inférieurs, les Grecs ont-ils repoussé l’attaque de l’armée persane, sur terre à Marathon et en mer à Salamine. Bien sûr, la démocratie d’il y a 2 500 ans ne correspondait pas à celle d’aujourd’hui. A cette époque, l’esclavage était courant et il n’y avait pas de séparation des pouvoirs. Cependant, dans l’histoire de l’humanité, la démocratie grecque a été une étape de développement pionnière.
    Cependant, cette grande période n’a pas duré plus de deux générations environ. Des conflits, des luttes et des guerres fratricides insensées éclatèrent. Le déclin commença, et l’esprit libre et unificateur avec ses acquis démocratiques, furent grandement perdus. A cela vint s’ajouter une longue guerre interne des Athéniens contre la puissance montante de Sparte. A Athènes, on se mit à surveiller les opinions et à censurer. Ainsi, Socrate, par exemple, fut condamné à mort en 399 avant J.-C., en raison de son influence prétendument corruptrice sur la jeunesse et pour ne pas avoir respecté les dieux. Le «politiquement correct» existait déjà à l’époque. Socrate et son élève Platon comptent aujourd’hui parmi les grands de l’histoire de la philosophie. La Grèce, jadis si fière et si puissante, fut ensuite conquise sans grande résistance par les Romains, et intégrée à leur empire.

Dans le canton de Glaris la démocratie 
a survécu jusqu’à aujourd’hui

Les hommes et aujourd’hui aussi les femmes du canton de Glaris en Suisse se réunissent depuis 1387 à la Landsgemeinde, où ils décident de façon égale sur toutes les questions de fond et les lois importantes. (Je me réfère ici à mon article sur la Landsgemeinde comme base de la démocratie directe pour le cadre réglementaire dans le canton de Glaris (en allemand: «Die Landsgemeinde als direktdemokratische Basis für den Ordnungsrahmen im Wirtschaftskanton Glarus») dans Horizons et débats du 25 novembre 2020). Le Landammann (président de l’exécutif cantonal, ndt.) présente chaque point de l’ordre du jour, que le Landrat (parlement) a examiné au préalable. Il ouvre ensuite la discussion par la formule traditionnelle: «Ds Wort isch frii!» («La parole est libre!») Même les amendements sont encore possibles pendant l’Assemblée. Ensuite, la Landsgemeinde décide à la majorité simple. Cet événement fascinant se déroule chaque année depuis plus de 600 ans, avec seulement deux brèves interruptions: durant les quatre ans du règne de Napoléon régnait sur la Suisse, et en 2020 lorsque la Landsgemeinde a dû être annulée en raison du coronavirus. (Le canton de Glaris compte aujourd’hui quelque 40 000 habitants et 30 000 électeurs).
    Comment cela est-il possible? Parce que depuis des siècles, les Glaronnais cultivent une attitude respectueuse à la Landsgemeinde et évitent les insultes et les expressions de mécontentement telles que les sifflements. Si cela se produit (ce qui est rare), le Landammann prend immédiatement position et invite la personne concernée à prendre place sur la tribune et à s’exprimer sur la question. Ce principe s’applique également aux nombreuses assemblées communales en Suisse, qui se tiennent encore dans environ trois quarts des 2 200 communes. Certaines d’entre elles sont relativement grandes. 
    L’attitude respectueuse qui prévaut à la Landsgemeinde est devenue une seconde nature pour les Glaronnais, ce qui, à mon avis, se reflète sur la vie quotidienne et caractérise également les médias locaux tels que le Fridolin.C’est la seule façon dont l’institution unique de la Landsgemeinde a pu survivre même au cours des moments difficiles (par exemple lorsque la Réforme a divisé la population). Le Landammann Andrea Bettiga en a livré une remarquable description dans son discours d’ouverture de la dernière Landsgemeinde, en 2019: «Ici, en ce lieu, la population glaronnaise se réunit pour décider de son propre avenir. Le cercle que nous formons sur cette place, symbole d’unité et de solidarité depuis des temps immémoriaux, nous unit. La Landsgemeinde est constitutive de l’identité glaronnaise, indépendamment de l’origine sociale, de la religion et des convictions politiques. Nous nous écoutons mutuellement, nous nous battons pour trouver des solutions. Nous acceptons les points de vue des autres et, à la fin, nous nous inclinons devant la majorité. Chaque électrice et chaque électeur peut contribuer, se faire entendre. […] C’est cela la Landsgemeinde. Et c’est nous. Nous sommes la Landsgemeinde.» 
    Une attitude respectueuse est la base de toute démocratie vivante et vibrante. La population glaronnaise a cultivé cette façon d’être pendant des siècles, et continue de le faire. Comment parvenir à une attitude respectueuse? Voici un exemple tiré de la longue histoire de Glaris: 

Jakob Heer – le «Pestalozzi» glaronnais

Jakob Heer était pasteur dans la communauté de montagne de Matt au début du 19ème siècle. L’une de ses préoccupations principales était l’école pour laquelle il œuvrait entièrement selon l’esprit de Pestalozzi.Ensemble, avec un vicaire et un enseignant supplémentaire, ils fondirent un institut privé, et bientôt un grand nombre d’élèves firent vibrer les murs de son établissement. Heer attachait une importance particulière à l’éducation civique: chaque année, il emmenait ses élèves à la Landsgemeinde. Pendant les débats, les garçons étaient assis directement devant la tribune où se trouvaient le gouvernement et les électeurs. Ils obtenaient ainsi une instruction visuelle directe. Les Glaronnais ont conservé cette pratique jusqu’à aujourd’hui. Tous les écoliers sont invités à prendre place à cet endroit privilégié, tout près de divers représentants nationaux et cantonaux, des invités étrangers et des cadres de l’armée. Cela permet de les impliquer directement dans les événements politiques. 
    Jakob Heer est l’un des grands personnages du canton de Glaris qui, à la manière de Pestalozzi, a mis en pratique ses convictions: «Pour une population mentalement immature, la liberté politique est une absurdité. Inévitablement, soit une caste va s’en emparer avec l’intention de l’utiliser à ses propres fins, ou bien cette liberté réservera souvent de redoutables farces. Seul un peuple mature grâce à son éducation et à son instruction saura préserver sa liberté et l’utilisera à bon escient, pour promouvoir son véritable bonheur.» (Thürer 1986, p. 115-128)
    Dans sa cure, Jakob Heer créa entre 1823 et 1826 une «république école» (Schülerstaat) et sa propre Landsgemeinde. Quatre élèves de 15 ans, dont une fille et le fils de Jakob, Oswald Heer,ont promulgué de nombreuses lois et ordonnances, généralement approuvées par le père Heer. Dans leur grand ménage, ils avaient réglementé les nombreuses tâches et fonctions, mais pas uniquement. Il était aussi question de savoir-vivre et d’enseignement. Les élèves étaient attentifs à se respecter mutuellement: une loi s’appliquait par exemple à la lecture à voix haute: «Lorsque quelqu’un commence un chapitre ou un livre, un autre ne doit pas se moquer hargneusement de lui ou l’offenser d’une autre manière». (Brunner, p. 67) Une disposition centrale était la suivante: «Quiconque demande l’abolition de notre Landsgemeinde doit payer un shilling (p. 27) A ce jour, une telle motion n’a été présentée qu’une seule fois (2002) à la Landsgemeinde réelle de Glaris, et a été rejetée sans prise de parole. (Au cours des années précédentes, l’institution de la Landsgemeinde avait été supprimée dans les cantons d’Obwald, de Nidwald et d’Appenzell Rhodes-Extérieures).

La démocratie comme modèle 

Mais comment cela pourrait-il être réalisable? Eh bien, lisons le livre de Gabriele Krone-Schmalz. Son message pour une attitude respectueuse mérite d’être entendu bien au-delà de l’Allemagne. Ou bien demandons aux Glaronnais. Sans un minimum de respect pour ceux qui pensent différemment ainsi que pour les opposants politiques, la démocratie dégénère en farce. Un traitement indigne repousse les gens. Les circonstances rappellent alors probablement celles de la Grèce antique, lorsqu’un riche patrimoine a été perdu. 
    Aujourd’hui, dans la grande politique mondiale, cela paraît étrange qu’un pays mette en avant les idéaux de la démocratie tout en construisant un mur intellectuel (et vraisemblablement bientôt militaire) contre des pays comme la Russie ou la Chine. Dans quel but? Pour nous Occidentaux, la meilleure approche est certainement de donner l’exemple en cultivant et en renouvelant notre propre culture démocratique et en maintenant les contacts humains avec ces pays. Cette attitude est beaucoup plus bénéfique pour l’humanité qu’une politique douteuse consistant à imposer «plus de démocratie» via une guerre économique ou même par des moyens militaires. Malheureusement, c’est une politique vouée généralement à l’échec et qui engendre des conséquences désastreuses pour la population civile. •

Littérature: 

  • Brunner, Christoph. Die Landsgemeinde kann niemals abschafft werden. Der Schülerstaat von Oswald Heer in Matt 1823–1826, Schwanden 1987
  • Thürer, Georg u. a. Grosse Glarner, Glarus 1986
  • Wüthrich, Werner. «Die Landsgemeinde als direktdemokratische Basis für den Ordnungsrahmen im Wirtschaftskanton Glarus», in: Zeit-Fragen n° 25/26 du 17/11/20

 

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