Mettre fin aux déséquilibres sociaux et économiques

La communauté internationale se trouve face à des problèmes fondamentaux et à des tâches urgentes

Discours du président russe Vladimir Poutine au Forum de Davos en ligne, le 27 janvier 2021

Cher M. Schwab, cher Klaus!
Chers collègues!

J’ai assisté à de nombreuses réunions organisées par M. Schwab à partir des années 90. Klaus vient de me rappeler que nous nous sommes rencontrés en 1992 déjà. Au cours de mon travail à Saint-Pétersbourg, j’ai assisté en effet à plusieurs reprises à ce forum consultatif. Je tiens à vous remercier de l’occasion de contribuer aujourd’hui par mon point de vue, face à cette réunion d’experts, sur cette plateforme mondialement reconnue grâce aux efforts de M. Schwab.
    Tout d’abord, Mesdames et Messieurs, je tiens à vous souhaiter à tous la bienvenue au Forum économique mondial.
    Il est agréable de constater que cette année, malgré la pandémie, malgré toutes les restrictions, le forum poursuit toujours ses travaux. Bien qu’il soit en ligne, il fonctionne toujours et donne aux participants l’occasion de partager leurs évaluations et leurs prévisions dans le cadre d’une discussion ouverte et libre, ce qui compense en partie le manque de communication directe entre les dirigeants politiques, les représentants des entreprises mondiales et le public, qui s’est accumulé au cours des derniers mois. Tout cela est important à un moment où nous nous trouvons face à de questions difficiles auxquelles il faut répondre.

La pandémie n’est pas une cause mais 
un accélérateur du changement structurel

Le forum de cette année est le premier de la troisième décennie du XXIe siècle, et la plupart de ses thèmes portent, bien sûr, sur les profonds changements qui se produisent sur notre planète.
    En effet, il est difficile de ne pas remarquer des transformations fondamentales dans l’économie, la politique, la vie sociale et la technologie mondiales. La pandémie de coronavirus que Klaus vient de mentionner, et qui est devenue un sérieux défi pour l’ensemble de l’humanité, n’a fait que stimuler et accélérer les changements structurels, dont les conditions préalables étaient déjà réunies depuis longtemps. La pandémie a exacerbé les problèmes et les déséquilibres accumulés jusqu’alors dans le monde. Il y a tout lieu de croire qu’il existe des risques d’escalade des conflits. Et ces tendances peuvent se manifester pratiquement dans tous les domaines.

Les précédents modèles de 
développement économique dans la crise

Bien sûr, il n’y a pas de parallèles directs dans l’histoire. Mais certains experts – je respecte leur opinion – comparent la situation actuelle avec les années 30 du siècle dernier. A vous de partager cette vue ou non. Mais force est de constater qu’ à de nombreux égards, en termes d’ampleur et de nature complexe et systémique des défis et des menaces potentielles, certaines analogies s’imposent.
    Nous assistons à une crise des modèles et des outils de développement économique antérieurs. La stratification sociale aboutissant à l’accroissement des inégalités s’intensifie, tant au niveau mondial que dans les différents pays. Nous en avons déjà parlé. Mais cela entraîne à son tour une forte polarisation de l’opinion publique, provoque la croissance du populisme, du radicalisme de droite et de gauche et d’autres extrêmes, aggrave et exacerbe les processus politiques internes, y compris dans les pays leaders.

Impact sur les relations internationales

Tout cela affecte inévitablement la nature des relations internationales et n’y apporte ni stabilité ni prévisibilité. Les institutions internationales s’affaiblissent, les conflits régionaux se multiplient et le système de sécurité mondial se dégrade. Klaus a mentionné ma conversation d’hier avec le président des Etats-Unis et l’extension du traité sur la limitation des armes stratégiques. C’est certainement un pas dans la bonne direction. Néanmoins, les conflits se multiplient, comme on dit. Comme on le sait, l’incapacité et le manque de volonté de résoudre en substance de tels problèmes au XXe siècle ont conduit à la catastrophe de la Seconde Guerre mondiale.

Menaces pesant 
sur le développement mondial

Bien sûr, un tel conflit mondial «brûlant» est désormais, je l’espère, impossible de principe. Je l’espère vraiment. Un tel événement signifierait la fin de la civilisation. Mais, là encore, la situation pourrait évoluer de manière imprévisible et incontrôlable. Si, bien sûr, rien n’est fait pour l’empêcher. Il est possible que nous devions faire face à un véritable bouleversement du développement mondial, avec une lutte de tous contre tous, avec des tentatives de résoudre les conflits latents par la recherche d’ennemis «internes» et «externes», avec la destruction non seulement des valeurs traditionnelles (que nous chérissons en Russie), telles que la famille, mais aussi des libertés fondamentales, y compris la liberté  au choix et le droit à la vie privée.
    Permettez-moi de noter ici que la crise sociale et des valeurs se transforment déjà en conséquences démographiques négatives, à cause desquelles l’humanité risque de perdre des continents civilisationnels et culturels entiers.
    Notre responsabilité commune aujourd’hui est d’éviter une telle perspective, semblable à une sinistre dystopie, pour assurer un développement sur une trajectoire différente, positive, harmonieuse et créative.

Trois défis importants

A cet égard, je m’attarderai sur trois principaux défis auxquels, à mon avis, la communauté mondiale est actuellement confrontée.

1) Les tâches socio-économiques

Le premier défi est d’ordre socio-économique.
En effet, à en juger par les statistiques, même en dépit des crises profondes de 2008 et 2020, la période des quarante dernières années peut être qualifiée de succès, voire de super-succès pour l’économie mondiale. Le PIB mondial en parité de pouvoir d’achat a doublé en termes réels par habitant depuis 1980. C’est assurément une évolution positive.

Mondialisation: profiteurs et perdants 
La mondialisation et la croissance intérieure ont entraîné une forte reprise dans les pays en développement, permettant à plus d’un milliard de personnes de sortir de la pauvreté. Ainsi, si l’on prend un niveau de revenu de 5,5 dollars par personne et par jour (à parité de pouvoir d’achat), la Banque Mondiale estime qu’en Chine, par exemple, le nombre de personnes à faible revenu est passé de 1,1 milliard en 1990 à moins de 300 millions ces dernières années. C’est assurément un succès pour la Chine. Et en Russie, ce nombre à baissé de 64 millions de personnes, en 1999, à environ 5 millions aujourd’hui. Nous pensons qu’il s’agit là également d’un progrès dans notre pays, et ceci dans un domaine principal, soit dit en passant.
    Néanmoins, la question cruciale, dont la réponse permet dans une large mesure de comprendre les problèmes actuels, est de savoir quelle était la nature de cette croissance mondiale et qui en a le plus profité.
    Bien sûr, comme je l’ai déjà dit, à bien des égards, les pays en développement ont bénéficié de la demande croissante pour leurs produits traditionnels et même pour de nouveaux produits. Cependant, cette intégration dans l’économie mondiale n’a pas seulement eu pour résultat des emplois et des recettes d’exportation. Mais aussi des coûts sociaux. Y compris un écart important dans les revenus des citoyens.

L’écart s’agrandit également dans les pays développés
Qu’en est-il des économies développées, où le niveau moyen de richesse est beaucoup plus élevé? Aussi paradoxal que cela puisse paraître, les problèmes de stratification sociale dans le monde développé sont encore plus profonds. La Banque Mondiale estime que par comparaison aux 3,6 millions Américains vivant, en 2000, avec moins de 5,50 dollars par jour, leurs nombre a atteint, en 2016, les 5,6 millions.
    Au cours de la même période, la mondialisation a entraîné une augmentation significative des profits des grandes multinationales, principalement des entreprises américaines et européennes.
    D’ailleurs, en ce qui concerne les citoyens, la tendance dans les économies développées de l’Europe est la même qu’aux Etats-Unis.
    Mais encore une fois, s’agissant des bénéfices des entreprises, qui en profite? La réponse est connue, elle est évidente – un pour cent de la population.
    Et que s’est-il passé dans la vie du reste des gens? Au cours des 30 dernières années, dans certains pays développés, le revenu de plus de la moitié des citoyens en termes réels a stagné. Mais les coûts de l’éducation et des services de santé ont augmenté, dans cette même période. Savez-vous de combien? De trois fois !
    Cela signifie que des millions de personnes, même dans les pays riches, n’ont plus de perspective d’une augmentation de leurs revenus. Et ils doivent faire face à plusieurs problèmes, comment se maintenir et maintenir leurs parents en bonne santé, comment offrir aux enfants une éducation de qualité. 
    Il y a aussi une accumulation de personnes qui, en fait, ne sont pas employées. Par exemple, l’Organisation internationale du travail estime qu’en 2019, 21 % des jeunes du monde, soit 267 millions de personnes, n’ont ni étudié ni travaillé nulle part. Et même parmi les personnes actives (des chiffres intéressants !), même parmi ceux accomplissant un travail, 30 % vivent avec des revenus inférieurs à 3,2 dollars par jour,  à parité de pouvoir d’achat.

Les inégalités sociales: conséquences de l’échec des concepts du consensus de Washington 
Ces distorsions du développement socio-économique mondial sont le résultat direct des politiques menées dans les années 1980, souvent de manière grossière et dogmatique. Ces politiques étaient basées sur le soi-disant «consensus de Washington». Avec ses règles non écrites, donnant la priorité à une croissance économique basée sur la dette privée avec une déréglementation et des impôts peu élevés sur les riches et les entreprises.
    Comme je l’ai dit, la pandémie de coronavirus n’a fait qu’exacerber ces problèmes. L’année dernière, la chute de l’économie mondiale a été la plus importante depuis la Seconde Guerre mondiale. En juillet, les pertes sur le marché du travail équivalaient à près de 500 millions d’emplois. La moitié d’entre eux, il est vrai, avaient été récupérés à la fin de l’année. Mais cela représente tout de même près de 250 millions d’emplois perdus. C’est un chiffre important et très alarmant. Rien qu’au cours des neuf premiers mois de l’année dernière, les pertes de revenus du travail dans le monde se sont élevées à 3,5 trillions de dollars. Et ce chiffre ne cesse de croître. Cela signifie que les tensions sociales sont en hausse.
    En plus, la reprise après la crise n’est pas facile. Si, il y a 20 ou 30 ans, le problème pouvait être résolu en stimulant la politique macroéconomique (et c’est d’ailleurs ce qu’ils font encore), aujourd’hui, de tels mécanismes sont pratiquement épuisés, ils ne fonctionnent plus. De tels remèdes sont devenus perennes. Je le dis, est ce n’est pas une affirmation purement personnelle, croyez-moi.  
    Ainsi, selon les estimations du FMI, le niveau de la dette agrégée des secteurs public et privé est proche de 200 % du PIB mondial. Et dans certaines économies, il a dépassé 300 % du PIB national. Pendant ce temps, les taux d’intérêt sont proches de zéro dans les économies développées. Et dans les principales économies émergentes, ils sont à des niveaux historiquement bas.

L’assouplissement quantitatif élargit la bulle financière et approfondit la fracture sociale
Tout cela rend pratiquement impossible la stimulation de l’économie par les outils traditionnels au détriment de l’augmentation des prêts privés. L’assouplissement dit quantitatif, qui ne fait qu’augmenter, gonfle la «bulle» de la valeur des actifs financiers et conduit à une stratification de la société qui élargit les inégalités. Et l’écart croissant entre l’économie «réelle» et «virtuelle» (d’ailleurs, j’en entends souvent parler les représentants de l’économie réelle de nombreux pays, et je pense que les participants à la réunion d’aujourd’hui du monde des affaires seront également d’accord avec moi) est une menace réelle, porteuse de chocs graves et imprévisibles.

Sauver l’ancien modèle grâce au développement technologique?
Certains espoirs de pouvoir «redémarrer» l’ancien modèle de croissance sont liés à la rapidité du développement technologique. En effet, les 20 dernières années ont jeté les bases de ce que l’on appelle la quatrième révolution industrielle, qui repose sur l’utilisation généralisée de l’intelligence artificielle, des solutions automatisées et de la robotique. La pandémie de coronavirus a considérablement accéléré ces développements et leur mise en œuvre.
    Cependant, ce processus génère de nouveaux changements structurels, je pense tout d’abord au marché du travail. Cela signifie que sans une action gouvernementale efficace, de nombreuses personnes courent le risque d’être au chômage. Et c’est souvent ce qu’on appelle la couche moyenne. Or c’est précisément la base de toute société moderne.

2) Le défi sociopolitique

Et cela est lié au deuxième défi fondamental de la décennie à venir – le défi sociopolitique. La croissance des problèmes économiques et des inégalités divise la société, génère l’intolérance sociale, raciale et ethnique, et cette tension éclate même dans les pays dont les institutions civiles et démocratiques apparemment bien établies sont conçues pour aplanir et réprimer ces phénomènes et ces excès.
    Les problèmes socio-économiques systémiques génèrent un tel mécontentement du public qu’ils nécessitent une attention particulière, qu’ils exigent que ces problèmes soient résolus de manière concrète. La dangereuse illusion qu’ils peuvent être ignorés, négligés, mis de côté est lourde de conséquences. Dans ce cas, la société sera toujours divisée, tant politiquement que socialement. Parce que pour les gens, les raisons d’être mécontents ne sont en fait pas des spéculations, mais de véritables problèmes qui concernent tout le monde, quelles que soient les opinions, y compris politiques, auxquelles on adhère ou croit adhérer. Voilà les vrais problèmes qui génèrent le mécontentement.

Les géants de la technologie et les dangers du pouvoir monopolisé
Je voudrais souligner un autre point fondamental. Les géants technologiques modernes et, surtout, numériques ont commencé à jouer un rôle de plus en plus important dans la société. On en parle beaucoup aujourd’hui, notamment en relation avec les événements qui se sont déroulés aux Etats-Unis pendant la campagne électorale. Et ce ne sont plus des géants économiques quelconques; dans certains domaines, ils sont en concurrence de facto avec les Etats. Leur audience se chiffre en milliards d’utilisateurs qui passent une partie importante de leur vie au sein de ces systèmes, essentiellement de nature économique.
    Du point de vue des entreprises elles-mêmes, leur position de monopole est optimale pour organiser les processus technologiques et commerciaux. C’est peut-être juste, mais le public se pose une question: dans quelle mesure un tel monopole correspond-il exactement à l’intérêt public? Où se situe la limite entre le succès des entreprises mondiales, les services et les prestations demandés, la consolidation des données personnelles et les tentatives de gérer grossièrement, à sa guise, la société, de se substituer aux institutions démocratiques légitimes, en fait, d’usurper ou de limiter le droit naturel des gens à décider eux-mêmes comment vivre, quoi choisir, quelle position exprimer librement? Nous l’avons tous vu récemment aux Etats-Unis, et tout le monde comprend ce dont je parle maintenant. Je suis sûr que la grande majorité des gens partagent cette position, y compris ceux qui participent à la conférence avec nous aujourd’hui.

3) Le défi lié à la menace d’aggravation des problèmes internationaux

Enfin, le troisième défi, ou plus précisément la menace évidente à laquelle nous pourrions être confrontés au cours de la prochaine décennie, est une nouvelle aggravation de l’ensemble des problèmes internationaux. Après tout, les problèmes socio-économiques intérieurs non résolus et croissants peuvent nous inciter à chercher un responsable pour tous les problèmes et à rediriger sur lui l’irritation et le mécontentement de nos citoyens. Nous l’éprouvons, nous le constatons: la rhétorique de propagande au niveau de la politique extérieure est à la hausse. 

Blâme, mesures agressives et confrontations guerrières
Nous devons nous attendre à ce que la nature des actions concrètes devienne également plus agressive, y compris la pression sur les pays qui ne sont pas d’accord avec le rôle de satellites obéissants et dirigés, l’utilisation de barrières commerciales, les sanctions illégitimes et les restrictions dans les sphères financières, technologiques et de l’information.
    Ce jeu sans règles augmente, de manière critique, les risques d’utilisation unilatérale de la force militaire – c’est-à-dire le danger du recours à la force sous n’importe quel prétexte construit. Il multiplie la probabilité de nouveaux «points chauds» sur notre planète. C’est une évolution qui ne peut que nous inquiéter.

Des approches communes 
sont nécessaires pour surmonter les déséquilibres

En même temps, chers participants au Forum, malgré un tel enchevêtrement de contradictions et de défis, nous ne devons certainement pas perdre notre vision positive de l’avenir mais plutôt rester engagés dans un programme constructif. Il serait naïf de suggérer quelques remèdes universels miraculeux pour les problèmes évoqués. Mais nous devons tous essayer d’élaborer des approches communes, rapprocher nos positions le plus possible et identifier les sources de tensions mondiales.
    Je voudrais reformuler ma thèse: la cause fondamentale de l’instabilité de la croissance mondiale est, dans une large mesure, l’accumulation des problèmes socio-économiques.
    Par conséquent, la question clé aujourd’hui est de savoir comment arriver a un programme d’action afin non seulement de restaurer rapidement les économies et les secteurs mondiaux et nationaux touchés par la pandémie, mais aussi de garantir que cette restauration soit durable à long terme et ait une structure qualitative qui aide à surmonter le poids des déséquilibres sociaux. Il est clair que, compte tenu des contraintes de politique macroéconomique déjà mentionnées, la poursuite du développement économique dépendra davantage de la relance budgétaire, les budgets des gouvernements et les banques centrales jouant un rôle clé.
    En fait, nous observons déjà de telles tendances dans les pays développés, et dans certains pays en développement également. Le rôle croissant des états dans la sphère socio-économique au niveau national exige évidemment une plus grande responsabilité et une coopération interétatique étroite également sur l’agenda mondial. 

Une croissance inclusive 
et un niveau de vie digne pour tous

Dans divers forums internationaux, on peut entendre des appels constants à une croissance inclusive, à la création de conditions permettant d’atteindre un niveau de vie digne pour chaque individu. Voilà  la bonne chose à faire, et notre travail commun doit absolument aller dans cette direction.
    Il est absolument clair que le monde ne peut pas s’engager sur la voie de la construction d’une économie qui fonctionne uniquement pour un million de personnes ou même un «milliard dorés». C’est tout simplement une position destructrice. Un tel modèle est par définition non viable. Les événements récents, notamment les crises migratoires, l’ont confirmé une fois de plus.

Il faut agir pour réduire les inégalités sociales

Il importe maintenant de passer des déclarations générales à l’action, de diriger les ressources et les efforts réels pour parvenir à la fois à la réduction des inégalités sociales au sein des différents pays et à la convergence progressive du niveau de développement économique des différents pays et régions de la planète. Il n’y aura alors pas de crise migratoire.
    Le sens, l’importance d’une telle politique, destinée à assurer un développement durable et harmonieux, est évident. Qu’est-ce que c’est? C’est la création de nouvelles opportunités pour chacun, des conditions pour le développement et la réalisation du potentiel humain, indépendamment de l’endroit où il est né et vit.
    Je vais donc présenter ici quatre grandes priorités et vous dire pour quelle raison je les prends comme primordiales. Peut-être que je ne vous dirai rien d’original. Néanmoins, puisque Klaus m’a permis d’exprimer la position de la Russie, qui est la mienne, je le ferai volontiers.

Mon premier point est lié aux conditions de vie raisonnables.
Une personne a droit à un environnement de vie confortable. Il s’agit du logement et des infrastructures accessibles: transport, énergie, services publics. Et, bien sûr, le bien-être environnemental, il ne faut pas l’oublier.

Ensuite, les emplois
Une personne doit être sûre qu’elle aura un emploi qui lui procurera un revenu en constante augmentation et, par conséquent, un niveau de vie digne. Elle doit avoir accès à des mécanismes efficaces d’apprentissage tout au long de la vie (aujourd’hui c’est absolument nécessaire), lui permettant de développer et de construire sa carrière, et après son achèvement d’accéder à des prestations sociales décentes.

La sécurité des soins médicaux
Une personne doit être sûre qu’elle recevra des soins médicaux efficaces et de qualité lorsqu’elle en aura besoin, que le système de soins de santé lui garantit en tout cas l’accès à un niveau moderne de services.

Accès à l’éducation pour tous
Quel que soit le revenu familial, les enfants doivent avoir la possibilité d’accéder à une bonne formation scolaire permettant  de réaliser leur potentiel. Chaque enfant dispose de son  potentiel à lui.
    Voilà donc quatre aspects qui sont, ensemble, à la base de ce qui garantit le développement le plus efficace de l’économie moderne. Une économie où l’homme n’est pas un moyen, mais un but. Seuls les pays qui progressent dans ces quatre domaines (ils ne sont pas exhaustifs, je n’ai dit que l’essentiel), seuls les pays donc qui pourront progresser au moins dans ces quatre domaines, assureront un développement durable et inclusif.

Nos objectifs de développement de la Russie

Ce sont les approches qui sont au cœur de la stratégie que mon pays, la Russie, met également en œuvre. Nos priorités s’articulent autour de l’individu, de sa famille, et visent le développement démographique et la préservation de la nation, l’amélioration du bien-être des personnes et la protection de leur santé. Nous nous efforçons de créer les conditions d’un travail digne et efficace et d’un entrepreneuriat réussi, afin d’assurer la transformation numérique comme base du mode technologique de l’avenir de tout le pays, plutôt que d’un groupe étroit d’entreprises.
    Nous voulons concentrer les efforts du gouvernement, des entreprises et de la société civile sur ces tâches et mettre en place une politique budgétaire stimulante dans les années à venir.
    Nous sommes ouverts à la coopération internationale la plus large possible pour atteindre nos objectifs nationaux de développement. Nous pensons qu’une coopération sur l’agenda socio-économique mondial aura également un impact positif sur l’atmosphère générale des affaires mondiales, tandis qu’une interdépendance dans le traitement des questions urgentes actuelles ajouterait à la confiance mutuelle, ce qui est particulièrement important et urgent de nos jours.

La tentative d’un ordre mondial unipolaire fait désormais partie de l’histoire

De toute évidence, l’ère associée aux tentatives de construction d’un ordre mondial centralisé et unipolaire, cette époque est révolue. En fait, elle n’a jamais existé. Seule une tentative a été faite dans ce sens. Mais cela aussi relève du temps passé. Un tel monopole était tout simplement intrinsèquement contraire à la diversité culturelle et historique de notre civilisation.
    La réalité est que différents pôles de développement ont émergé dans le monde et se sont fait connaître avec leurs propres modèles originaux, systèmes politiques et institutions sociales. Et aujourd’hui, il est extrêmement important de construire des mécanismes de coordination de leurs intérêts, afin que la diversité et la concurrence naturelle des pôles de développement ne se transforment pas en anarchie et en une série de conflits prolongés.
    A cette fin, nous devons notamment travailler au renforcement et au développement des institutions universelles qui ont une responsabilité particulière pour assurer la stabilité et la sécurité dans le monde et pour élaborer les règles de conduite de l’économie mondiale et du commerce.
    J’ai déjà déclaré plus d’une fois que beaucoup de ces institutions traversent des moments difficiles. Nous en parlons constamment lors de différents sommets. Bien sûr, ces institutions ont été créées à une autre époque, c’est clair. Il peut être objectivement difficile pour elles de relever les défis d’aujourd’hui. Toutefois, je voudrais souligner que ce n’est pas une raison pour les rejeter, sans rien offrir à leur place. D’autant plus que ces structures ont une expérience unique et un grand potentiel, largement inexploité. Il ne fait aucun doute qu’elles doivent être soigneusement adaptées aux réalités actuelles. Mais il est encore trop tôt pour les jeter à la poubelle de l’histoire. Nous devons travailler avec elles et les utiliser.

Les formes multilatérales de coopération fonctionnent

Parallèlement, il est bien sûr important d’utiliser des formats d’interaction nouveaux et supplémentaires. Je fais ici référence au phénomène du multilatéralisme. Bien sûr, il peut aussi être compris de différentes manières. Il peut s’agir soit de faire valoir ses intérêts, en donnant un semblant de légitimité aux actions unilatérales alors que les autres n’ont qu’à hocher la tête pour approuver. Ou bien il s’agit d’une véritable unification des efforts des états souverains pour résoudre des problèmes spécifiques dans l’intérêt commun. Dans ce cas, nous pouvons parler du règlement des conflits régionaux, de la création d’alliances technologiques et de nombreux autres domaines, y compris la formation de couloirs transfrontaliers de transport et d’énergie, etc.
    Chers amis, Mesdames et Messieurs! Vous comprenez qu’il existe un vaste champ de travail commun. De telles approches multilatérales fonctionnent en fait. La pratique montre qu’elles fonctionnent. Permettez-moi de vous rappeler que dans le cadre du format Astana, la Russie, l’Iran et la Turquie font beaucoup pour stabiliser la situation en Syrie et aident maintenant à y établir un dialogue politique. Bien sûr, avec d’autres pays. Nous le faisons ensemble. Et ce n’est généralement pas sans succès, je tiens à le souligner.
    Par exemple, la Russie a entrepris des efforts de médiation actifs pour mettre fin au conflit armé dans la région du Haut-Karabakh, dans lequel les peuples et les états proches de nous – l’Azerbaïdjan et l’Arménie – ont été impliqués. Dans le même temps, nous avons cherché à suivre les principaux accords conclus au sein du groupe de Minskde l’OSCE, en particulier entre ses coprésidents – la Russie, les Etats-Unis et la France. C’est également un très bon exemple de coopération.
    Comme vous le savez, une déclaration trilatérale entre la Russie, l’Azerbaïdjan et l’Arménie a été signée en novembre. Et il est important qu’elle soit, dans l’ensemble, mise en œuvre de manière cohérente. Nous avons réussi à arrêter le bain de sang. C’est la chose la plus importante. Nous avons réussi à arrêter l’effusion de sang, à obtenir un cessez-le-feu complet et à entamer le processus de stabilisation.
    La communauté internationale et, sans aucun doute, les pays impliqués dans la résolution de la crise doivent maintenant aider les zones touchées à relever les défis humanitaires que sont le retour des réfugiés, la reconstruction des infrastructures détruites et la protection et la restauration des monuments historiques, religieux et culturels.
    Ou un autre exemple. Je voudrais souligner le rôle de la Russie, de l’Arabie saoudite, des Etats-Unis et d’un certain nombre d’autres pays dans la stabilisation du marché mondial de l’énergie. Ce format est devenu un exemple productif d’interaction entre des pays ayant des points de vue différents, parfois même complètement opposés, sur les processus mondiaux et leurs propres visions du monde.

Les tests et les vaccinations 
doivent être accessibles à tous

Dans le même temps, bien sûr, il y a des problèmes qui concernent tous les états sans exception. La coopération dans l’étude et le contrôle de la pandémie de coronavirus en est un exemple. Récemment, plusieurs variantes de ce que l’on sait être une maladie dangereuse ont fait leur apparition. La communauté internationale doit créer les conditions permettant aux scientifiques et aux spécialistes de travailler ensemble pour comprendre pourquoi et comment les mutations du coronavirus se produisent et comment les différentes souches diffèrent les unes des autres. Et bien sûr, nous devons coordonner les efforts du monde entier, comme l’a demandé le secrétaire général de l’ONUet comme nous l’avons demandé lors du sommet du G20, il n’y a pas si longtemps, afin d’unir et de coordonner les efforts du monde entier pour lutter contre la propagation de la maladie et accroître la disponibilité des vaccins contre le coronavirus dont nous avons tant besoin. Nous devons aider les nations qui ont besoin de soutien, y compris les nations africaines. Je parle de l’intensification des tests et de la vaccination. 
    Nous constatons que la vaccination de masse est désormais accessible principalement aux citoyens des pays développés. Alors que des centaines de millions de personnes dans le monde n’ont même pas l’espoir de bénéficier d’une telle protection. Dans la pratique, cette disparité peut représenter une menace générale, car, comme on le sait et comme on l’a dit à maintes reprises, l’épidémie continuera à se prolonger et des foyers de contamination incontrôlables persisteront. Elle n’a pas de frontières.
    Il n’y a pas de frontières pour les infections et les pandémies. Nous devons donc tirer les leçons de la situation actuelle et proposer des mesures visant à accroître l’efficacité du système de surveillance de l’apparition de ces maladies dans le monde et de l’évolution de ces situations.

Des problèmes ne pouvant être résolus qu’ensemble

Un autre domaine important dans lequel nous devons coordonner notre travail, voire celui de la communauté internationale dans son ensemble, est la protection du climat et de la nature de notre planète. Je ne vais rien dire de nouveau ici non plus.
    Ce n’est qu’ensemble que nous pourrons progresser dans la résolution de problèmes aussi graves que le réchauffement climatique, la déforestation, la perte de biodiversité, l’augmentation des déchets, la pollution des océans par les plastiques, etc, et trouver le meilleur équilibre entre les intérêts du développement économique et la préservation de l’environnement pour les générations actuelles et futures.

Les conflits d’intérêts 
ne sont pas un obstacle à la collaboration

Chers participants du forum! Chers amis!
    Nous savons tous que la concurrence, la rivalité entre les pays dans l’histoire du monde n’a pas cessé, ne cesse pas et ne cessera jamais. En fait, les divergences et les conflits d’intérêts sont aussi une chose naturelle pour un organisme aussi complexe qu’est la civilisation humaine. Toutefois, à des moments critiques, cela ne nous a pas empêchés, mais au contraire, nous a encouragés à unir nos efforts dans les directions les plus importantes et les plus décisives. Et il me semble que nous vivons précisément une telle époque.
    Il est très important d’évaluer honnêtement la situation, de se concentrer non pas sur des problèmes mondiaux imaginaires mais bien réels, d’éliminer les déséquilibres – tâches qui sont d’une importance capitale pour l’ensemble de la communauté internationale. Et alors, j’en suis sûr, nous pourrons réussir, relever les défis de la troisième décennie du XXIe siècle avec dignité.
    J’aimerais terminer ici et vous remercier pour votre patience et votre attention.
    Merci beaucoup.

Klaus Schwab: Merci beaucoup, Monsieur le Président. Bon nombre des questions soulevées font certainement partie de nos discussions ici pendant la semaine de Davos. Nous complétons également les discours par des groupes de travail qui abordent certaines des questions que vous avez mentionnées, comme ne pas laisser à part la partie du monde en développement, s’occuper, disons, de créer les compétences de demain, etc. Monsieur le Président, nous préparons après la discussion qui suivra, mais j’ai tout de même une très courte question. C’est une question dont nous avons discuté lorsque je vous ai rendu visite à Saint-Pétersbourg, il y a 14 mois. Comment voyez-vous l’avenir des relations entre l’Europe et la Russie? Juste une courte réponse.
Vladimir Poutine: Vous savez qu’il y a des choses absolument fondamentales comme notre culture commune. De grandes personnalités politiques européennes ont parlé dans un passé récent de la nécessité d’élargir les relations entre l’Europe et la Russie, en disant que la Russie fait partie de l’Europe. Géographiquement et, surtout, culturellement, nous sommes une seule et même civilisation. Les dirigeants français ont parlé de la nécessité de créer un espace unique de Lisbonne à l’Oural. Je crois, et je l’ai mentionné: pourquoi l’Oural? Jusqu’à Vladivostok!
    J’ai personnellement entendu dire l’éminent homme politique européen, l’ancien chancelier Helmut Kohl, que si nous voulons que la culture européenne survive et reste un centre de civilisation mondiale à l’avenir, en gardant à l’esprit les défis et les tendances qui sous-tendent la civilisation mondiale, alors bien sûr, l’Europe occidentale et la Russie doivent être ensemble. Il est difficile de ne pas être d’accord avec cela. Nous partageons exactement le même point de vue.
    Il est clair que la situation actuelle n’est pas normale. Nous devons revenir à un programme positif. C’est dans l’intérêt commun de la Russie et, j’en suis convaincu, des pays européens. Il est clair que la pandémie a également joué un rôle négatif. Nos échanges commerciaux avec l’Union européenne sont en baisse, bien que l’UE soit l’un de nos principaux partenaires commerciaux et économiques. Notre programme comprend le retour à des tendances positives et le renforcement de la coopération commerciale et économique.
    L’Europe et la Russie sont des partenaires absolument naturels du point de vue de l’économie, de la recherche, de la technologie et du développement spatial pour la culture européenne, puisque la Russie, étant un pays de culture européenne, est un peu plus grande que l’ensemble de l’UE en termes de territoire. Les ressources et le potentiel humain de la Russie sont énormes. Je ne passerai pas en revue tout ce qui est positif en Europe, ce qui peut également profiter à la Fédération de Russie.
    Une seule chose compte: nous devons aborder le dialogue avec l’autre de manière honnête. Nous devons nous débarrasser des phobies du passé, cesser de bloquer nos élans par des problèmes que nous avons hérités des siècles passés dans les processus politiques internes et nous tourner vers l’avenir. Si nous pouvons dépasser ces problèmes du passé et nous débarrasser de ces phobies, alors nous connaîtrons certainement une étape positive dans nos relations.
    Nous sommes prêts pour cela, nous le voulons, et nous nous efforcerons de le réaliser. Mais l’amour est impossible s’il n’est déclaré que par une seule partie. Il doit être mutuel.

Klaus Schwab: Merci beaucoup, Monsieur le Président. •

Source: http://en.kremlin.ru/events/president/news/page/3

(Traduction Christelle Néant et Horizons et débats)

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