La Russie, ennemi désigné – sommes-nous vraiment informés?

par Karl-Jürgen Müller

Depuis quelque temps déjà et de façon de plus en plus véhémente – chaque jour ou presque – on abreuve le lecteur, l’auditeur ou le télé-spectateur des médias occidentaux ou téléguidés vers l’OTAN – et cela, en Suisse aussi – qui en recueille une image de la Russie attaquant massivement l’ensemble de sa politique intérieure et extérieure et ne donnant de ce pays qu’une image négative. Ainsi le titre d’une interview de l’historienne américaine Anne Applebaum, publiée par t-online le 10 mars 2021, est le suivant: «Entretien avec une historienne: ‹Les Allemands ignorent à quel point Poutine peut être dangereux›»qui illustre – involontairement sans doute – le nœud de toute cette propagande médiatique: elle était, est et demeure invraisemblable. Mais il s’agit bien de la musique de fond d’une politique qui vise davantage la distanciation et la confrontation que la compréhension et la coopération. 

Que veut dire la «liberté de la presse»? 

«La liberté de la presse ainsi que la liberté d’informer par le biais de la radio et du cinéma» sont des biens précieux et également des droits fondamentaux. «Il ne peut y avoir de censure», dit le même article de la Constitution allemande. On trouve la même formule dans toutes les constitutions occidentales. Le contexte historique, politique et éthique de ces diverses formulations – et des devoirs et responsabilités associés à ces droits – est moins fréquemment discuté.
    A titre d’exemple: le 8 mars, un grand quotidien suisse a publié un article détaillé sur le responsable du département Russie de la plateforme internet Bellingcat. Le titre de l’article est une citation de ce responsable: «Nous sommes des reporters de guerre, impliqués dans un conflit hybride». Et le sous-titre précise: «Le chef du groupe de recherche Bellingcat a démasqué le Kremlin – même à Vienne, il ne se sent plus en sécurité.» L’article fait l’éloge du travail de ce haut responsable, et ses évaluations concernant la Russie – voir ci-dessus – sont adoptées sans réserve. Le lecteur apprend très peu de choses sur le groupe Bellingcat lui-même, si ce n’est qu’il est censé être une «plateforme d’investigation».
    On peut trouver d’autres informations sur Bellingcat en consultant le site allemand Nachdenkseiten. Ainsi, le 2 mars 2021 – c’est-à-dire avant la parution de l’article du 8 mars dans le quotidien suisse – on pouvait lire ce qui suit sous le titre «Quand le journalisme occidental de qualité, la propagande et la guerre de l’information contre la Russie vont de pair»: Un réseau de médias qui – au moins jusqu’en 2018, les informations fuitées disponibles datent de cette année-là – s’était fixé pour objectif un «changement de régime» en Russie et incluait «les entreprises Zinc Network, Institute for Statecraft, Aktis Strategy, DFR Lab, Media Diversity Institute, Toro Risk Solutions et Ecorys– toutes spécialisées dans la guerre de l’information contre la Russie et dirigées ou – comme dans le cas du ‹réseau informatique› Bellingcat [!] – financées par d’anciens hauts responsables des services britanniques, de l’armée et de l’OTAN.» Que doit en penser le commun des mortels1 On se demande à tout le moins pourquoi le grand quotidien suisse n’en a pas parlé. Et on peut également se demander si cette absence de communication correspond vraiment à ce que les pères et mères de la liberté de la presse entendaient par là. 

«Audiatur et altera pars» … 

Il existe un autre principe garant du bon fonctionnement des médias, et probablement aussi de la liberté de la presse: la phrase «audiatur et altera pars»– il faut aussi entendre la partie adverse. Ce point revêt une importance particulière pour les médias rassemblant un grand nombre de lecteurs, d’auditeurs ou de téléspectateurs, surtout lorsque «la partie adverse» se fait rarement entendre au sein de l’opinion publique d’un pays donné. Les citoyens ne peuvent se forger une opinion qu’en consultant un maximum de points de vue et non pas, comme cela est souvent le cas, en se contentant de quelques fragments de «la partie adverse». En ce qui concerne la Russie, on constate que les représentants officiels de ce pays n’ont plus leur mot à dire dans nos médias. Est-ce parce qu’ils ne se positionnent pas? Bien au contraire, on peut trouver de nombreuses déclarations sur les sites Internet russes, mais qui prend la peine de les consulter? 

… parce que pris dans la guerre, la plupart des hommes 
paient un lourd tribut 

L’un de ces sites officiels russes est celui des ambassades russes présentes dans tous les pays, y compris en Suisse. Il y a à peine quelques jours, l’auteur de ces lignes a eu l’idée d’y jeter un coup d’œil lui aussi. Et il y a trouvé de multiples corrections à ce que rapportent les médias suisses, mais qu’il n’était pas possible de consulter dans ces mêmes médias. C’était une rectification de ce qu’on pouvait lire dans le «Tages Anzeiger», la «Neue Zürcher Zeitung», la Weltwoche et dans «Finanz und Wirtschaft». Il est vraisemblable que l’ambassade de Russie n’a pas l’occasion de commenter tout ce qui peut au quotidien être lu, entendu ou vu de négatif sur la Russie. Si l’on va dans le sens de «audiatur et altera pars», il est néanmoins recommandé de jeter un coup d’œil sur le site de l’ambassade de Russie à Berne. L’adresse Internet des communiqués de presse est la suivante: https://switzerland.mid.ru /communiqués de presse.
    L’auteur de ces lignes espère qu’on remettra un peu plus en question les affirmations concernant «la Russie, ennemi désigné» et donc également les préparatifs de guerre, devenus impossibles à ignorer, dans nos pays. Les préparatifs de guerre, qui – comme toujours dans l’histoire – sont justifiés par l’image de l’ennemi, mais qui visent en réalité des intérêts très concrets – comme toujours dans l’histoire, le maintien ou l’accroissement du pouvoir. Pour la majorité des gens, cela ne représente rien de concret. Ce sont eux également qui devraient payer un prix terriblement élevé en cas de guerre prochaine.

1Il n’a malheureusement pas été possible à l’auteur de se faire une idée exacte de ce qu’est réellement Bellingcat. En entrant le terme dans Google, par exemple, on trouve d’abord beaucoup de descriptions positives – Bellingcat lui-même et Wikipédia en tête, suivis de nombreux médias occidentaux – et seulement après une recherche plus longue, quelques voix critiques. La page allemande de Wikipédia,par exemple, ne mentionne pas la moindre critique de Bellingcat. On n’y trouve que le passage suivant, qui soit digne d’intérêt: «En décembre 2020, l’ancien directeur adjoint des opérations de la CIA pour l’Europe et l’Eurasie, Marc Polymeropoulos, a fait l’éloge du travail de Bellingcat dans un article de Foreign Policy:«Je ne veux pas trop dramatiser, mais le fait qu’au lieu d’essayer de clarifier les choses ou de s’inquiéter des questions de classification, on puisse simplement pointer du doigt leur travail est très appréciable.» La rubrique en anglais est un peu plus détaillée que celle de Wikipédia en version allemande. On peut y apprendre, par exemple, que Bellingcat est également financé par l’US National Endowment for Democracy (NED) et l’Open Society Foundation.

 

Les relations USA-Russie dans l’impasse

km. De manière univoque, presque mot pour mot, de nombreux médias occidentaux ont rapporté, le 17 mars 2021, qu’un rapport issu des services de renseignement américains accusait la Russie d’avoir tenté d’influencer le résultat de la campagne électorale américaine de 2020 par une campagne de désinformation en faveur de Donald Trump. Cette machination aurait très probablement été réalisée avec la permission expresse du Président Vladimir Poutine. Les mêmes sources ajoutent que le rapport aurait déjà été présenté à Joe Biden à la fin de l’année passée – avant qu’il ne prenne ses fonctions.
    Selon ces mêmes sources, une version révisée, non pas soumise au secret, aurait été mise à la disposition du public par la chef des services de renseignement, Avril Haines. Les agences de renseignement concluaient, continuent-elles, que des acteurs russes «avaient diffusé des désinformations» sur Joe Biden pendant la campagne électorale de 2020 et après, ayant diffusé de «narratifs falsifiés» en vue de saper la légitimité du processus électoral américain. La Russie aurait ainsi tenté d’influencer le résultat de l’élection avec des messages cohérents en faveur de Donald Trump en essayant de faire glisser leurs «faux narratifs» au public américain. Les agences de renseignement américaines seraient «très confiantes» dans la véracité de cette évaluation. 
    Joe Biden vient de répondre au rapport cité, pour la première fois publiquement. Le Président russe, a déclaré M. Biden, «paiera» [sic] pour avoir tenté de saper sa candidature à la présidentielle de 2020 afin de favoriser la victoire de Donald Trump. Cette rude menace fut prononcée par le Président américain lors d’une interview accordée à la chaîne de télévision américaine ABC. Interrogé sur les conséquences, il a répondu : «Vous le verrez bientôt.» A la question, posée au cours de cette interview même, si M. Biden pensait que M. Poutine «était un assassin», la réponse de M. Biden fut «I do» (en effet, oui). 
    Plusieurs représentants du gouvernement russe ont rejeté le rapport des services de renseignement américains, le jugeant inexact. Ni en 2016 ni en 2020, la Russie n’avait cherché à influencer l’élection américaine, déclarèrent-ils. Dans ce cas, une fois de plus, rien de précis n’y figurait. Ils ajoutent que les commentaires de M. Biden sur le Président russe insultaient la Russie tout entière, au point que l’on se doutait que tout cela ne serve qu’à lancer une nouvelle série de sanctions contre la Russie. En fait, le gouvernement américain a adopté de nouvelles sanctions le 17 mars en annonçant d’autres.
    Le même jour, le gouvernement russe a révoqué pour consultations son ambassadeur à Washington, M. Anatoly Antonov. Dans la soirée de ce même jour, le ministère des affaires étrangères russe a annoncé que les relations entre les deux pays étaient à réexaminer en précisant que les discussions portaient sur la manière de corriger les relations qui se trouvaient «dans une impasse». «Nous sommes intéressés à empêcher une détérioration irréversible», ajouta le ministère russe.
   Le Président russe lui-même s’est également exprimé (voir encadré ci-dessous). Il a évoqué la possibilité qu’avec la déclaration du Président américain on avait affaire à une pure projection, vu les nombreux crimes liés à la politique américaine, autant dans l’histoire qu’à présent.

 

Voici comment le Président russe Vladimir Poutine a réagi à la déclaration de Joe Bideng

«Quant à la déclaration de mon collègue américain, comme il l’a dit, nous nous connaissons effectivement personnellement. Que lui répondrais-je? Je lui dirais «restez en bonne santé». Je lui souhaite en effet une bonne santé. Je dis cela sans ironie, sans plaisanter. C’est la première chose.
    Je voudrais ensuite dire quelque chose de plus général sur ce sujet. Dans l’histoire de chaque nation, de chaque Etat, il y a eu de nombreux événements très difficiles, dramatiques et sanglants. Mais lorsque nous évaluons d’autres personnes, d’autres peuples ou même d’autres Etats, nous regardons toujours dans un miroir; nous nous voyons toujours nous-mêmes, parce que nous transférons ce que nous sommes, au fond, sur une autre personne.
    Vous savez, je me souviens quand on était gamins, dans l’arrière-cour, on se disputait et on disait: c’est celui qui dit qui l’est. Et ce n’est pas une coïncidence, ce n’est pas juste une expression d’enfant ou une blague. La signification est très psychologique. Nous voyons toujours nos propres qualités dans une autre personne et pensons qu’elle est comme nous, et à partir de là, nous jaugeons ses actions et l’évaluons en tant que personne.
    En ce qui concerne l’establishment américain – la couche dirigeante, je dirais ceci: la conscience de la classe dirigeante s’est développée dans des conditions bien connues et plutôt difficiles. Je ne parle pas du peuple américain dans son ensemble, car il y a beaucoup de gens honnêtes,décents et sincères qui veulent vivre avec nous dans la paix et l’amitié; nous le savons, l’apprécions et continuerons à nous appuyer sur eux à l’avenir.
    Le développement du continent américain par les Européens a été associé à l’extermination de la population locale, à un génocide comme on dit aujourd’hui, au génocide des Indiens. Puis vint la période très cruelle, très dure de l’esclavage. Tout cela fait partie de l’histoire qui se poursuit jusqu’à ce jour dans la vie des Etats-Unis. Sinon, d’où viendrait le mouvement Black Lives Matter? Les Afro-Américains sont toujours confrontés à des injustices et à des cas d’oppression.
    C’est sur la base de cette conception que les cercles dirigeants des Etats-Unis résolvent les problèmes de politique intérieure et extérieure. Enfin, les Etats-Unis sont le seul pays au monde à avoir utilisé des armes nucléaires à la fin de la Seconde Guerre mondiale, contre un Etat non nucléaire, le Japon – à Hiroshima et à Nagasaki. Cela n’avait absolument aucun sens militaire. C’était l’annihilation directe de civils. Pourquoi est-ce que je parle de ça? Parce que je sais que les Etats-Unis, les dirigeants des Etats-Unis dans leur ensemble, sont déterminés à avoir certaines relations avec nous, mais seulement sur des questions qui sont dans leurs intérêts et à leurs conditions.
    Ils peuvent penser que nous sommes comme eux, mais nous sommes des êtres humains différents, nous vivons selon des codes culturels et moraux différents, et nous sommes capables de défendre nos propres intérêts, tout en coopérant avec eux, mais dans les domaines qui nous intéressent et aux conditions que nous considérons comme bénéfiques pour nous-mêmes. Et ils devront s’y faire. Ils devront s’y faire, malgré toutes les tentatives pour arrêter notre développement, malgré les sanctions et les insultes, ils devront s’y faire.
    Quant à nous, pour nos intérêts nationaux, nous développerons des relations avec tous les pays du monde, y compris les Etats-Unis.»

Source: https://www.anti-spiegel.ru/2021/putins-reaktion-auf-bidens-beleidigungen-im-o-ton/ du 18.3.2021

Un peu plus tard, le Président russe a ajouté:
    «Après tout, nous devons aller de l’avant avec nos relations intergouvernementales, je pensais donc simplement à ce qui suit, à fin de s’arrêter de faire des déclarations à l’emporte-pièce: La dernière fois, l’initiative de notre conversation téléphonique [sur l’extension du traité New Start] est venue du Président Biden.
    Je voudrais suggérer au Président Joe Biden que nous poursuivions cette discussion, mais à une condition: que nous le fassions en direct, en ligne. Sans délai, dans une discussion directe et ouverte. Je pense que ce serait intéressant pour les peuples russe et américain, mais également pour de nombreux autres pays. Après tout, une responsabilité particulière pour la sécurité de la planète repose sur les épaules des plus grandes puissances nucléaires.
    Nous pouvons parler de nos relations bilatérales, de la stabilité stratégique, de la résolution des conflits régionaux, il y a beaucoup de sujets que je n’énumérerais pas ici. Et d’autres problèmes également auxquels l’humanité est confrontée aujourd’hui […].
   Mais je le répète: tout cela à condition que ce soit une conversation ouverte, équitable, et en direct.»

Source: https://www.anti-spiegel.ru/2021/ob-das-weisse-haus-darauf-eingeht-putins-vorschlag-fuer-ein-live-uebertragenes-gespraech-mit-biden-im-o-ton/ du 18/03/21

(Traduction Horizons et débats)

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