«Et si notre avenir était dans les villages?»

La France «oubliée» se réveille

par Rita Müller-Hill, Allemagne

La France profonde, celle qui est loin de Paris est le thème du livre d’Anthony Cortes, journaliste à l’hebdomadaire «Marianne» dont voici le titre «Le réveil de la France oubliée». Et si notre avenir était dans les villages? Editions du Rocher, 2021.

Il est de notoriété publique que les jeunes quittent la campagne. En particulier, c’est parmi les trentenaires que le nombre des départs est supérieur aux arrivées. Mais globalement, entre 1999 et 2014, le nombre de résidents ruraux a augmenté par rapport aux résidents urbains (19 % contre 11 %), du moins dans les zones encore à portée d’une grande ville. (Cortes, p. 21)
    Grâce au mouvement des «gilets jaunes», nous avons appris certaines choses sur la façon dont les gens vivent à la campagne; les agriculteurs, les ouvriers, les employés, les personnes agées, les jeunes. Chaque année, environ 370 agriculteurs se suicident parce qu’ils n’en peuvent plus.1
    Lorsqu’une femme attend un enfant, dans 79 % des cas, elle doit faire une heure de route pour se rendre à la maternité la plus proche. Il est arrivé que l’enfant naisse en chemin et meure parce que l’aide nécessaire n’a pu être apportée. Si, en l’espace d’un an, il n’y a pas 300 mais seulement 260 enfants qui naissent dans une maternité, celle-ci n’est pas «rentable» et demeure fermée. Selon plusieurs études commandées par le gouvernement, 60 services d’urgence devraient être fermés car ils ne sont pas «rentables». Il existe des départements dont les trois quarts des habitants vivent à plus d’une heure de soins médicaux.
    Des écoles ferment, des communautés fusionnent, des services proches du village sont supprimés. La fermeture du bureau de poste «est le symbole absolu du retrait et de l’abandon du village par l’Etat». (p. 32) Il n’y a plus de boulangerie, plus d’épicerie, plus d’emplois. Les villages se dépeuplent.
    Voici le témoignage d’un journaliste qui s’est lancé et a sillonné cette France pendant deux ans. Le résultat de cette expérience livre un récit minutieux de ce qu’il a vécu et vu dans cette «France oubliée». «Le réveil de la France oubliée» est un livre dont l’optimisme est mesuré. Avec tendresse, calme et bienveillance l’auteur livre ses observations. Anthony Cortess’ y retrouve dans les différentes initiatives prises dans les régions de France. Il a du bon sens et beaucoup de cœur pour les gens et leur situation, car il vient lui-même de la campagne, d’un petit village près de Perpignan, en Occitanie.
    Dans son analyse des causes de l’état de la France rurale, Cortes s’appuie, entre autres, sur les derniers travaux de Christophe Guilluy, Emmanuel Todd et Jérome Fourquet:le diagnostic selon lequel la mondialisation y a laissé des traces est clair. L’activité dévastatrice et destructrice de l’Etat français, tuant la campagne, surtout depuis les trois dernières présidences, avec leurs lois et décrets, en exécution des directives de l’UE, responsables des conditions décrites ci-dessus, est également illustrée de façon claire. Cortes se penche aussi sur les différents partis politiques établis et leur contribution à cette évolution: les gens ne se sentent plus représentés par eux. 
    Certaines pages du livre sont consacrées aux expériences historiques d’initiatives paysannes. Cependant, ici aussi, on a la confirmation de la manière dont les décisions politiques entravent ou même détruisent ces efforts d’autogestion. En 1962, avec la politique agricole commune de la CEE, le «productivisme» (agriculture orientée vers la production de masse) est imposé (p. 37): pour être compétitifs sur les marchés européens, les agriculteurs français doivent produire toujours plus. La mécanisation et la monoculture sont installées à l’encontre du meilleur savoir-faire des paysans eux-mêmes. Les petits agriculteurs meurent. L’Etat et l’UE réagissent ou poursuivent avec toujours plus de libre-échange et d’ouverture des marchés.
    Cela nous amène à la situation actuelle.

Description d’une 
réalité différente émergente

Cortes voit un tournant important en 2018. Lorsqu’en mai, Priscilla Ludoskya lancé un appel sur Internet, «Pour une baisse du prix du carburant à la pompe» (p. 37), signé par plus d’un million de personnes, ce fut un signal d’alarme. Peut-être l’un ou l’autre se souvient-il de la revendication du RIC, le Référendum d’initiative citoyenne, qui a été longtemps discutée jusqu’à ce que le mouvement des gilets jaunes soit combattu avec une violence policière inouïe et noyé dans le «Grand débat national»lancé par le Président Emmanuel Macron.
    Toutefois, selon Anthony Cortes, le mouvement des «gilets jaunes» a laissé un héritage: «une immense soif de démocratie. Pendant des mois, un peuple s’est réveillé, éduqué, politisé et […] a dessiné les contours d’un système idéal, juste, protecteur […]. Avec des élus irréprochables et révocables dans le cas contraire […] avec un citoyen décideur.» (p. 47) Cortes rapporte que ces idées ne se sont pas exprimées au niveau national, mais qu’elles continuent de produire des résultats concrets au niveau local et rural. Il décrit l’exemple de la commune de Commercy (Meuse), où 75 délégations de gilets jaunes se sont réunies en janvier 2019 pour «imaginer le monde de demain». (p. 49) Il y a eu beaucoup de discussions, mais sans résultats concrets. 
    Un an plus tard, en janvier 2020, cette fois seul, les résidents de Commercy se sont réunis. Ils appellent leur réunion «la commune des communes» et développent un projet: «penser un contre-pouvoir communal». (p. 48) Les gilets jaunes appellent à «instaurer des assemblées citoyennes indépendantes des partis et prendre la commune pour instaurer une démocratie directe, rendre la totalité du pouvoir de décision aux habitants au sein d’assemblées communales, de RIC locaux, etc … .» (p. 49)
    Cortes évalue cette déclaration, ayant séduit de nombreuses personnes, comme une sorte d’utopie, pour ensuite rendre compte d’exemples concrets déjà apparus avant même le mouvement des gilets jaunes. Par exemple, en 2014 dans le village de Saillans dans la Drôme. Là, un grand centre commercial devait être construit sans consulter la population. A l’approche des élections municipales, ils ont formé une liste: «Pas de programme, pas de candidats, la liste, c’est nous», liste qui a remporté 57 % des votes. (p. 50) Le maire est nommé et la mairie devient «la maison de la commune» ouverte à tous les citoyens de la commune. Un comité de citoyens se réunit deux fois par mois, des groupes de discussion se forment, un vent de responsabilité souffle sur la communauté. (p. 51) Malheureusement, cette expérience ne se poursuit pas. Elle échoue à cause des nouveaux résidents de la ville qui ont des intérêts différents de ceux des résidents établis de longue date. Deux factions hostiles se forment, les nouveaux et les anciens. La mairie reviendra aux citadins en 2020 avec un écart de 18 voix.
    Mais: 730 autres communes ont manifesté leur intérêt pour cette expérience, et on compte déjà 300 listes citoyennes aux élections municipales de 2020. (pp. 51-52)
    Anthony Cortes revient à plusieurs reprises sur le problème des «nouveaux arrivants» dans les villages.
    Avant même 2018, en 1970, dans le village de Trémargat en Bretagne, avec ses 180 habitants, les gens s’étaient déjà «débrouillés». (p. 69) Selon les rapports, 600 hectares de terres de la commune étaient considérés comme incultivables. Aujourd’hui, elles sont exploitées par 16 agriculteurs. En 1970, un groupe d’agriculteurs s’est installé ici en raison des terres bon marché. Les anciens étaient sceptiques, mais les nouveaux arrivants ne se laissaient pas décourager. Aujourd’hui, le projet se poursuit et la communauté s’y associe, fournissant des terrains et des logements à bas prix aux nouveaux arrivants. Un boulanger s’est installé dans le village, des maraîchers, soutenus par un groupe de consommateurs de Saint-Brieuc, dont les membres veulent manger des légumes frais de la région et du pain bio.
    A Saâles, en Alsace, le village d’environ 800 habitants a été revitalisé en 1995 à l’initiative du maire. Les cultures fruitières et les prairies s’ajoutent aux forêts, une laiterie, une boulangerie bio, une bibliothèque avec accès à Internet et un café, parce qu’il est important d’être ensemble et de se parler. Médecin, infirmiers, kinésithérapeute. Les plus grandes difficultés pour lui venaient de la bureaucratie, dit le maire, qui abandonne ses fonctions après 20 années de succès. (p. 71)
    Cortes énumère de nombreuses autres initiatives de différents types. Ils vivent tous du courage et de la détermination des citoyens et de leur maire à redonner vie à leur village. Ici, une école privée est fondée, car l’Etat ne participe pas. Là, un lieu de rencontre est créé pour que les gens puissent se parler à nouveau. Un médecin est trouvé. Ou bien on organise des soins médicaux «ambulants». Tous sont conscients de l’importance de leur travail: «Ici, faire tourner un commerce ne revient pas seulement à encaisser quelques billets. On fait vivre tout un bassin.» (S. 80)

Facteur décisif: l’école

A Cahus, dans le Lot, 204 habitants, la fermeture de l’école est prévue en 2018. Selon l’inspecteur de l’Education Nationale, maintenir une école pour 46 élèves est une bêtise, car il a besoin des postes pour les grandes villes. Pour les enfants, cela aurait signifié un trajet de 45 minutes. (p. 82)
    Pour le maire, cela sonnait comme la mort déclarée du village. Sans école, les familles ne resteront pas. Avec quelques villageois, ils décident d’occuper l’école, la presse les couvre. Ils tiennent bon. L’école reste. Les enfants qui passent de cette école de village au Collège ont un bon niveau car ils peuvent apprendre en petits groupes et dans de bonnes conditions. (p. 83)
    Dans un autre village, à Quérigut, dans l’Ariège, l’institutrice de l’école primaire est partie en congé de maternité. Il n’y avait pas de remplaçant. Sans l’école locale, les enfants de trois à dix ans seraient restés dans le bus deux heures par jour. C’est alors que deux mères ont pris l’initiative et, avec le soutien du rectorat, ont sauvé l’école en reprenant l’enseignement. Dans d’autres endroits, des écoles ont été fondées «hors contrat» (p. 85). Tout d’abord, une coopérative a dû être créée pour collecter l’argent nécessaire à la réalisation du projet.

Soins médicaux

Outre les écoles, les soins médicaux sont considérés comme un autre élément important de la vie d’une communauté. Cortes cite un maire de l’«Association des maires ruraux de France»: «Cela fait des années, que nos concitoyens renoncent aux actes médicaux.[…] Tout ce qui peut être de nature à compenser cela doit être envisagé, accéléré». (p. 86) La télémédecine, promue par l’Etat, ne suffit pas à répondre aux besoins de la population, et les maisons de santé, également initiées par l’Etat, s’avèrent beaucoup trop coûteuses pour les différentes municipalités. En effet, elles doivent attirer les médecins avec toutes sortes d’offres financièrement avantageuses, car ils préfèrent exercer dans les villes. Ainsi, dans certaines régions, ils ont mis en place le bus paramédical, qui fait le tour des communautés une fois par semaine pour fournir un niveau minimum de soins médicaux. Ce modèle trouve ses limites dans une réglementation gouvernementale interdisant la médecine ambulante. Ainsi, le personnel du bus reste limité aux infirmières et aux professions paramédicales similaires. Parfois, des exceptions sont faites, «dans l’intérêt de la santé publique», (p. 87) lorsque le département le permet, comme à Givors sur le Rhône. En fin de compte, la question reste cependant posée par les maires: comment attirer les jeunes médecins pour qu’ils s’installent à la campagne?
    En octobre 2018, «81 % des Français considèrent que la vie à la campagne est la vie idéale, selon une enquête d’opinion de l’IFOP».5(p. 133) Les villes devraient redevenir plus humaines et les campagnes plus vivantes. Les villages doivent être revitalisés. La priorité accordée aux villes devrait être remise en question.
    Cortes aborde également cette question; il soulève les difficultés de la rencontre entre (p. 50) «les citadins» et «les ruraux», rend compte d’expériences réussies, mais aussi de plateformes Internet qui veulent implanter quelque chose d’en haut et dont rien ne sort. Dans les campagnes, on dit: «Chez nous, on ne se sert pas, on sert.» (p. 132) En tant que citadin, on s’est habitué au côté consommateur; l’individualisme tant vanté, la liberté personnelle mènent à la solitude. A la campagne, les gens vivent ensemble et prennent soin les uns des autres. 
    Les solutions proposées dans le livre d’Anthony Cortes sont basées sur les villages et elles montrent ce qui est possible à l’échelle locale, mais remettent également en question l’expansion et la concentration sans cesse croissantes des grandes villes. Ce sont des approches qui devraient être approfondies. L’importance de l’initiative individuelle en lien avec la démocratie directe au niveau local au lieu d’une gouvernance centrale ainsi qu’un approvisionnement issu de la production locale au lieu de la production de masse et de la dépendance mondialisée demeurent primordiales. De nombreux problèmes de notre époque, ayant leur origine dans des décisions erronées et pensées par les élites pour les grandes villes, se manifestent dans le village, dans la plus petite unité de la communauté civique.
    Si vous souhaitez lire un ouvrage encourageant avec de nombreux exemples réussis d’initiatives personnelles, sans tomber dans la nostalgie, mais si vous voulez aussi connaître les origines des problèmes et des réflexions réalistes sur la façon de les surmonter, et si vous êtes peut-être aussi à la recherche d’idées pour vos propres initiatives, la lecture du livre d’Anthony Cortes vous est vivement recommandée.  



Selon un rapport de la Commission sénatoriale, «Suicides en agriculture: mieux prévenir, identifier et accompagner les situations de détresse», publié le 17 mars 2021, cité dans: Front Populaire, 23 mars 2021.
Guilluy, Christophe. La France périphérique. Flammarion, 2014; esp. Le temps des gens ordinaires.Flammarion, 2020; Todd, Emmanuel. La lutte des classes au XXIsiècle. Editions du Seuil, 2020; Fourquet, Jérôme, L’Archipel francais. Editions du Seuil, 2019
Priscilla Ludosky était une des premiers activistes parmi les «gilets jaunes».
«Le grand débat national» a été un débat public en France lancé par le Président de la République, Emmanuel Macron, le 15 janvier 2019, qui a pratiquement dilué les véritables préoccupations du peuple dans des centaines de sujets. Guilluy, Christophe. Le temps des gens ordinaires.2020, p. 49
IFOP, Institut français d’opinion publique, plus ancien institut de sondage

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