Qui veillera sur les gardiens?

par Alfred de Zayas*

En surfant sur les médias traditionnels, en écoutant le téléjournal, en consultant les médias sociaux, nous pouvons constater comment les fausses nouvelles se transforment en fausse histoire, et comment les politiciens et les journalistes instrumentalisent tous les deux pour concocter une fausse loi. Je pense que nous pouvons affirmer, sans crainte d’être contredits, qu’il existe une véritable guerre contre la vérité. Nous sommes certainement sur une pente glissante vers la fausse démocratie – ou bien y sommes-nous déjà?
    Quis custodiet ipsos custodes? (Juvénal, «Satires») – Qui me gardera de mes gardiens? – lorsque les médias traditionnels ne joueront plus le rôle de chien de garde, ne nous alerteront plus sur les abus endémiques – et ponctuels – des gouvernements, mais agiront plutôt comme des  chambres d’écho des intérêts de certaines «élites» et sociétés transnationales... Qui dénoncera les escroqueries du gouvernement et du secteur privé? Comment pouvons-nous défendre nos droits lorsque nos élus, ceux qui ont l’obligation de faire respecter la loi, sont en fait au service d’autres intérêts plus puissants et plus lucratifs? Que pouvons-nous faire lorsque les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sont progressivement corrompus, lorsque des institutions comme la Cour pénale internationale (CPI) cessent d’enquêter sur la criminalité flagrante des Etats puissants et poursuivent les petits criminels, lorsque l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques manipule les preuves des inspecteurs et supprime des faits cruciaux (le «rapport» Douma sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie), lorsque l’Organisation des Etats Américains (OEA) est complice d’un coup d’Etat contre un Etat membre de l’OEA (la Bolivie), lorsque d’autres organisations prétendument objectives désinforment systématiquement le public, diffusent des informations sans preuves, suppriment la dissidence?

Les seuls à pouvoir en être les gardiens

Nous sommes les seuls à pouvoir en être les gardiens – en réclamant la démocratie et notre droit à une participation effective aux affaires publiques, comme le stipule l’article 25 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques. Nous devons condamner la politisation et l’«armement» des droits de l’homme, en particulier lorsque les droits de l’homme sont instrumentalisés pour désavouer moralement d’autres.
    Nous devons nous rappeler que les droits de l’homme ne sont pas en concurrence les uns avec les autres, mais que les droits de l’homme constituent un système holistique basé sur notre dignité humaine commune. Nous savons que les Nations Unies, le Conseil de sécurité, l’Assemblée générale, le Conseil économique et social, le Conseil des droits de l’homme sont tous politiques. Ce n’est pas le problème – c’est un fait que tout peut être considéré comme «politique» d’une manière ou d’une autre. Ce qui est crucial, c’est que tout le monde soit tenu de respecter les mêmes règles et qu’il y ait une forme de contrôle pour garantir que les règles sont respectées de bonne foi.
    Un problème réside dans le fait que de nombreux diplomates et politiciens siégeant dans les institutions publiques ne se sentent pas vraiment engagés en faveur des droits de l’homme, du droit international ou de la solidarité internationale – ou du moins ne considèrent pas ces valeurs comme leurs priorités, même s’ils les défendent du bout des lèvres. Un autre problème réside dans l’absence d’éthique dans les institutions publiques, dans la double morale utilisée par les politiciens et les diplomates. En effet, quod licet Iovi non licet bovi – ce qui est permis à Jupiter (les Etats-Unis, le Royaume-Uni, l’UE) n’est pas permis au boeuf (le reste d’entre nous).
    Bien sûr, le monde a besoin d’un ordre international fondé sur des règles – valable pour tous, et pas seulement pour les pays les plus pauvres. De façon remarquable le secrétaire d’Etat américain Antony Blinken ne cesse d’insister sur cet ordre «fondé sur des règles». Mais nous l’avons déjà: la Charte des Nations unies, qui s’apparente à une constitution mondiale. Tout est déjà dans la Charte. Tout ce que nous avons à faire, c’est de l’appliquer de bonne foi.
    Il est effrayant de voir combien de pays ostensiblement engagés envers le Pacte international relatif aux droits civils et politiques et le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, votent systématiquement au Conseil des droits de l’homme pour faire échec à certains mandats qui font progresser la transparence et la responsabilité, alors qu’ils votent contre le droit humain à la paix, le droit à la solidarité internationale, le droit au développement. Comment dénoncer les pays qui sabotent les efforts visant à adopter un instrument juridiquement contraignant sur la responsabilité sociale des entreprises, qui bafouent l’interdiction des mesures coercitives unilatérales, qui utilisent des mercenaires pour faire échec au droit à l’autodétermination des peuples, qui font fi des décisions et des résolutions des Nations unies, y compris des avis consultatifs de la Cour internationale de justice?
    Les Etats puissants qui violent le droit international en toute impunité envoient en fait un signal dangereux et donnent un exemple cynique aux pays en développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Si nous, dans l’«Occident» développé, voulons être des leaders – non seulement en matière économique, mais aussi en matière de droits de l’homme, nous devons donner le bon exemple. Et lorsque nous faisons des choses maléfiques, comme l’attaque barbare contre l’Irak en 2003 ou la persécution des «lanceurs d’alerte» comme Julian Assange et Edward Snowden, nous établissons des «précurseurs de l’admissibilité» – que d’autres ne manqueront pas de suivre. C’est là que réside la malédiction des mauvaises actions – qui continuent à générer d’autres maux – «Das eben ist der Fluch der bösen Tat, dass sie fortwährend immer Böses muss gebären.» (Friedrich von Schiller, «Piccolomini»)
    Ce dont la communauté internationale a besoin au XXIe siècle, c’est le respect mutuel et le pluralisme, la solidarité internationale et le multilatéralisme. Et pourtant, nous subissons de toutes parts les pressions du conformisme, de la «pensée de groupe» et du «politiquement correct». Nous devons être très vigilants si nous ne voulons pas nous laisser entraîner dans une chasse aux sorcières totalitaire contre les «mauvaises pensées».

Nous devons nous-mêmes être à la fois des gardiens et des lanceurs d’alerte

Nous devons nous-mêmes être à la fois des gardiens et des dénonciateurs. Nous ne pouvons pas faire confiance à des institutions qui sont financées par des entreprises et/ou qui ont été infiltrées par des services de renseignement. Nous ne pouvons pas nous fier à des médias qui ne font que servir de caisse de résonance aux puissants. Nous devons construire de manière proactive un monde durable – jour après jour – sur la base de la Charte des Nations unies et de l’action multilatérale. Nous en sommes les gardiens.

(Traduction Horizons et débats)



Alfred de Zayas est professeur à l’Ecole de diplomatie de Genève et a été expert indépendant de l’ONU pour la promotion d’un ordre international démocratique et équitable de 2012 à 2018

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