L’homme et la culture: à la fois créateur et créature

La transmission culturelle est étroitement liée aux générations précédentes

par Moritz Nestor, psychologue

«L’homme heureux ne
sait pas toujours dire merci,

Mais c’est un homme heureux
que celui qui sait remercier»

«Tous les jours du malheureux
sont mauvais,

Mais le cœur content est
un festin perpétuel.»

(Proverbes 15, 15, texte or. fr. vérifié)

Transmettre le savoir et les acquis de la génération précédente, tout comme ceux de toutes celles qui l’ont précédée est certes vital pour le petit enfant, mais plus encore, c’est la culture toute entière qui bénéficie des retombées de ce savoir ancestral. Car il faudra bien un jour  que les générations montantes assument leur rôle de pilier de la culture, ce qui impliquera inévitablement l’ensemble des aptitudes sociales dont ils auront hérité. Eliane Perret a livré son analyse sur cette problématique du point de vue psychologique et pédagogique, dans son article «Tu sais, si tu agis ainsi, tout va bien se passer… Pourquoi nous devons transmettre notre expérience à la génération suivante» (Horizons et débats no 27 du 7 décembre 2021). Dans ce contexte il s’agit à présent d’examiner l’importance de l’éducation pour la transmission culturelle.

Depuis prés de dix ans, les troubles infantiles de l’acquisition du langage et du développement moteur et social sont en augmentation en réaction à l’élargissement du règne de «l’enfant-roi», surprotégé et gâté. Un des marqueurs les plus frappants en est l’augmentation d’une prononciation de plus en plus défectueuse chez les jeunes enfants. Sachant que l’enfant apprend à penser et à parler par l’établissement d’un dialogue permanent avec ses parents, qu’il est intégré et soutenu émotionnellement par la relation d’intimité qu’il entretient avec eux, la question se pose de l’absence de ce dialogue crucial, aujourd’hui inexistant dans notre culture ou alors réduit à sa plus simple expression. Une étude scientifique récente souligne que pour beaucoup d’enfants, il est devenu impossible de s’absorber totalement dans un jeu. Ce constat implique donc le plus souvent une perturbation majeure au sein d’un processus basique de développement mental, lequel est cependant  une condition préalable à la formation de la capacité d’apprentissage pour une personnalité infantile équilibrée. Dans son article, Eliane Perret en résume ainsi les conséquences: « […] on voit émerger toute une génération de princes et de princesses fort peu concernés par leur communauté mais qui insisteront continuellement sur leur individualité.» Une société dont les enfants sont de moins en moins intéressés par la transmission de l’expérience de ceux qui les ont précédés va forcément en subir les répercussions.

Seuls deviennent viables ceux
qui peuvent s’appuyer sur la culture

Le comportement propre à toute espèce animale «se manifeste de lui-même en tout individu, en fonction de son héritage instinctif». Mais les trajectoires qui régissent l’existence sont le fruit de notre propre évolution. «La culture est la nature de l’homme», dit l’anthropologue Adolf Portmann. L’homme peut façonner son environnement dans le monde entier et, dans la cohabitation avec ses semblables, transformer la nature elle-même en «nature seconde», en culture. L’environnement naturel de l’homme provient toujours de la nature qu’il a transformée: la «sphère commune» (Portmann). Mais c’est précisément pour cette raison que «l’individu, dont les forces créatrices sont limitées, est nécessairement tributaire de ce que d’autres ont déjà réalisé avant et pour lui et qu’il peut ainsi profiter de ce qu’ils ont accompli», comme l’écrit l’anthropologue Michael Landmann en 1961 dans son remarquable ouvrage «Der Mensch als Schöpfer und Geschöpf der Kultur» (L’homme et la culture: à la fois créateur et création). «Etant un être culturel, il est nécessairement un être de tradition». (Landmann, p. 19)
    L’être humain est «totalement» structuré en fonction du milieu culturel ambiant, il s’y est en quelque sorte intégré, comme le poisson dans l’eau et l’oiseau dans l’atmosphère.
    Ce n’est que grâce à la permanence de la culture qu’il se tient debout, c’est son unique soutien auquel il doit la vie. (Landmann, p. 22)

L’homme se crée d’abord en tant que créature de sa culture

L’être humain n’est pas pour autant voué à une forme unique de culture. L’homme est «une question ouverte sans fin, à laquelle lui-même donne autant de réponses qu’il y a de cultures» (Landmann, p. 27). L’ordre public et les institutions sociales, les mœurs et les coutumes, le concept de l’être humain, la religion, l’art, la littérature, la technique et les sciences – l’ensemble des modes de comportement et du déroulement de la vie ainsi que les attitudes idéologiques au sein d’une même culture sont «des créations cristallisées provenant de nos ancêtres. Enfin, ce sur quoi repose à présent la vie du dernier arrivé a été produit par eux en leur temps pour ensuite s’institutionnaliser». (Landmann, p. 23)
    Toute la diversité de la culture dans laquelle un enfant naît lui est transmise, d’abord dans et par la famille, ensuite par le jardin d’enfants, plus tard par l’école, la formation, les différentes formes d’associations et de vie en commun. Il n’apprend pas la langue tout court, mais toujours la langue de sa culture, sa langue maternelle donc. Il n’apprend pas la pensée, mais la pensée et les sentiments prévalant dans sa culture, etc. Et cela bien sûr diffère d’une culture à l’autre.
    Ce qui veut dire que l’enfant qui grandit est avant tout la création de sa propre culture, apprenant tout à la base en s’identifiant à ses parents puis, plus tard, à ses enseignants. Il doit tout apprendre car il ne peut «rien produire par lui-même, chaque être humain […] ne naissant pas seulement avec la capacité humaine de production, mais également soutenu par les apports déjà existants des générations précédentes, fidèlement préservés et transmis aux générations suivantes, et qui sont là pour qu’ils se les approprient.
    Nous sommes toujours les héritiers d’un monde passé qui, pour sa part, a thésaurisé connaissances et mis au point des outils pour rendre la vie plus facile, qui se sont accumulés selon un processus millénaire et incessant». (Landmann, p. 18 et suiv.)

Sa grande dépendance est un avantage pour le jeune enfant

Cette «hérédité culturelle» véhiculée par la tradition est, contrairement à l’hérédité génétique, incomparablement plus formatrice. «Toutes nos pensées, toutes nos actions jusqu’aux plus intimes, même nos prières et nos amours, tout prend forme […] uniquement grâce à elle.» (Landmann, p. 20) Le style d’éducation qui prévaut dans la société est lui aussi une «création cristallisée» émanant de nos ancêtres. La conception et la transmission de tous les biens culturels se font à travers et par la grâce du langage. Ce dernier s’est lui-même constitué au fil des millénaires grâce aux apports de multiples générations. Sans le langage, la chaîne de la transmission culturelle est vouée à l’extinction.
    La culture, œuvre humaine tout comme sa transmission, est perfectible et sujette à métamorphoses. Nous pouvons bien sûr toujours nous y opposer, ouvrir de nouvelles voies. Mais avant que l’homme n’apprenne à formuler ses idées de manière autonome, il reste, pendant une longue période de son enfance, le résultat généré par sa propre culture, personnifiée par ses parents et ses enseignants, qui lui inculquent le genre de vie et les attitudes mentales de sa culture et de ses richesses. Le devenir du jeune enfant dépend totalement des compétences sociales et éducatives de sa famille, elle-même ancrée dans la culture locale et cela tourne entièrement à son avantage.
    Car le descendant qui recueille cette culture se retrouve en possession de la «plénitude de cette richesse accumulée par les générations, telle que l’individu ne pourrait jamais l’élaborer lui-même durant sa courte vie», il devient «bénéficiaire» de cette richesse, et «n’a plus qu’à grandir en suivant les règles et les orientations qui ont été tracées pour lui depuis des temps immémoriaux, et dans lesquelles ensuite se déroulera également sa vie.
    Et cela lui a été rendu possible uniquement par ce transfert culturel, grâce auquel il a pu emprunter des sentiers tout tracés qui l’ont guidé et l’ont eux-mêmes conduit vers son but, et non pas grâce à ses propres forces ou ses capacités, c’est cette transmission et elle seule qui lui a permis de continuer à vivre, et finalement de développer son existence à un niveau de plus en plus élevé». (Landmann, p. 18 et suiv.)

Styles d’éducation, de l’autoritarisme aux enfants gâtés

Les parents, eux aussi, ont subi ce même processus formateur qui a fait d’eux des produits typiques de leur culture et de l’éducation traditionnelle héritée du passé. Lorsqu’ils ont eux-mêmes eu des enfants, influencés par la mentalité de l’époque, ils ont eux-mêmes créé leur propre méthode éducationnelle. C’est ainsi que l’instructeur et le parent rigide des années cinquante et soixante du 20e siècle, a laissé la place, à la faveur de l’évolution et des ruptures dans les valeurs et les normes culturelles survenues alors dans l’ensemble de la société, à un éducateur «antiautoritaire», voire «anti-pédagogue», désireux d’élever ses enfants «plus librement» et mettant ses théories en pratique. Mais des vestiges intériorisés encore que passablement refoulés de l’éducation traditionnelle «à l’ancienne», celle de l’époque où lui-même était encore «formaté» selon les principes éducatifs de ses propres parents, vivaient encore en cet éducateur nouveau genre et influençaient sa conduite en la matière. Cela a bien souvent conduit à des comportements types: motivés par les bonnes intentions et empreints d’amour parental, et souhaitant avant tout ne pas se montrer trop sévère ou répressif – termes dans lesquels on engloba bientôt toute prétention normale à l’autorité en tant que personne ayant l’expérience de la vie – il y eut vers la fin du 20e siècle, de moins en moins de parents désireux d’adopter l’attitude instinctive de toute femelle animale envers sa progéniture: C’est moi le chef de meute. Ces parents «modernes» ne voulaient plus être «sévères», soucieux avant tout de savoir si les petits sont «contents» d’eux, voulaient que l’enfant puisse s’épanouir librement et ont en conséquence très rapidement instauré l’idée que toute correction d’un comportement inapproprié était de l’«autoritarisme». Petit à petit, on a donc vu s’installer l’éducation en mode «gâteux».
    C’est précisément parce que nous, les êtres humains, devons absolument passer par le stade de l’apprentissage afin d’aborder la vie de manière autonome qu’il faut dès maintenant mesurer les conséquences de la baisse ou même de la fin du transfert d’expérience à la génération suivante du fait d’un changement de valeurs culturelles.
    En effet, la culture ne peut être transmise et maintenue de génération en génération qu’au travers de l’éducation et de la formation. Le langage en est la preuve manifeste. Tout ce dont une culture s’est dotée au cours de son histoire, le tissu dense et vital de ses valeurs, ses comportements, ses règles et ses lois, a été mis en place grâce au langage et ne peut s’acquérir que par lui. Si l’apprentissage des acquis se réduit, notamment en raison de la détérioration et de l’atrophie du langage, le lien universel de la culture s’affaiblit.
    En fin de compte, on se retrouve face à un processus irréversible aux conséquences tragiques pour la cohésion sociale dans tous les domaines de la vie communautaire, et finalement aussi pour l’Etat en tant qu’institution, car il est lui aussi une création culturelle dont l’objectif est d’assurer à ses peuples la paix, la justice et la sécurité.

La genèse de la culture humaine –
un comportement unique au sein de la nature

L’homme est libre de faire et d’apprendre ce qu’il veut, mais seulement dans les limites de la nature. La nature de l’homme, en tant qu’être de culture et de tradition, est un phénomène inhérent à cette nature. Dans le règne animal, plus une espèce adopte un mode de vie social, moins cette espèce va interagir de manière purement instinctive et pulsionnelle, et plus elle sera capable, en intériorisant ses comportements, de percevoir, d’expérimenter et d’agir par elle-même en tant que sujet. On observe donc un apprentissage social notamment chez les mammifères supérieurs. Dans toutes les espèces de primates, l’existence du lien social est vitale pour garantir le bon développement des nouveau-nés. Différentes tribus de singes peuvent même développer des formes de comportement particulières, qui seront retransmises de génération en génération. C’est pourquoi on parle de «cultures» simiesques. Il n’en demeure pas moins que la formation de la culture humaine constitue un phénomène unique dans le système de la nature.
    Nous ne sommes pas génétiquement adaptés à tel ou tel environnement spécifique, mais nous pouvons nous accommoder de pratiquement toutes les conditions de vie accessibles sur terre en créant tout ce qui nous maintient en vie, et ceci grâce à la coopération avec nos congénères. Cela se produit partout au sein de cultures qui développent parallèlement un langage favorisant la construction culturelle. Chaque unité culturelle façonne ainsi des territoires partout dans le monde, que nous «habitons», que nous appréhendons, qui nous sont familiers et dans lesquels la vie de l’espèce est protégée – et tout cela dans et par la grâce d’une langue particulière.
    Le petit d’homme naît «ouvert au monde», manifestant de fortes prédispositions sociales à la formation et à l’éducation et une capacité d’apprentissage presque illimitée. Dès le début, ses sens sont en éveil pour tout apprendre de ses parents, notamment ce qu’est son entourage, ce que sont les autres et comment se comporter, tout cela en observant et en imitant la façon  dont les adultes gèrent leur vie dans ce monde encore inconnu, tout en apprenant de plus en plus ce qu’est sa nature. C’est ainsi que le juvénile grandit au sein de sa culture, chez les êtres humains.

Les diverses cultures, des réponses
individualisées aux enjeux de l’existence

Le jeune enfant apprend petit à petit tout ce que sa culture a élaboré pour préserver son existence et son bien-être, tout en pensant qu’il s’agit là de processus naturels. Ce n’est que plus tard, lorsqu’il découvre d’autres façons de vivre, qu’il commence à comprendre que tout ce qu’il considérait jusqu’alors comme naturel était en réalité un apprentissage. Les méthodes utilisées au sein de sa propre culture pour résoudre les problèmes fondamentaux de subsistance et de cohabitation sont différentes de celles appliquées dans d’autres cultures.
    Toutes les cultures se retrouvent cependant soumises aux mêmes impératifs dictés par la nature: sauvegarder et préserver la vie, protéger les personnes âgées, les malades et ceux qui sont vulnérables, se nourrir, se vêtir, se tenir à l’abri des intempéries, transmettre la vie au travers de la famille, apprendre l’amour, élaborer la forme la plus appropriée et la plus juste de la vie en communauté, créer l’amitié et l’étude, improviser une forme de coopération sociale au sein de groupes réduits, etc. Alfred Adler a un jour divisé ces exigences vitales en trois domaines distincts: l’amour, le travail et la communauté. Ainsi, les progrès les plus importants de la civilisation, les plus belles conceptions culturelles, ont été réalisés au sein de civilisations qui ont cherché à concrétiser l’objectif suprême de l’humanité, de la compassion et de l’amour du prochain au travers de toutes leurs créations culturelles.

Un développement culturel fondé sur les enseignements
tirés de l’expérience des anciens

Ces valeurs humaines propres à la culture pacifique, son style de vie et sa conception de l’être humain se perpétuent d’une génération à l’autre par le biais de la tradition. Le stade auquel est parvenu le développement culturel est un marqueur type de la synergie de nombreuses générations au cours de l’histoire. Ce mode de croissance culturelle est propre à l’espèce humaine et ne se retrouve chez aucune autre espèce. L’enseignant, celui qui, au sens le plus large du terme, transmet le savoir, est véritablement le propre de l’homme. Une nouvelle génération ne doit plus nécessairement repartir de zéro pour apprendre tout ce dont elle a besoin. Bien au contraire, tous ceux qui transfèrent les acquis, au nombre desquels on trouve d’abord  les parents, qui sont les premiers éducateurs, vont pouvoir la faire bénéficier de l’expérience et du savoir-faire acquis par des générations au cours de l’histoire par le biais de la connaissance. En outre, en amenant avec eux un apprentissage de l’observation par identification, les nouveaux membres d’une communauté humaine sont naturellement dotés des meilleurs outils pour recevoir de la génération des parents et des grands-parents les expériences ancestrales contenues dans la richesse culturelle.

La valeur de l’expérience et
le contrat naturel entre les générations …

Ce faisant, une sorte de «contrat» naturel lie les générations successives: sans l’aide de l’homme, l’homme ne peut lui-même devenir homme.  Pour l’être humain, toute vie en communauté est par essence fragile, surtout dans la première et la dernière phase de la vie, où elle dépend largement de l’assistance et de l’aide extérieures. La prospérité et un style de vie axé sur le plaisir et la consommation occultent de plus en plus la richesse de l’expérience du vécu des personnes âgées. Ils ont été des actifs et ont pu éprouver ce que veut dire d’avoir accompli le parcours de toute une vie. Pour le jeune homme qui se trouve à l’orée de son existence, cette expérience du vécu est encore hors de portée. Les gens plus âgés, qui peuvent devenir ses mentors, demeurent les témoins vivants d’un passé révolu. Ce sont eux qui contribuent au développement culturel en transmettant à la génération suivante leurs expériences et celles de leurs ancêtres. La sérénité à laquelle peut accéder une personne âgée, précisément parce qu’elle a acquis une vue d’ensemble de la vie, est à l’origine de ce que nous pouvons appeler la sagesse de l’âge. C’est là justement que la jeune génération peut apprendre à considérer avec plus de recul, de calme et de confiance ses propres soucis, petits et grands, au moment d’entrer dans la vie, grâce au point de vue plus réaliste et plus expérimenté de la personne âgée.

… et le choc lorsqu’il est rompu!

En tant qu’êtres humains, nous devons à la génération de nos parents et grands-parents la vie dont ils nous ont fait cadeau. C’est grâce à leur aide et à leurs soins que nous avons pu devenir des êtres humains. En notre for intérieur, nous ressentons tous envers eux un profond sentiment de gratitude, qui nous pousse à vouloir leur rendre aujourd’hui ce qu’ils nous ont autrefois donné – donné par amour, sans que nous n’ayons rien demandé. C’est ce contrat invisible qui lie naturellement les générations entre elles. Il est au cœur de notre nature sociale. Tout comme nous l’avons eu autrefois en tant qu’enfants, la vieille génération a droit aujourd’hui au même engagement total et aux mêmes soins affectueux que ceux que nous avons si joyeusement reçus d’elle par le passé. C’est le droit tout naturel pour la génération des parents à présent qu’ils ont pris de l’âge et ce contrat entre générations n’est pas résiliable. Nous pouvons le transgresser, mais «lorsqu’un homme porte sur lui-même et sur ses devoirs dans la vie une vision erronée, il va se trouver confronté tôt ou tard à l’opposition véhémente de la réalité, qui exige des solutions allant dans le sens du sentiment de communauté», car sans entraide, la cohabitation humaine devient impossible. «Ce qui se passe lors de cette confrontation peut être comparé à un effet de choc», remarque Alfred Adler: le préjudice causé à autrui est la manifestation accablante du déni du droit au secours et à l’aide.

Il faut être reconnaissant envers nos ancêtres,
car sans eux nous ne serions pas là

Quand on réalise que tout ce dont nous disposons pour vivre est le résultat de l’œuvre collective d’innombrables générations au cours des siècles passés, une accumulation totalement impossible à accomplir par une seule génération isolée, et encore moins par un seul individu, on se rend compte d’une chose qui risque de disparaître aujourd’hui: en tant qu’être humain, j’ai toutes les raisons d’être reconnaissant envers mes ancêtres, car sans eux je ne serais pas là. Et je veux transmettre à la génération suivante ce qui m’a été donné lorsque j’ai grandi dans ce monde, en y apportant des améliorations. C’est uniquement de cette façon que nous pourrons vivre en tant qu’êtres humains et non en tant que Robinsons désespérés. Otto Friedrich Bolnow appelle cette notion la «vertu de la gratitude».

«Quand un professeur t’enseigne une phrase,
tu lui dois une reconnaissance à vie».

Pendant de longues années, j’ai enseigné l’allemand en tant que langue étrangère. Dans l’une de mes classes se trouvait parmi les élèves un Egyptien d’une quarantaine d’années, père de famille. Son voisin, un Italien d’environ 18 ans, du genre macho prononcé, était incapable d’apprendre quoi que ce soit parce qu’il n’entendait pas qu’on lui dicte sa conduite, un de ces «petits princes trop gâtés» comme on n’en rencontrait pas encore tellement à cette époque. L’Egyptien, ça ne l’a pas impressionné. Il a dit devant toute la classe que lui, il était issu de la culture arabe et qu’il ne comprenait pas au nom de quoi on pouvait refuser d’apprendre des autres. C’est ce que son père lui avait appris «Quand un professeur t’enseigne une phrase, tu lui dois une reconnaissance à vie». Je revois encore aujourd’hui son visage souriant: il était si sûr de lui, il était fier de son père et de sa culture, qui lui avait transmis cela sur le chemin de la vie. «Le professeur, nous, on le vénère! Le professeur, c’est fondamental!», nous a-t-il dit en rayonnant. Cet homme était reconnaissant! – et aussi assuré qu’une mère-chien qui sait d’instinct diriger ses chiots. C’est ce que voulait dire Landmann lorsqu’il écrivait: De par sa nature, l’homme est «conçu pour se fondre dans le milieu ambiant de la culture, il y est en quelque sorte plongé comme le poisson dans l’eau et l’oiseau dans l’atmosphère.  Ce n’est que grâce à elle qu’il se tient debout, ce n’est que parce qu’elle le porte qu’il est capable de vivre». (Landmann, p. 22)

A l’enfant gâté, il manquera toujours d’avoir été formé à l’entraide

Pour l’enfant gâté, ce lien très fort n’existe tout simplement pas. On perçoit bien ici les terribles répercussions du système d’éducation déliquescent qui en se généralisant a donné naissance à une génération de princesses et de princes incapables de s’intéresser à la communauté, car tout service rendu ou geste envers les autres leur paraît une exigence insupportable. L’enfant gâté trouve tout naturel les bienfaits que la culture lui a offerts, et même les exige, en «profite» au besoin, mais ne se sent pas pour autant redevable de son amour envers ses bienfaiteurs, ceux qui lui ont si volontiers tout donné et transmis par amour. Il est incapable de faire preuve de gratitude pour ce qu’il a reçu et n’éprouvera que rarement le besoin d’offrir à son tour quelque chose à ses descendants. «Celui qui est reconnaissant se sent toujours redevable envers son bienfaiteur; l’ingrat oublie aussitôt les bienfaits qu’il a reçus» et «se garde bien d’en tirer des enseignements pour sa façon d’être à l’avenir. Cependant il se met ainsi lui-même en dehors de la communauté naturelle. […] En ce sens, la gratitude est une vertu qui rend la cohabitation humaine fluide et sans heurts». (Bollnow, p. 130) Mais ce qui manque à l’enfant gâté, c’est justement la formation à l’entraide. «Il s’agit d’une chaleur propre à la relation humaine, qui naît de la conscience que l’on a de ses obligations et qui s’associe facilement au sentiment d’une attention respectueuse». (Bollnow, p. 130) Les acquis de la culture sont en effet un cadeau fait aux générations futures par le monde d’avant, un cadeau conçu pour l’avenir et dont on ne pourra pas récolter soi-même les fruits mais dédié aux générations futures afin qu’elles acquièrent, en tant qu’êtres humains, une plus grande stabilité dans la vie ainsi qu’une identité solide dans et par le lien avec leur culture. Mais le sentiment naturel dont chaque être humain est capable et auquel les enfants gâtés devraient à nouveau tenter d’avoir accès, c’est la reconnaissance de ce fait: «si ma vie est ce qu’elle est, ce n’est pas uniquement grâce à moi seul.» Mais cela suppose d’avoir accédé à la maturité, avoir compris que l’homme ne peut vivre uniquement par ses propres moyens, mais que «le meilleur doit toujours nous être donné», à savoir l’amour des parents qui donnent la vie et la chérissent et la collaboration de toute une culture séculaire, qui la transmet: les véritables enseignants au sens le plus large, ceux qui transmettent la culture protectrice en se joignant aux parents.

L’entraide ne peut s’épanouir que dans la liberté et l’amour

La réciprocité entre générations est un contrat intangible mais sans pourtant qu’intervienne la contrepartie économique dans les échanges d’un service rendu contre un autre. Ce contrat est le lien naturel existant au sein de la solidarité humaine et repose sur une «prestation» non anticipée, offerte sans prétendre à une contrepartie, qui «génère chez l’autre la volonté de répondre, selon les cas échéant, par une intervention spontanée qui ne peut être obtenue selon une contrainte contractuelle, de quelque sorte qu’elle soit». (Bollnow, p. 130) La véritable gratitude se manifeste dans la liberté et l’amour et n’est tout simplement pas une relation de dépendance servile. Mais comment pourrait-on inculquer cette notion à une génération de princesses et de princes? C’est la question que nous nous posons face à une réalité éducative que nous avons nous-mêmes créée et que nous sommes les seuls à pouvoir changer.

Aider les autres peut devenir un trait de caractère inné

Dans la nature, l’être humain est le seul à pouvoir, et même à devoir, créer des institutions sociales pour survivre: Tout ce qu’une culture a instauré en termes d’ordre public et de justice – des règles de comportement les plus simples au sein de la famille jusqu’aux institutions étatiques – rien de tout cela n’a été le fait d’individus isolés qui pensaient, ressentaient et agissaient seuls. Chez le petit enfant, l’entraide et la coopération mûrissent au cours de la première année de vie, puis apparaissent comme un besoin intérieur. C’est le noyau de la nature sociale de l’homme et ne nécessite pas de lui être inculqué. Il peut devenir la caractéristique principale de l’être humain. C’est ainsi que les enfants des hommes peuvent apprendre à développer une identité forte ainsi qu’une pensée et des sentiments tournés vers la communauté dans un monde culturel créé par l’homme. C’est ce que nous enseignent les Sciences Humaines.
    Un grand héritage culturel, une pensée magnifique. Seuls nos actes empreints de discernement et de compassion peuvent donner vie à ce trésor.

Bibliographie: 
Evelyn Schmidt und Hans Dieter Richter. Entwicklungswunder Mensch. (Le miracle du développement humain) Leipzig 1986
Michael Landmann. Der Mensch als Schöpfer und Geschöpf der Kultur. (L’homme, créateur et créature) München 1961
Michael Tomasello. Warum wir kooperieren. (Pourquoi nous coopérons) Berlin 2010
Daniel Haun. Primatenkultur? Kulturelle Unterschiede im Sozialverhalten von Schimpansen. Vortrag im Rahmen des Collegium generale. (Cultures des primates? Différences culturelles dans le comportement social des chimpanzés. ) Berne 2016
Christophe Boesch. Wild cultures: a comparison between chimpanzee and human cultures. (Cultures sauvages: une comparaison entre les cultures des chimpanzés et celles des humains) Cambridge University Press 2012
Adolf Portmann. Biologische Fragmente zu einer Lehre vom Menschen. (Fragments de biologie pour un doctrine de l’humain) Basel 1951
Otto Friedrich Bollnow. Neue Geborgenheit. (Un nouveau confort sécuritaire) Stuttgart/Berlin/Cologne 1973

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