Une vie consacrée aux droits de l’homme, à la réconciliation et à la paix

A propos du livre «Ne jamais désespérer» de Gerhart Moritz Riegner

par Tobias Salander

L’année dernière a marqué le 20e anniversaire de la mort de Gerhart Moritz Riegner, témoin et acteur de l’histoire du 20e siècle. La «Neue Zürcher Zeitung» lui rendait alors hommage dans une commémoration (https://www.nzz.ch/article7TYCU-1.506318 ) en le qualifiant de «lanceur d’alerte et d’avertisseur».
   
Cet anniversaire est l’occasion de se plonger dans l’autobiographie de Riegner intitulée «Ne jamais désespérer: soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme», et de passer en revue quelques événements fatidiques du 20e siècle du point de vue du témoin de l’époque. Riegner a reçu de nombreux prix et honneurs, dont celui de docteur honoris causa de l’université de Lucerne et a été actif pendant plus de 60 ans pour le Congrès juif mondial (CJM), dont il a été le secrétaire général pendant de longues années. Il est l’auteur du désormais célèbre «télégramme Riegner» qui, en 1942, informait les puissances occidentales du meurtre en masse des Juifs en Europe, sans malheureusement rencontrer beaucoup d’écho. Après la guerre, il s’est engagé dans la formulation de la Déclaration des droits de l’homme de l’ONU et des déclarations anti-discriminatoires ultérieures. Il s’est également attaché à améliorer les relations entre le judaïsme et les Eglises chrétiennes, participant notamment avec engagement à la rédaction de «Nostra aetate», la déclaration du Concile Vatican II sur l’attitude de l’Eglise catholique à l’égard des religions non chrétiennes en 1965. Malgré toutes les critiques, il faut rappeler aussi les paroles qu’il a prononcées en hommage à l’attitude de la grande majorité de la population suisse pendant la Seconde Guerre mondiale à laquelle il survécut en résidant à Genève.

L’autobiographie de Gerhart Riegner est une mine d’informations pour toute personne intéressée par l’histoire et donc par ses propres origines. Dans l’abondance de contenus, seuls quelques points peuvent être soulignés ici, mais ils sont susceptibles de contribuer à une image plus nuancée d’événements historiques choisis. Outre des événements dévastateurs, Riegner décrit également de nombreux éléments constructifs et porteurs d’espoir. Il va de soi que les déclarations de témoins, tout comme les autres sources historiques, doivent toujours être traitées avec la prudence qui s’impose en matière de critique des sources.

L’appréciation précoce d’Hitler par
Riegner confirmée par le «rabbin fou»

En 1936, Gerhart Moritz Riegner, né à Berlin en 1911, prend la direction du bureau du Congrès juif mondial (CJM) à Genève. Celui-ci avait été fondé la même année pour lutter contre Adolf Hitler et protéger les minorités juives d’Europe de l’Est. A cette époque, le jeune homme de 25 ans a derrière lui des années difficiles, mais le pire est encore à venir. Issu d’une famille juive berlinoise de la grande bourgeoisie, ouverte sur le monde et très cultivée, il s’est intéressé très tôt aux affaires politiques de la République de Weimar. Dès son enfance, sa judéité lui avait été révélée par des insultes et, comme tant d’autres, l’antisémitisme l’avait renvoyé à ses racines. Dès 1933, le jeune étudiant en droit, devenu sioniste «par désespoir» en 1930, a compris: dans le Reich allemand sous la domination des nationaux-socialistes, la vie juive dans la paix, la liberté et la sécurité ne sera plus possible. Il ne peut pas s’empêcher de constater la lâcheté des intellectuels allemands, qu’il n’a jamais pu oublier. Mais aussi une grande partie de ses compatriotes juifs qui ne veut pas entendre ses avertissements et reste, malheureusement trop longtemps, en Allemagne. Comme nous le rappelle Riegner encore en pleine consternation des décennies plus tard, ils ont été confortés dans leur attitude de refoulement du malheur qui les menaçait par un rabbin américain envoyé en Allemagne par des organisations juives américaines pour prendre position contre un autre rabbin américain, Stephen Samuel Wise, et mettre la communauté en garde contre ce dernier, surnommé le «rabbin fou». Mais qu’avait donc dit Wise, cet ardent sioniste, président d’honneur de l’American Jewish Congress et plus tard cofondateur et premier président du CJM, d’apparemment si aberrant? Immédiatement après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, il avait appelé au boycott de l’Allemagne nazie et avait averti que ce qui se passait alors en Allemagne pouvait se produire le lendemain dans n’importe quel autre pays si on ne l’arrêtait pas: «It is not the German Jews who are being attacked. It is the Jews» (On n’attaque pas les Juifs allemands, mais tous les Juifs). (www.worldjewishcongress.org/en/bio/rabbi-stephen-s-wise)
    Riegner regrette que cette appréciation tellement lucide du rabbin Wise en 1933 ait été torpillée de la sorte par ses propres coreligionnaires. Si les organisations juives américaines échouaient, comment les masses pouvaient-elles se rendre compte de la gravité de la situation?
    La fuite de Riegner le conduit d’abord à Paris, puis à Genève, dans la Suisse neutre. Et c’est de là qu’il s’engagera de toutes ses forces, pendant les 60 années suivantes, pour la défense et la protection de la vie, pas uniquement juive, dans le monde entier. Bien qu’il voie s’approcher la catastrophe qui va s’abattre sur les Juifs et la paix mondiale, il ne peut pas l’arrêter, à cause de l’indifférence morale et de l’opportunisme politique d’un grand nombre de personnes, mais aussi d’Etats.

Le télégramme Riegner révèle la «solution finale»

Le 29 juillet 1942, Benjamin Sagalowitz, chef de presse de la Fédération suisse des communautés israélites à Zurich, appelle Riegner à Genève pour lui dire qu’il a reçu des informations d’un grand industriel allemand du nom d’Eduard Schulte, selon lesquelles Hitler planifie l’extermination des Juifs en Europe de l’Est, avec du cyanure d’hydrogène. Il leur faut à tous deux quelques jours pour enregistrer réellement ce message. Bien sûr, Riegner sait qu’à l’anniversaire de la prise du pouvoir en 1939, Hitler avait accusé les Juifs d’incitation à la guerre, avait prédit que cela mènerait à la fin des Juifs en Europe, et il l’a répété en 1940, 1941 et 1942. Mais faut-il prendre ça pour argent comptant? Après tout, déjà «Mein Kampf» («Mon Combat») n’a pas été pris au sérieux! Mais il y a les arrestations et les déportations de Juifs dans toute l’Europe durant l’été 1942. Et on connaît alors le système des camps de concentration en Allemagne. Tout cela rend crédible l’avertissement de l’industriel allemand.
    Riegner sait également que l’invasion de l’Union soviétique a été suivie d’horribles massacres de Juifs. Début 1942, il apprend encore que des massacres au gaz ont été perpétrés dans des bus. Riegner se confie alors à Paul Guggenheim, conseiller juridique du CJM et professeur suisse de droit, dans le but d’informer les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. Par la suite, Riegner rencontre le vice-consul des Etats-Unis à Genève. Il lui demande d’informer le gouvernement américain, de faire vérifier les faits par les services secrets et d’informer le président de la CJM, ledit Stephen Samuel Wise, un ami personnel du Président Roosevelt. Le télégramme à transmettre informe du plan du «Führer» de tuer quatre millions de Juifs en Europe de l’Est et cite comme source non vérifiée ledit capitaine d’industrie allemand Schulte, qui a des relations avec les dirigeants nazis.
    Le télégramme est envoyé par le vice-consul à Genève à l’ambassade des Etats-Unis à Berne, puis au Département d’Etat américain à Washington. Riegner fait de même au consulat britannique, avec la demande d’envoyer le télégramme au dirigeant britannique du CJM, devant ensuite informer Wise. Sage précaution, car en réalité, le Département d’Etat américain ne transmettra pas le télégramme à Wise, sous prétexte que «sa nature n’est pas fondée»! Wise reçoit le télégramme trois semaines plus tard, le 28 août 1942, et en informe immédiatement Sumner Welles, le secrétaire d’Etat américain adjoint, qui ne veut rien publier avant que le Vatican et le CICR ne l’aient vérifié. Mais ces derniers ne sont pas en mesure de confirmer l’avertissement. En Grande-Bretagne, les cercles compétents se demandent qui est ce Riegner, car ils ne veulent pas croire à son avertissement. Pourtant, selon Riegner, on sait aujourd’hui que les services secrets britanniques pouvaient décrypter le code radio allemand depuis 1941, et tout écouter sur la «solution finale» décidée en 1942 à Wannsee.
    Riegner est choqué par la lenteur des réactions des Alliés. Il recueille donc d’autres informations: des lettres de Varsovie sur les déportations quotidiennes, des rapports de Riga, et le récit de médecins suisses partis sur le front de l’Est pour soigner des soldats allemands, contre l’interdiction expresse du Département militaire fédéral. Le CICR confirme alors également à Riegner avoir entendu de tels récits tenus par des Allemands. Et lors d’une autre visite en Suisse, l’industriel allemand qui avait été le premier à parler du plan de la solution finale confirme la décision d’Hitler de donner l’ordre de mise en œuvre, et que celle-ci est maintenant en cours. Riegner transmet toutes ces preuves au consul des Etats-Unis à Genève.
    A la mi-octobre 1942, Riegner est finalement invité à l’ambassade des Etats-Unis à Berne; il s’y rend avec le représentant de l’Agence juive et présente un mémorandum contenant des déclarations de témoins oculaires. Il y mentionne également le nom de l’industriel allemand Eduard Schulte. L’ambassadeur estime que tout cela est crédible, demande à quelques témoins de faire une déclaration sous serment et envoie le dossier aux Etats-Unis, où le secrétaire d’Etat adjoint Sumner Welles confirme à Stephen Wise la véracité des craintes. Le CJM pourrait maintenant rendre les choses publiques. C’est ce que font immédiatement Wise et Nahum Goldmann, cofondateur du CJM et président de 1951 à 1978, et les organisations juives américaines et britanniques font pression sur leurs gouvernements pour qu’ils agissent enfin. C’est ainsi que le 17 décembre 1942, les gouvernements des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne et de l’URSS, ainsi que de nombreux gouvernements européens en exil, s’opposent dans une déclaration commune publiée à Washington, Londres et Moscou à la politique d’extermination des Juifs d’Europe par les nazis. Cette déclaration fait état des déportations vers l’Europe de l’Est, mais aussi du meurtre de masse en Pologne et du système de travail forcé. Les responsables seraient amenés à rendre des comptes après la guerre.
    Mais il s’avère que la déclaration n’est qu’un aveu du bout des lèvres. Aux propositions concrètes des organisations juives sur la manière de sauver les Juifs, les Alliés répondent qu’il faut d’abord gagner la guerre. Et la demande ultérieure de bombarder les voies ferrées menant à Auschwitz et aux fours crématoires sera rejetée avec l’argument fallacieux que les bombardiers n’avaient pas cette portée, alors que les installations industrielles d’IG-Farben à Auschwitz-Monowitz, à cinq kilomètres d’Auschwitz, furent pilonnées sans problème par les bombardiers alliés.
    En tant que lecteur, on souffre avec Riegner et les victimes, et on est consterné par l’indolence des Alliés. Riegner se pose la question de savoir pourquoi on a échoué et voit la raison dans l’antisémitisme largement répandu, notamment chez les Alliés. Ainsi, les Etats-Unis n’ont guère accueilli de Juifs, pas plus que les Britanniques, qui ont par ailleurs bouclé le lieu de refuge qu’aurait pu être la Palestine. Les navires de guerre américains qui transportaient du matériel vers la Grande-Bretagne auraient pu sans problème emmener des dizaines de milliers de réfugiés juifs sur le chemin du retour. Même le rachat de quelque 200 000 Juifs allemands, envisagé par Nahum Goldmann en 1942, est refusé par les Alliés: il faut d’abord gagner la guerre, voilà le credo continuellement rabâché par Londres et Washington.
    Outre l’antisémitisme au sein du Département d’Etat américain et l’indifférence morale des bureaucrates civils et des hauts gradés militaires, Riegner identifie comme autre cause de l’échec des efforts de sauvetage la monstruosité du crime, qui était sans précédent et tout simplement au-delà de l’imaginable. De plus, il y avait eu pendant la Première Guerre mondiale de nombreuses «fake news» sur de prétendues atrocités allemandes, démenties après la guerre. A cela s’ajoute le fait que les nazis ont mis en œuvre la «solution finale» dans le plus grand secret, adaptant aussi le langage afin de brouiller les faits.
    Enfin, Riegner souligne qu’à l’époque, les Juifs n’avaient guère d’influence sur la politique, une situation que l’on a du mal à imaginer aujourd’hui au vu de la force d’Israël et de l’influence des Juifs américains sur la politique.
    Une autre grande déception pour Riegner: la conférence des Bermudes de mars 1943, où se sont rencontrés les Britanniques et les Américains, excluant les organisations juives, et ont décidé dans le plus grand secret de ne rien faire pour les Juifs. Leur motif? Il fallait d’abord gagner la guerre.
    Qui s’étonne dès lors que l’idée selon laquelle les Juifs ont désormais besoin de leur propre Etat soit devenue majoritaire parmi les groupes juifs à partir de 1943? David Ben Gourion l’avait déjà formulé en 1942: l’objectif des Juifs dans cette guerre doit être d’obtenir leur propre Etat.

Collaboration entre le CJM et le CICR

Riegner et le CJM avaient déjà eu des contacts réguliers avec le Comité international de la Croix-Rouge en matière d’aide humanitaire pendant la guerre civile espagnole. Les efforts du CICR pour étendre les Conventions de Genève à la protection des civils en temps de guerre, malheureusement infructueux en 1934, ont été soutenus avec succès par Riegner et le CJM après la guerre.
    Vers la fin de la guerre, Riegner parvient à convaincre le CICR, qu’il soumet également à une critique massive, de mener des discussions avec les nazis sur la situation des détenus dans les camps. Les nazis accordent alors effectivement au CICR l’accès à tous les camps jusqu’à la fin de la guerre. C’est une protection efficace contre les meurtres de masse attendus au cours des derniers mois de la guerre. Et le 21 avril 1945, Himmler, qui espérait une paix séparée avec les puissances occidentales, reçoit même l’envoyé du CJM Norbert Masur près de Berlin, ainsi que le comte Folke Bernadotte, vice-président de la Croix-Rouge suédoise. Des centaines de milliers de personnes peuvent ainsi être sauvées. Riegner souligne expressément qu’il n’en est jamais question dans les livres sur la Shoah, et s’en étonne.

La Suisse a sauvé plus de Juifs
que la plupart des autres pays

Les propos de Riegner sont remarquables par le fait qu’il adopte toujours un point de vue personnel, nourri par sa contemporanéité, et généralement sans le moindre manichéisme ou enfermement idéologique. Il en va de même lorsqu’il se penche sur le rôle de la Suisse, son pays d’accueil et de refuge de longue date.
    Tout en critiquant sévèrement le comportement des autorités suisses, Riegner fait remarquer que la situation géostratégique de la Confédération ne doit pas être mise de côté lors de l’évaluation de son rôle dans la Seconde Guerre mondiale. A partir de 1940, la Suisse était presque entièrement encerclée par les puissances de l’Axe, il fallait donc importer des matières premières et des denrées alimentaires en étant tributaire de la bonne volonté des nazis. C’était une situation très dangereuse, et lui-même vivait avec son sac à dos toujours prêt, afin de pouvoir fuir à tout moment dans les Alpes suisses. En tant que témoin de l’époque, il prenait la menace militaire très au sérieux, contrairement à certains historiens, qui l’analysèrent le fait accompli. C’est pourquoi, selon Riegner, la Suisse n’avait pas d’autre choix que de travailler pour l’économie allemande, sans quoi il y aurait eu un chômage de masse, des troubles et une augmentation du nombre de frontistes. Là encore, Riegner montre clairement à quel point il était difficile pour la Suisse de ne pas avoir d’autre choix! Il fallait constamment s’attendre à une invasion de la Wehrmacht.
    Comme beaucoup de ses contemporains, Riegner s’est heurté au discours conformiste du conseiller fédéral Pilet-Golaz, et comme beaucoup, il a ressenti le discours du Grütli du général Henri Guisan comme un correctif bienfaisant. Et puis, la grande masse des Suisses aurait sérieusement voulu se défendre. Certains politiciens, admet-il, auraient fait des concessions que la population aurait refusées si elle en avait eu connaissance. Une population d’ailleurs très largement épargnée par Riegner: dans l’ensemble, la propagande nazie n’aurait pas été appréciée. Bien sûr, les nazis avaient aussi des sympathisants suisses, les frontistes, même en Suisse romande. Mais ils n’auraient jamais représenté plus de 10 pour cent de la population. En plus les gens vivaient près de la frontière, plus le rejet des nationaux-socialistes allemands et des fascistes italiens étaient fort! En ce qui concerne la presse suisse, elle aurait été une épine dans le pied des nazis.
    Concernant la politique officielle suisse en matière de réfugiés, Riegner est tout à fait d’accord avec le Rapport Bonjour, qui lui reprochait d’avoir été trop peu généreuse; il aurait été possible d’aller beaucoup plus loin. Mais là aussi, Riegner fait une distinction bienvenue entre la politique officielle et son application souvent peu cohérente.
    Au total, la Suisse aurait sauvé 28 500 Juifs; c’est-à-dire davantage, et Riegner le souligne spécialement, que la plupart des autres pays! Pourtant, on aurait pu sauver trois fois plus de Juifs. Après tout, n’a-t-on pas accueilli 100 000 soldats?
    Comme dans tous les autres pays, on n’aurait pas voulu des Juifs en Suisse. Même parmi les Juifs suisses, une certaine réticence aurait été perceptible pendant quelques temps. Bien que la Fédération suisse des communautés israélites fût membre du CJM, son président aurait pris ses distances avec le CJM pendant la guerre, en raison d’une neutralité de la Suisse mal comprise. Et il se serait plutôt rangé du côté du gouvernement et aurait soutenu sa politique restrictive en matière de réfugiés. Après la guerre, il aurait tenté de se justifier auprès de Riegner. Son successeur se serait ensuite montré plus courageux.
    Même si, comme dans les autres pays, Riegner constate dans la Suisse de l’époque un antisémitisme profondément ancré, il rend hommage à la résistance de la population contre l’application stricte de la politique d’asile. Pendant la guerre, on faisait la distinction entre les réfugiés politiques et les «réfugiés raciaux». Ces derniers n’avaient pas le droit d’asile. Et malgré tout, Riegner constate que 1200 Juifs ont encore été accueillis en Suisse jusqu’en 1942.
    Le droit d’asile aux «réfugiés raciaux» leur a été refusé à partir du 13 août 1942. Au moins 30 000 à 40 000 Juifs ont été refoulés, remis entre les mains de la Gestapo. On savait qu’ils étaient envoyés vers une mort certaine. Mais ces mesures sévères provoquèrent un large soulèvement, tous horizons politiques confondus, ce qui impressionna profondément Riegner. Même des églises critiquèrent le gouvernement. Ces interventions ont eu pour effet d’assouplir les règles. Les enfants jusqu’à l’âge de 16 ans étaient désormais admis sans restriction, y compris leurs parents, ainsi que les plus de 65 ans, les malades et les femmes enceintes. Et après la chute de Mussolini, la Suisse a ouvert grand ses portes aux réfugiés juifs italiens!
    Riegner attribue à la Suisse de bonnes notes pour son travail de mémoire, et ceci avant le rapport Bergier. Ainsi, le rapport Ludwig aurait fourni un retour analytique pertinent sur la politique des réfugiés, et l’histoire de la neutralité suisse en neuf volumes d’Edgar Bonjour et l’étude de Jean-Claude Favez sur le CICR et le Troisième Reich «Das Internationale Rote Kreuz und das Dritte Reich» auraient présenté l’histoire de manière ouverte et honnête et conduit à la révision du droit des réfugiés.
    Enfin, Riegner rappelle que le président de la Confédération de l’époque, Kaspar Villiger, a reconnu en 1995 que l’on s’était rendu fautifs envers les Juifs, et que le chef de la police de Saint-Gall, Paul Grüninger, qui avait laissé entrer en Suisse des centaines de réfugiés juifs autrichiens après l’Anschluss, a aussi été réhabilité en 1995.

L’engagement de Riegner
pour les droits de l’homme

Riegner n’était pas le seul à s’interroger sur la manière d’empêcher à l’avenir des massacres de cette ampleur. En 1944, le Congrès juif mondial se réunissait à Atlantic City, New Jersey, avec l’ambition de trouver des moyens de prévenir d’autres génocides. Le thème était une fois de plus le sauvetage des Juifs d’Europe. Les délégués ont également demandé l’adoption d’une déclaration des droits de l’homme, l’égalité des droits pour tous les citoyens de chaque pays, la protection des minorités, et que l’antisémitisme soit désormais poursuivie en justice. L’arrestation des coupables depuis 1933, des restitutions, et une réparation collective ont été demandées également; enfin, la création d’une patrie pour le peuple juif en Palestine, territoire sous mandat britannique.
    Dès lors, Riegner et le CJM s’engagèrent aussi de toutes leurs forces dans la formulation des droits de l’homme et de la Charte des Nations unies. Il évoque les dix commandements et le respect d’autrui, qui pourraient être considérés comme les racines juives des droits de l’homme. D’une manière générale, on peut dire que l’histoire moderne des Juifs est l’histoire de la lutte pour les droits de l’homme. Même si de nombreux pays se seraient montrés réticents à l’égard des droits de l’homme, qu’ils considéraient comme une ingérence dans leurs affaires intérieures, le CJM se serait explicitement engagé à ce que la communauté internationale puisse intervenir en cas de violation de ces droits. Au moins cinq articles de la Déclaration universelle des droits de l’homme de l’ONU porteraient l’empreinte du CJM, tel que l’article 26, stipulant que toute personne a droit à l’éducation et à la fréquentation d’une école, l’article 30, excluant toute action contre la Déclaration, et l’article 29, interdisant d’agir contre les principes de l’ONU. L’article 14 sur le droit d’asile, l’article 7 sur la non-discrimination et l’article 11 sur la non-rétroactivité des lois auraient également été renforcés par le CJM. Avec l’intégration en 1966 de la Déclaration non contraignante dans les deux pactes relatifs aux droits civils et politiques, et aux droits économiques, sociaux et culturels, il aurait été possible de transformer le droit naturel en droit positif.
    Après une vague de graffitis antisémites dans le monde entier en 1959, Riegner et le CJM seraient passés à l’action, pour aboutir en 1963 à l’adoption de la Déclaration sur l’élimination de toutes les formes de discrimination raciale/ethnique, suivie de la Convention en 1965.
    La Déclaration sur l’élimination de toutes formes d’intolérance et de discrimination fondées sur la religion ou la conviction a pris plus de temps. En 1981, le CJM sous Riegner a réussi à l’adopter en collaboration avec le Vatican, qui s’intéressait aux chrétiens d’Europe de l’Est.
    Et c’est grâce à Riegner que le paragraphe 4 de la Charte de Paris de 1990 pour une nouvelle Europe condamne le racisme et l’antisémitisme.
    Son livre, paru pour la première fois en français en 1998, n’aborde plus le fait qu’à partir de la fin des années 1990, la protection des droits de l’homme ait également été utilisée comme prétexte pour mener des guerres d’agression contraires au droit international, destinées à imposer des intérêts de puissance individuels. On aurait également aimé en savoir plus sur les relations entre Israël et les Palestiniens. Riegner se contente de dire dans son livre que le mandat du Premier ministre Benjamin Netanyahu aurait nui à la cause d’Israël et du judaïsme dans le monde.

La contribution de Riegner
à la réconciliation judéo-chrétienne

En cherchant les raisons du crime de la Shoah, il faut aussi examiner à la loupe la relation entre le christianisme et le judaïsme. Même si les «chrétiens allemands» favorables au nazisme, racistes, antisémites et alignés sur le principe du Führer, ont déclaré de manière lapidaire et stupide que le Juif Jésus était un Aryen, les nationaux-socialistes étaient et sont restés clairement opposés aux principes fondamentaux du christianisme, et leur délire racial était diamétralement opposé à la conception chrétienne selon laquelle tous les hommes ont été créés à l’image de Dieu et appartiennent à une grande famille. Néanmoins, leur antisémitisme racial biologiste s’appuyait sur le ressentiment anti- judaïque séculaire des dénominations chrétiennes. Le mépris et le dénigrement des Juifs sont un fil rouge dans l’histoire du christianisme, à commencer par des passages du Nouveau Testament rédigés tardivement et reflétant la polémique autour du schisme entre les groupes de chrétiens et de Juifs rabbiniques, puis chez les Pères de l’Eglise des troisième et quatrième siècles, chez saint Thomas d’Aquin, et dans d’innombrables conciles. A maintes reprises, on essaya de jeter de nouvelles bases pour la relation entre chrétiens et juifs, mais il fallut une réflexion sérieuse et approfondie sur la Shoah pour atteindre une percée décisive. Riegner a joué un rôle déterminant dans les tentatives de l’Eglise catholique et du Conseil œcuménique des Eglises, un regroupement de centaines d’Eglises protestantes, réformées, anglicanes et orthodoxes, pour redéfinir leurs relations avec le judaïsme. Il reconnaît ouvertement qu’il a su exploiter les rivalités entre les différentes tendances chrétiennes. Riegner a notamment participé à la rupture historique de l’Eglise catholique avec sa tradition bimillénaire de «l’Enseignement du mépris» (Jules Isaac) des Juifs en faisant du lobbying en arrière-plan. C’est à partir de la déclaration conciliaire «Nostra aetate» de 1965, et en particulier de son chapitre 4 sur les relations avec le judaïsme, que l’Eglise catholique a commencé à se rapprocher du judaïsme. Les Juifs n’étaient alors plus considérés comme des meurtriers de Dieu, entêtés et aveugles, des rejetés de Dieu punis par la diaspora, pour lesquels Dieu aurait révoqué l’ancienne Alliance. Dans plusieurs documents et jusqu’à nos jours, les catholiques ont qualifié les Juifs d’adorateurs du même Dieu d’Israël. Pour Jean-Paul II ce sont des «frères privilégiés et aînés», et pour le pape Benoît XVI des «pères dans la foi». Enfin, cela a également ouvert la voie à la reconnaissance de l’Etat d’Israël par le Vatican en 1993: l’accusation du meurtre de Dieu ayant été rejetée dès 1965 par «Nostra aetate», les catholiques ne considéraient plus les juifs comme devant rester en diaspora. Riegner a joué un rôle essentiel dans ce rapprochement et a été officiellement invité à la cérémonie de reconnaissance. Décédé en 2001, il a encore pu assister à la demande de pardon du pape Jean-Paul II en 2000 à Rome et en Israël, ainsi qu’à une première réaction des représentants juifs libéraux à «Nostra aetate», également en 2000; mais cette déclaration avait encore été vivement critiquée par les milieux juifs orthodoxes. Riegner n’aura pas vécu cette situation suivante: presque cinquante ans après la déclaration conciliaire «Nostra aetate», des groupes juifs orthodoxes se sont également tournés vers le dialogue et donc vers la réconciliation avec le Vatican, en soulignant que malgré toutes les oppositions irréconciliables concernant Jésus, les points communs devaient être mis au premier plan, à savoir l’engagement pour la paix et la justice sociale. Quelle n’aurait pas été la joie de Riegner, à qui cette réconciliation entre personnes de confessions différentes tenait tellement à cœur!
    Il vaut la peine de se plonger soi-même dans ce livre et de faire un tour d’horizon du 20e siècle, avec toutes ses catastrophes, mais aussi toutes ses rencontres réussies entre des personnes d’origines très diverses, dans le grand but d’atteindre plus d’humanité.

Littérature:
Riegner, Gerhart. Ne jamais désespérer: soixante années au service du peuple juif et des droits de l’homme, Cerf, 1998
https://www.vatican.va/archive/hist_councils/ii_vatican_council/documents/vat-ii_decl_19651028_nostra-aetate_ge.html 

https://icjs.org/dabru-emet-text/ 
http://www.imdialog.org/dokumente/jeru_rom_wortlaut.pdf 

 

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