La lutte pour le centre de l’Eurasie

par Tobias Salander

Il était une fois une puissance mondiale outre-atlantique déclinante. Elle s’était donné pour mission de défendre la démocratie, la liberté et les droits de l’homme. C’est en tout cas ce que voulaient faire croire ses conseillers en communication qui, dans leurs palais de verre, gagnaient leur vie en faisant prendre aux gens des vessies pour des lanternes. Et la tâche n’était pas simple, puisque le pays de la liberté s’était construit sur les cadavres de millions de natifs assassinés, une population indigène fière et combattive (les indiens) qui n’avait pas invité les immigrés ayant débarqué dès le 16e siècle. La deuxième tache que les communiquants ont su effacer a été la déportation de millions d’Africains qui, en tant qu’esclaves, ont servi de base à l’immense enrichissement des Européens immigrés dans le nouveau pays «promis».
    Une fois que l’on eut «incorporé» les vastes prairies, et que l’on s’apprêtait à «protéger» la liberté des voisins du sud et des habitants des îles d’Asie, riche de l’expérience de l’ancienne puissance coloniale (dont ils se prenaient pour les héréditaires dignes) qui, en tant que Britannia régissante, avait déjà montré au monde d’antan ce que c’était de prendre le fardeau de l’homme blanc en «pacifiant» la moitié de la terre et tous les océans, on s’est senti, outre-atlantique, appelé par Dieu himself pour prendre sur soi le nouveau fardeau du gendarme du monde.
    Lorsque le monde s’est déchiré une première fois au 20e siècle, on s’est mis en tête de donner aux peuples le «droit à l’autodétermination» et de rendre le monde «sûr» pour la démocratie. La montée en puissance financière qui accompagna ce phénomène n’était en rien involontaire et constituait la base d’une ascension fulgurante, qui n’a pas été stoppée, mais au contraire encouragée par les millions de vies sacrifiées. L’ancienne puissance coloniale était définitivement en faillite, il ne restait plus qu’un contradicteur qui, après une guerre froide de plusieurs décennies, baissa pavillon et finit par imploser.
    On déclara alors l’histoire terminée et le propre way of life comme définitivement victorieux. Puis tout s’est enchaîné: en trente ans, les invasions se sont succédées, des millions de personnes ont été massacrées, le monde recouvert d’un tapis de propagande qui a rendu les gens sourds et aveugles. Bien que des reproches s’élevaient aussi à l’intérieur du pays, ils étaient étouffés par les tambours de guerre, qui savaient toutefois se rendre séduisants: ne continuait-on pas à se battre pour la liberté, pour les droits de l’homme, contre la terreur? En réalité, ces valeurs étaient pourtant piétinées dans des camps de torture illégaux, par des assassinats illégaux par drones et des sanctions illégales qui affamaient des centaines de milliers d’enfants. Mais pour la seule superpuissance restante, cela en valait la peine, comme l’a laissé entendre une dame tough, elle dont la famille avait dû vivre l’Holocauste. On se battait contre des Etats voyous sans se connaître soi-même. Mais qui aurait osé reprocher clairement son comportement au plus grand des méchants? A une bande de brigands, comme l’aurait formulé le père de l’Eglise Augustin, qui disposait de l’armée la plus puissante, de la première monnaie mondiale et d’innombrables «Etats vassaux» européens, comme ne se lassait pas de s’en vanter l’un de ses stratèges d’origine polonaise? Exprimer ce reproche aurait été suicidaire! Et tout cela était-ce vraiment si grave? Voyait-on encore dans les médias des images de cadavres d’enfants affamés, d’hommes et de femmes mutilés?
    Dorénavant, tout serait «smart», surtout le «power», qui devait contenter la terre entière, sous la forme d’une combinaison de «hard» et de «soft power», tel que l’avait formulé une ministre des Affaires étrangères et ultérieurement candidate à la présidence.
    Et voilà que soudain le rouleau compresseur patine, comme s’il avait heurté une muraille de Chine. Il y avait effectivement des puissances qui ne se laissaient plus faire. La Syrie et l’Afghanistan servirent d’avertissement, le pitbull anglo-saxon s’y étant cassé les dents. Et pourtant, les «révolutions» de couleur, décrites comme des soulèvements populaires, se sont poursuivies, mais toujours made in Homeland, selon une véritable loi de la terreur.
    La lutte pour le fabuleux «cœur de l’Eurasie» était engagée; l’«’île mondiale» (le «Heartland» de Halfor John Mackinder, a.d.t.) ne pouvait être dominée, selon les vues stratégique des idéologues concernés, que si l’Europe était dominée, et pour dominer l’Europe il fallait dominer sa région Est, où un pays jouait un rôle central, non pas en raison de ses terres noires fertiles, ça aussi bien sûr, mais en raison de sa position charnière entre l’Est et l’Ouest. C’est là que le conflit ukrainien était né. Ce que la première puissance mondiale témoignait alors comme son attitude était inouï. Freud aurait parlé de projection: tout à coup, les médias étaient remplis de termes que l’on avait jusqu’alors soigneusement passés sous silence ou qualifiés de théorie du complot. Les médias dominants parlaient d’opérations planifiées sous fausse bannière, de mises en scène de guerre, de désinformation, de propagande, d’opérations de communication stratégique. Comme si le monde n’avait pas déjà maintes fois vécu tout cela, sauf qu’à présent, vassaux et souverains criaient fort: «Arrêtez le voleur !» Et si le voleur n’en était pas un? Et qu’il ne prévoyait pas d’attaquer? On en sortirait alors soi-même en héros empêchant une guerre qui n’avait jamais été planifiée.
    Dans quel pays a été tourné le film «Wag the dog»? Où, dans une histoire fictive (?), un candidat à la présidence, pour détourner l’attention d’une affaire sexuelle, fait appel au maître sorcier des conseillers en communication, magistralement interprété par Dustin Hoffman. Quoi faire? Une guerre, bien sûr, et ensuite, quand on découvre que c’est un fake, y substitue un héros, un héros oublié. Le scénario est connu, la rhétorique guerrière aussi. Que va-t-il donc se passer maintenant? L’arrivée du héros désintéressé s’avançant sur le champ de bataille pour combattre le Mal? sur un champ de bataille qui n’en est pas un, et dans une guerre entièrement chimérique atrificiellement créée par la propagande? Et ceci dans un monde qui était déjà au bord du gouffre, lorsque les deux puissances nucléaires risquaient l’épreuve de force, et dans une crise dont le ministre de la Défense des «Bons» (Mc Namara) a dit, lors de son grand déballage, que l’on en avait «échappé belle» (lucked out) à l’autodestruction nucléaire!
    Faut-il vraiment revivre cela? Et si, cette fois, la chance n’était pas de notre côté? Si la rationalité de certains individus devait faillir? Et si une réaction en chaîne, une fois déclenchée, ne pouvait plus être arrêtée? Quand les vassaux européens crieront-ils enfin la vérité au visage de l’empereur, à moitié nu, à l’instar du petit garçon dans le fameux conte de Christian Andersen? Pour inviter ensuite l’assoiffé du pouvoir à se retirer pour rejoindre la famille humaine, comme un égal parmi les égaux? Il n’est pas encore trop tard pour la paix, pour autant que l’on y aspire.
    «Et s’ils ne sont pas morts, ils vivent encore…» Les contes de fées, au moins dans la version des frères Grimm, n’aboutissent-ils pas, presque toujours, à leur fin heureuse? Pour ce qui est des contes de fées modernes, ils n’ont plus le choix.

 

 

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