Refuser le mensonge en politique – un devoir urgent

par Karl-Jürgen Müller

Martina Fischer, chercheuse spécialiste pour la paix auprès de l’organisation caritative des Eglises Evangéliques en Allemagne «Brot für die Welt» (Du pain pour le monde) a établi le constat suivant lequel, en matière du conflit [entre l’OTAN et la Russie], «nombre de discours politiques et médiatiques ne rapportent pas un récit s’appuyant sur des faits concrets», poursuivant dans leur présentation une perspective unilatérale. En Allemagne, continue la chercheuse, il s’agirait en priorité de conforter le mythe de l’OTAN du côté du bon droit tandis que la
    Russie aurait tous les torts.1 Ce genre de «communication stratégique» – c’est le terme devenu habituel parmi les officiels de l’OTAN – regroupe  donc «un ensemble d’activités basées sur des signes [linguistiques ou visuels] et généralement soutenues par les médias, par lesquelles des individus, des groupes ou des organisations s’efforcent d’insinuer auprès de l’opinion publique leurs intérêts politiques, économiques, juridiques ou autres, en maintenant ou développant des intérêts motivés par d’autres raisons auprès des groupes cibles sélectionnés. C’est ce que j’appelle le mensonge politique – un genre de harcèlement assez récurrent dans notre propre pays.»

 

En effet, c’est journellement que l’on peut relever la récurrence du mensonge politique, en Allemagne et ailleurs. En outre, ce genre de menteurs s’érigent également en censeurs. La Ministre allemande de l’éducation et de la recherche a annoncé, le 8 février 2021, que des fonds importants allaient être alloués à une dizaine de nouveaux projets de recherche visant à lutter contre la «désinformation et les fake news» (du côté « des autres », natruellement). La ministre voudrait ainsi – selon ses dires – s’attaquer à la racine  du fléau des fake news en combattant la désinformation «par la promotion ciblée des recherches respectives». Le mensonge politique se décline en plusieurs variantes qui vont, s’agissant de faits avérés, de leur simple inexactitude en passant par l’omission délibérée de leur importance et leur interprétation sciemment incorrecte, jusqu’à la création très ciblée d’une atmosphère délétère.

Cinq exemples d’actualité

En guise d’illustration, nous nous bornerons à citer cinq exemples récents:
    Le 10 février dernier, Gerhard Schröder, ancien chancelier allemand, a commenté dans l’une de ses contributions sur sa page du site Linkedin, un article paru dans l’hebdomadaire «Die Zeit» et intitulé «Nord Stream 2: Wenn der Gasmann zweimal klingelt» (Nord Stream 2: Le gazier sonne toujours deux fois). Schröder écrit: «Dans son édition actuelle, Die Zeit a mobilisé pas moins de onze (!) journalistes pour harceler le SPD, afin qu’ils édifient, en usant de tous leurs talents d’investigation, un présumé réseau qui se serait ‹laissé séduire par Poutine et le gaz naturel russe›. Dommage pour ces onze auteurs, les faits les plus basiques de cet échafaudage littéraire ne sont même pas avérés». Schröder dresse ensuite une liste exhaustive de ces éléments ainsi que des allégations mensongères du journal.
    Le 24 janvier 2022, le «Forum germano-russe» avait organisé un débat sur le thème «Avertissement ou fin de l’alerte – la Russie contre l’OTAN ? Y a-t-il une issue à la crise?». L’un des participants au débat était Jürgen Trittin, responsable de la politique étrangère des Verts et ancien ministre fédéral de l’environnement. A cette occasion, il a déclaré que la Russie devait accepter la «révolution démocratique» qui aurait eu lieu en Ukraine, le pays s’étant prononcé en faveur d’un avenir tourné vers l’Europe. Tous ceux qui ont en mémoire les véritables événements de l’hiver 2013/2014 sur le Maïdan à Kiev et ailleurs en Ukraine ne peuvent qu’être stupéfaits par le choix des termes utilisés, notamment celui de «révolution démocratique».
    La Russie a déclaré. à maintes reprises que son intention n’était pas d’occuper l’Ukraine. Le 17 février, le secrétaire d’Etat américain Blinken, prenant la parole devant le Conseil de sécurité des Nations unies, a de nouveau insinué que la Russie ne cherchait qu’un prétexte en recourant à «des provocations fabriquées de toutes pièces». Entre-temps, Poutine a relevé à répétition que depuis des mois, dans les régions de l’Est de l’Ukraine, s’étant autoproclamées autonomes, des civils mouraient chaque jour sous le feu ciblé de bandes terroristes dont le but consistaient à semer la panique et le dépeuplement parmi les populations.
    Ce que nos médias ont passé sous silence, c’est que le 17 février, le ministère russe des Affaires étrangères a envoyé à la représentation américaine un courrier en riposte aux lettres émises en retour par le gouvernement américain et l’Otan, en réponse aux projets d’accords russes de décembre 2021.
    Sans surprise, le fond de ce document indiqua que la Russie considérait les offres de négociation des Etats-Unis et de l’OTAN étant totalement inadaptées aux exigences des intérêts fondamentaux de la Russie en matière de sécurité.
    Le 16 février vers midi, la Deutschlandfunk a interviewé une «experte» de la Fondation allemande pour la science et la politique, proche du gouvernement, à propos de la visite du chancelier allemand à Moscou. Cette experte s’est montrée très critique envers la Russie, soulignant à plusieurs reprises qu’après 1990, des accords avaient été conclus fixant que tout pays membre de l’OSCE puisse librement décider de ses alliances militaires, ce dont la Russie ne tiendrait pas compte. Elle a toutefois omis de mentionner que ces traités de l’OSCE souscrivaient également, et avec le même poids, au principe de l’indivisibilité de la sécurité dans l’espace de l’OSCE et qu’aucun état ne pouvait «consolider sa sécurité au détriment de celle des autres Etats» – ce qui constitue, dans le conflit actuel, l’essentiel des revendications russes (cf. Horizons et débats n° 3/4 du 15 février 2022).
    M. Steinmeier, le président allemand nouvellement réélu, s’en est pris à la Russie et à son président lors du premier discours qui a suivi sa réélection, le 15 février 2022, en ces termes: «Nous nous trouvons au milieu d’un risque de conflit militaire, voire de guerre en Europe de l’Est. Et la Russie en porte la responsabilité. […] J’en appelle donc au président Poutine: desserrez l’étau autour du cou de l’Ukraine!» – ce qui est une autre façon de voir la réalité à l’envers. Entre-temps, depuis jeudi passé, cette teneur de désigner Poutine comme seul responsable de ce qu’est devenu «la crise ukrainienne» a pris la forme d’une psychose de masse.

En politique, les mensonges peuvent
générer une périlleuse dynamique

En politique, les mensonges peuvent générer une périlleuse dynamique, qui peut aller de la dissimulation délibérée à la promotion d’une hystérie politique, en passant par la stratégie des prophéties auto-réalisatrices – on ment pour obtenir un résultat. On doit donc partir du principe que les vrais responsables de la montée de la crise ukrainienne, situés dans les pays de l’OTAN, veulent et ont toujours voulu délibérément cette rupture des relations avec la Russie, cette hystérie étant assortie de lourdes – et mensongères – accusations à l’encontre de la politique russe: pour eux, c’est la Russie seule l’agresseur tandis que les pays de l’OTAN feraient, eux, tout pour  maintenir la paix. Pense-t-on en effet, au siège de l’OTAN, pouvoir faire oublier toutes ces guerres illégales menées par les pays de l’OTAN – Yougoslavie, Afghanistan, Irak, Libye et Syrie – au cours des 25 dernières années, ainsi que les victimes et les destructions qui en ont résulté et pour lesquelles aucun des responsables n’a jusqu’à présent eu à rendre de comptes?
    Depuis quelques semaines déjà, dans la confrontation actuelle entre, d’une part, les Etats-Unis, l’OTAN ensemble avec l’UE, et la Russie de l’autre, les Etats-Unis affirment – sans en présenter la moindre preuve – que la Russie va lancer son invasion de l’Ukraine par une opération «sous fausse bannière» Ne s’agit-il pas, là déjà, d’un mensonge politique tout à fait particulier? Si, par exemple, l’armée ukrainienne (ou ses groupes armées interposés – comme l’avait fait l’armée géorgienne en 2008 en Ossétie du Sud) – avaient effectivement attaqué le Donbass et que la Russie se voie donc dans l’obligation de venir en aide militairement aux quelques 800 000 russophones du Donbass, les raisons qu’elle invoquerait pour justifier cette assistance ne seraient-elles pas d’ores et déjà rejetées à titre préventif comme de la «désinformation»? Il conviendrait donc de s’alarmer de cette recrudescence d’informations russes au sujet du bombardement du Donbass par les troupes ukrainiennes depuis le 17 février, au lieux de les éclipser de manière, semble-t-il, systématique dans nos médias. Tout cela ne serait-il que de la «désinformation» russe ... ou s’agirait-il en réalité d’une autre opération américaine prévue de longue date, une provocation longuement planifiée?

Une question de puissance
et de politique de pouvoir

La variété des opportunités de mensonges politiques ne doit pas faire oublier la nature de l’enjeu: la puissance et la politique de pouvoir. L’absence de scrupules des dirigeants et l’allégeance de leurs vassaux ne connaissent pas de limites morales, comme l’ont déjà montré les 19e et 20e siècles. Et les deux premières décennies du 21e siècle ne semblent pas non plus avoir apporté de changement.

On peut exprimer son désaccord.
C’est même une nécessité!

Mais on peut exprimer son désaccord, c’est même une nécessité. Non parce qu’il permet d’inverser immédiatement le cours des choses. Ce serait là une illusion. Mais faire entendre sa voix en faveur de la vérité et contre le mensonge, cela correspond à la nature sociale de l’homme. La coexistence pacifique, dont dépend l’existence de chacun d’entre nous, ne peut exister sans une confiance réciproque. Si être de «bonne foi» n’est plus d’actualité, la coexistence s’en trouve perturbée – happée par le délire du pouvoir – et se désagrège de plus en plus. Et cela, non seulement dans les relations internationales mais aussi entre les hommes au sein de leur propre pays.
    Non seulement nous, mais aussi les générations futures, avons besoin de modèles d’honnêteté et de sincérité. Le mensonge triomphant engendre la peur et affaiblit l’être humain, car seule la sincérité permet à l’homme de retrouver son âme. Les esprits corrompus se soumettent au principe de l’oppression, les âmes pures se construisent autour de la vérité. Nous, les Allemands, notamment ceux de la génération d’après-guerre, savons que dans la période la plus sombre de l’histoire allemande,  ce sont les voix courageuses qui ont éclairé la voie pour nous, les jeunes Allemands de l’après-guerre.

La vérité, plus forte que le mensonge

La vérité est plus forte que le mensonge. Le dicton populaire dit que «les mensonges ont la vie courte». Nous savons à présent que de nombreux mensonges politiques ont été proférés au cours des dernières décennies. Ce travail de rétablissement de la vérité, le mérite en revient à ceux qui l’ont imperturbablement recherchée pour ensuite l’exprimer publiquement. «Tout a commencé par un mensonge», c’était le titre d’un film de la WDR diffusé début 2001, environ un an et demi après le déclenchement de la guerre d’agression de l’OTAN contre la République fédérale de Yougoslavie, contraire au droit international. Le mensonge a perduré à chaque nouvelle guerre des Etats-Unis et de leurs alliés. Des gens courageux ont dénoncé ces mensonges et nous sommes nombreux à leur en être reconnaissants.

Faire un usage public de sa raison –
en tous lieux et en toutes circonstances

Emmanuel Kant affirme, dans son essai philosophique «Beantwortung der Frage: Was ist Aufklärung» (Réponse à la question: qu’est-ce les Lumières), publié pour la première fois en 1784 – cinq ans avant la Révolution française – que le grand public ne peut «accéder que lentement aux lumières.» Et Kant de poursuivre: «Une révolution entraînera peut-être le rejet du despotisme personnel et de l’oppression cupide et autoritaire, mais jamais une véritable réforme de la manière de penser. Au contraire, de nouveaux préjugés surgiront, qui domineront la grande masse irréfléchie tout autant que les anciens. Or, pour répandre ces lumières, il n’est besoin de rien d’autre que de la liberté […]».

1Cf. à ce sujet et sur la «communication stratégique»: Trautvetter, Bernhard. «Die (Vor-) Kriegspropaganda und die ‹Strategische Kommunikation›». Ds: www.nachdenkseiten.de  du 15/02/2022

«Terrorisme médiatique»

Question: “Les Etats-Unis partent de l’idée que la Fédération de Russie va ‘agresser’ l’Ukraine dans un ou deux jours au plus tard. Simultanément, le Ministère russe de la Défense a communiqué il y a une heure que les unités ayant participé à l’exercice militaire étaient en train de retrouver leurs bases. Cela signifie-t-il que ‘l’agression’ russe a été réexaminée? Ou ne figurait-elle jamais dans les intentions russes?”
Sergueï Lavrov: “Les exercices militaires de la Russie planifiés et réalisés sur son territoire à elle, j’aimerais mettre l’accent là-dessus, commencent, se poursuivent et se terminent selon notre calendrier à nous. A maintes occasions, nous avons insisté sur le fait que nos exercices militaires, peu importe si ils se déroulent dans la partie occidentale de notre pays, à l’Extrême-Orient ou en forme d’exercices militaires combinés russes-bélarus, se réalisent selon un calendrier établi à l’avance. Cela se déroule indépendamment de ce qu’on peut penser, ou de ceux qui tombent dans l’hystérique ou qui déclenchent un véritable terrorisme médiatique, et je n’ai pas peur de m’exprimer de la sorte.»

Source: Discours et réponses du Ministre de la Défense de la Fédération de Russie, M. Sergueï Lavrov, lors d’une conférence médiatique à la suite des délibérations avec le Président en fonction de OSCE et Ministre des affaires extérieures de la Pologne, M. Zbigniev Rau, à Moscou, le 15 février 2022, https://mid.ru/en/foreign_policy/news/1798511 , 15/02/2022.
(Traduction Horizons et débats)

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