Comment le CMI, le PGEM et le FIRE ont pris possession de l’OTAN

par Michael Hudson*

Quels sont les buts de la nouvelle guerre froide? Que cherche-t-elle aujourd’hui à changer ou à «solutionner»? C’est là une question à poser mais dont la réponse en implique une autre: qui déclenche une guerre? Car il y a toujours deux camps: l’agresseur et l’agressé. L’agresseur a prévu de subir un certain nombre d’effets-retour tandis que l’agressé recherche des séquelles accidentelles qu’il pourrait exploiter. Dans ce cas, il y a de part et d’autre affrontement entre les résultats escomptés et les intérêts particuliers.

 

Depuis 1991, ce sont les Etats-Unis qui constituent les forces armées actives et les agresseurs. Etant donné qu’ils ont refusé le désarmement mutuel au sein des pays du Pacte de Varsovie et de l’OTAN, on n’a donc pas pu bénéficier des «dividendes de la paix». A la place, l’administration Clinton et les gouvernements successifs ont poursuivi la politique américaine dans le sens d’une nouvelle expansion militaire menée au travers de l’OTAN. Cette activité leur a rapporté 30 années de profits: politique opérée sous la forme d’un glissement de la politique étrangère de l’Europe occidentale, ainsi que celle d’autres alliés américains hors de leur sphère de politique intérieure, et en faveur de leur propre lobby de «sécurité» nationale (par ce mot on désigne les intérêts particuliers innommables autrement) orienté vers les Etats-Unis. En matière de politique étrangère, l’OTAN, devenue l’organe décisionnel de l’Europe, allait même jusqu’à prendre le pas sur les intérêts économiques nationaux.
    La dernière offensive en date visant la Russie a été l’extension de la violence ethnique antirusse exercée après 2014 par le régime néo-nazi ukrainien post-Maïdan; son objectif déclaré (et atteint) était d’induire une épreuve de force en réaction aux inquiétudes des intérêts américains qui craignaient de perdre leur influence économique et politique sur leurs alliés de l’OTAN et d’autres pays satellites de la zone dollar – ces pays pouvant alors trouver de meilleures perspectives de profit dans l’augmentation des échanges et des investissements avec la Chine et la Russie.
    Afin de comprendre quels sont les objectifs et les intérêts américains pouvant se trouver menacés, il est nécessaire de pénétrer la nature de la politique américaine et  du «blob», c’est-à-dire celle de la planification centrale du gouvernement, cette dernière étant impossible à expliquer uniquement par l’étude des politiques officiellement démocratiques. Il ne s’agit pas là de politique appliquée par les sénateurs et les représentants des Etats-Unis, qui représentent leurs circonscriptions électorales ou leurs Etats au Congrès.

Les trois oligarchies qui contrôlent
la politique étrangère américaine

Il serait plus réaliste de considérer la politique économique ainsi que la politique extérieure des Etats-Unis en fonction du complexe militaro-industriel, du complexe pétrolier et gazier (y compris minier) et du complexe bancaire et immobilier qu’en fonction de la politique des Républicains ou des Démocrates. Les principaux sénateurs et les membres les plus influents du Congrès ne représentent pas tant leur Etat et leur district que les intérêts économiques et financiers de ceux qui ont majoritairement financé leur campagne politique.
    Un diagramme de Venn montrerait que dans le monde actuel, le post-Citizen-United World, les politiciens américains représentent non pas leurs électeurs, mais d’abord leurs donateurs, lesquels se répartissent essentiellement en trois blocs principaux.
    Il s’agit de trois grands groupes oligarchiques ayant acheté le contrôle du Sénat et du Congrès afin de placer leurs propres décideurs politiques au sein du Département d’Etat et du Département de la Défense.

1o Le complexe militaro-industriel (CMI)
Le premier d’entre eux est le complexe militaro-industriel (CMI) – des fabricants d’armes tels que Raytheon, Boeing et Lockheed-Martin, qui ont largement diversifié leurs usines et leur main-d’œuvre dans quasiment tous les Etats, principalement dans les circonscriptions du Congrès où sont élus les responsables des principales commissions parlementaires. Leur base économique est la rente de monopole, provenant essentiellement de leurs ventes d’armes à l’OTAN, aux pays exportateurs de pétrole au Proche-Orient et à ceux dont la balance des paiements est excédentaire. Les actions de ces sociétés ont grimpé en flèche dès l’annonce de l’invasion russe, entraînant une flambée des marchés boursiers pendant deux jours. Les investisseurs reconnaissaient que la guerre, dans un monde de coûts majorés, le «capitalisme du Pentagone»1 (selon la description de Seymour Melman) offrirait un filet de sécurité nationale garanti pour les profits monopolistiques des industries de guerre. Les sénateurs et les représentants du Congrès de Californie et de Washington incarnent traditionnellement le CMI, ainsi que le Sud, solide bastion militariste. La surenchère militaire de la semaine dernière promet des ventes d’armes vertigineuses à l’OTAN et à d’autres alliés des États-Unis, ce qui enrichira les véritables électeurs de ces politiciens. L’Allemagne a promptement convenu d’augmenter ses dépenses en armements à plus de 2 % du PIB.

2o Le secteur pétrolier, gazier et minier (PGEM)
Le deuxième grand bloc oligarchique est le secteur pétrolier et gazier, complété par le secteur minier (PGEM) qui exploite la rente, profitant des faveurs fiscales spéciales accordées par l’Amérique aux entreprises qui vident le sous-sol de ses ressources naturelles pour ensuite les rejeter dans l’atmosphère, les océans et les réserves d’eau. A l’instar du secteur bancaire et immobilier soucieux de pérenniser la rente économique et de majorer les plus-values sur les logements et autres actifs, l’objectif du Secteur PGEM est de maximiser le prix de son énergie et de ses matières premières afin de rentabiliser au maximum sa rente sur les ressources naturelles. Monopoliser le marché pétrolier de la zone dollar et l’isoler du pétrole et du gaz russe est une priorité majeure des Etats-Unis depuis plus d’un an, dans la mesure où le gazoduc Nord Stream 2 menaçait de lier plus étroitement les économies d’Europe occidentale et de Russie.
    Les sénateurs du Texas et d’autres Etats occidentaux producteurs de pétrole et d’exploitation minière sont les principaux lobbyistes du PGEM et le département d’Etat exerce une forte influence sur le secteur pétrolier en lui fournissant un bouclier de sécurité au niveau national pour les exonérations fiscales spéciales consenties à ce secteur particulier. Cet objectif politique a pour conséquence d’ignorer et de rejeter les initiatives environnementales visant à remplacer le pétrole, le gaz et le charbon par des sources d’énergie alternatives. Dans cet ordre d’idées, l’administration Biden a donc encouragé l’expansion des forages en mer, apporté son soutien à l’oléoduc canadien conduisant à la source de pétrole la plus polluante au monde, les sables bitumineux de l’Athabasca, et salué la relance du fraking aux États-Unis.
    L’élargissement de la politique étrangère [sous la forme de l’élargissement de l’OTAN] vise à empêcher d’autres pays, qui ne laissent pas le contrôle de leur pétrole, de leur gaz et de leurs mines aux entreprises américaines, de concurrencer les fournisseurs américains sur les marchés mondiaux. L’isolement de la Russie (et de l’Iran) des marchés occidentaux réduira l’offre de pétrole et de gaz et fera grimper les prix et les bénéfices des entreprises en conséquence.

3o Le secteur de la finance, des assurances et de l’immobilier
Le troisième grand groupe d’oligarques est le secteur symbiotique de la finance, de l’assurance et de l’immobilier (FIRE) – l’héritier moderne du capitalisme financier de l’ancienne noblesse terrienne postféodale en Europe, vivant de rentes foncières. Comme la plupart des logements dans le monde actuel sont occupés par les propriétaires eux-mêmes (même si le nombre de propriétaires absents a fortement augmenté depuis la vague d’expulsions d’Obama après 2008), la rente foncière est en grande partie versée au secteur bancaire sous forme d’intérêts hypothécaires et de remboursement de dettes (en raison de l’augmentation de la dette par rapport aux fonds propres, car les crédits bancaires font grimper les prix de l’immobilier). Environ 80 % des crédits bancaires aux Etats-Unis et au Royaume-Uni concernent le secteur immobilier, qui fait grimper les prix des terrains afin de réaliser des gains en capital – qui sont en fait exonérés d’impôts pour les propriétaires absents.
    
Ce bloc bancaire et immobilier axé sur Wall Street est encore plus largement divisé par district que le MIC. Son sénateur new-yorkais de Wall Street, Chuck Schumer, est à la tête du Sénat, soutenu depuis longtemps par l’ancien sénateur de Delaware issu de l’industrie des cartes de crédit, Joe Biden, et par les sénateurs du Connecticut issus du secteur des assurances, centré dans cet Etat. Au niveau national, l’objectif de ce secteur est de maximiser les rentes foncières et les «gains en capital» résultant de l’augmentation des rentes foncières. Au niveau international, l’objectif du secteur FIRE est de privatiser les économies étrangères (principalement pour garantir le privilège de la création de crédit entre les mains des Etats-Unis). L’objectif est de transformer les infrastructures d’Etat et les services publics en monopoles [privatisés] à but lucratif, offrant des services de base (tels que les soins de santé, l’éducation, les transports, les communications et les technologies de l’information) au prix fort, plutôt qu’à des prix subventionnés permettant de réduire le coût de la vie et des affaires. Et Wall Street a toujours été étroitement liée à l’industrie pétrolière et gazière (à savoir à des conglomérats bancaires comme Citigroup, dominé par Rocke-feller, et la Chase Manhattan).
    Les secteurs FIRE, MIC et PGEM sont les trois secteurs de rentiers2 qui dominent le capitalisme financier post-industriel actuel. Leur fortune s’est envolée avec la hausse des actions MIC et PGEM. Et les efforts visant à exclure la Russie du système financier occidental (et en partie maintenant de SWIFT), combinés aux effets négatifs de l’isolement des économies européennes de l’énergie russe, promettent de déclencher un afflux vers les titres financiers en dollars.
    Comme nous l’avons mentionné au début, il est plus utile d’examiner la politique économique et étrangère américaine en termes de complexes basés sur ces trois secteurs de rentiers qu’en termes de politique des républicains et des démocrates. Les principaux sénateurs et membres du Congrès ne représentent pas tant leurs Etats et comtés que les intérêts économiques et financiers de leurs principaux bailleurs de fonds. C’est pourquoi ni l’industrie manufacturière ni l’agriculture ne jouent aujourd’hui un rôle dominant dans la politique étrangère américaine. La convergence des objectifs politiques des trois groupes de rentiers dominants aux Etats-Unis éclipse les intérêts des travailleurs et même du capital industriel en dehors du MIC. Cette convergence est la caractéristique déterminante du capitalisme financier postindustriel actuel. Il s’agit en fait d’un retour à la recherche de rente économique, indépendante de la politique des travailleurs et du capital industriel.
    La dynamique à retracer aujourd’hui est la question de savoir pourquoi ce «blob» oligarchique a trouvé son intérêt à pousser la Russie dans une attitude considérée  manifestement par la Russie  comme une attitude «do-or-die» pour s’opposer aux attaques de plus en plus violentes contre les provinces russophones d’Ukraine orientale de Louhansk et de Donetsk et aux menaces simultanées occidentales toujours plus grandes contre la Russie.

Les conséquences attendues de la nouvelle
guerre froide pour le «blob» du rentier

Comme l’a expliqué le Président Joe Biden, l’escalade militaire actuelle orchestrée par les Etats-Unis («Prodding the Bear») ne concerne pas vraiment l’Ukraine. M. Biden a promis au début qu’aucune troupe américaine ne serait impliquée. Mais il exige depuis plus d’un an que l’Allemagne empêche le gazoduc Nord Stream 2 d’approvisionner l’industrie allemande et ses habitations en gaz bon marché, mais se tourne vers les fournisseurs américains beaucoup plus chers.
    Les autorités américaines ont d’abord tenté d’empêcher la construction du gazoduc. Les entreprises ayant soutenu la construction ont été sanctionnées, mais la Russie a fini par achever elle-même le gazoduc. Les Etats-Unis ont ensuite fait pression sur les politiciens allemands, traditionnellement souples, en affirmant que l’Allemagne et le reste de l’Europe seraient exposés à une menace pour leur sécurité nationale si la Russie fermait le robinet du gaz afin d’obtenir des concessions politiques ou économiques présumées. Les demandes concrètes de la Russie n’ont pas pu être envisagées et sont donc restées dans l’ombre. Elles ont pris la forme d’un «blob». L’Allemagne a refusé d’autoriser la mise en service officielle de Nord Stream 2.

Dirigé contre lAllemagne

L’un des principaux objectifs de la nouvelle guerre froide actuelle est de monopoliser le marché des livraisons américaines de gaz naturel liquéfié (GNL). Déjà sous l’administration de Donald Trump, Angela Merkel a été contrainte de promettre de dépenser un milliard de dollars pour la construction de nouvelles installations portuaires pour les pétroliers américains afin qu’ils puissent décharger du gaz naturel pour le marché allemand. La victoire des démocrates aux élections de novembre 2020 et le départ consécutif de Mme Merkel de la vie politique allemande ont entraîné l’annulation de cet investissement portuaire, de sorte que l’Allemagne n’a vraiment pas d’autre alternative que d’importer du gaz russe pour chauffer ses maisons, fournir de l’électricité à ses compagnies d’électricité et des matières premières pour son industrie des engrais, et donc pour maintenir sa productivité agricole.
    L’objectif stratégique le plus urgent des Etats-Unis dans le cadre de la confrontation de l’OTAN avec la Russie est donc l’augmentation des prix du pétrole et du gaz, surtout au détriment de l’Allemagne. Des prix de l’énergie plus élevés n’apportent pas seulement des bénéfices et des gains boursiers aux entreprises pétrolières américaines, mais priveront également l’économie allemande d’une grande partie de ses besoins énergétiques. Il semble que les Etats-Unis aient vaincu l’Allemagne pour la troisième fois en un siècle – renforçant à chaque fois leur contrôle sur une économie allemande de plus en plus dépendante des Etats-Unis pour ses importations et sa direction politique, l’OTAN constituant un contrôle efficace contre toute résistance nationaliste à l’intérieur du pays.
    L’augmentation des prix de l’essence, du chauffage et d’autres énergies affectera également les consommateurs aux Etats-Unis et dans d’autres pays (en particulier dans les pays du Sud qui connaissent un déficit énergétique) et entraînera également une diminution de l’argent disponible pour les biens et services nationaux dans le budget familial américain. Les propriétaires et les investisseurs marginalisés pourraient ainsi être mis sous pression, ce qui pourrait entraîner une nouvelle concentration de la propriété dans l’immobilier résidentiel et commercial aux Etats-Unis, ainsi que le rachat de propriétaires immobiliers en difficulté dans d’autres pays confrontés à une hausse des coûts de chauffage et d’énergie. Cela est toutefois considéré comme un dommage collatéral du blob post-industriel.
    Les prix des denrées alimentaires vont également augmenter, à commencer par ceux du blé. (La Russie et l’Ukraine représentent 25 % des exportations mondiales de blé.) Cela mettra en difficulté de nombreux pays du Moyen-Orient et du Sud mondial qui connaissent un déficit alimentaire, détériorera leur balance des paiements et entraînera un risque de défaut de paiement sur la dette extérieure.
    En réponse aux sanctions sur les devises et SWIFT, les exportations de matières premières russes pourraient être bloquées par la Russie. Cela risque de perturber les chaînes d’approvisionnement de matériaux importants comme le cobalt, le palladium, le nickel et l’aluminium (dont la production consomme surtout beaucoup d’électricité, ce qui rend ce métal plus cher). Si la Chine décidait d’être la prochaine nation menacée et rejoignait la Russie dans une protestation commune contre la guerre commerciale et financière des Etats-Unis, les économies occidentales seraient confrontées à un choc sévère.
    Le rêve à long terme des nouveaux guerriers froids des Etats-Unis est le démantèlement de la Russie ou du moins le rétablissement de la kleptocratie managériale des boys d’Eltsine/Harvard, les oligarques tentant de monnayer leurs privatisations sur les marchés boursiers occidentaux. L’PGEM rêve toujours de prendre le contrôle majoritaire de Yukos et de Gazprom. Wall Street aimerait bien assister à un nouveau boom boursier russe. Et les investisseurs du MIC se réjouissent de la perspective de vendre plus d’armes pour rendre tout cela possible.

Comment la Russie compte-t-elle profiter
des conséquences involontaires de l’Amérique?

Que veut la Russie? Avant tout, elle veut éliminer le noyau néonazi et antirusse installé par le massacre et le coup d’Etat de Maïdan en 2014. L’Ukraine doit être neutralisée, ce qui signifie pour la Russie qu’elle soit essentiellement pro-russe et dominée par Donetsk, Louhansk et la Crimée. L’objectif est d’éviter que l’Ukraine ne devienne le théâtre d’actions antirusses orchestrées par les Etats-Unis, à l’instar de la Tchétchénie et de la Géorgie.
    
L’objectif à long terme de la Russie est de détacher l’Europe de l’OTAN et de la domination des Etats-Unis – et de créer ainsi, avec la Chine, un nouvel ordre mondial multipolaire centré sur une Eurasie économiquement intégrée. L’objectif est de dissoudre complètement l’OTAN et de promouvoir ensuite la politique globale de désarmement et de dénucléarisation souhaitée par la Russie. Cela limitera non seulement les achats d’armes à l’étranger par les Etats-Unis, mais pourrait également entraîner des sanctions contre les futures aventures militaires des Etats-Unis. L’Amérique aurait ainsi moins de possibilités de financer ses opérations militaires, la dédollarisation s’accélérant.
    Maintenant qu’il devrait être évident pour tout observateur informé que (1) le but de l’OTAN est l’agression et non la défense, et (2) qu’il n’y a pas d’autre territoire à conquérir pour l’OTAN sur les vestiges de l’ancienne Union soviétique, quel est l’intérêt pour l’Europe d’être encore membre? Il est évident que la Russie n’envahira plus jamais l’Europe. Elle n’a rien à gagner – et n’avait rien à gagner en combattant l’Ukraine, si ce n’est de repousser l’expansion par procuration de l’OTAN dans ce pays et les attaques soutenues par l’OTAN en Novorossia.
    Les dirigeants européens orientés vers la nation (la gauche est en grande partie pro-USA) vont-ils demander pourquoi leurs pays devraient payer pour des armes américaines qui ne font que les mettre en danger, payer des prix plus élevés pour le GNL et l’énergie américains, payer plus pour les céréales et les matières premières produites en Russie, alors qu’ils perdent en même temps la possibilité de réaliser des ventes à l’exportation et des bénéfices sur des investissements pacifiques en Russie – et peut-être aussi perdre la Chine?
    Après le récent vol des réserves afghanes (et la saisie des stocks d’or vénézuéliens par l’Angleterre), la confiscation des réserves monétaires russes par les Etats-Unis menace à présent l’attachement de tous les pays à l’étalon dollar et, par conséquent, le rôle du dollar comme vecteur d’économies de devises par les banques centrales du monde. Cela accélérera le processus international de dédollarisation déjà entamé par la Russie et la Chine, qui s’appuient sur la possession mutuelle de leurs monnaies. A plus long terme, la Russie constituera probablement, avec la Chine, une alternative au FMI et à la Banque mondiale, dominés par les Etats-Unis. L’annonce par la Russie de l’arrestation des nazis ukrainiens et de la tenue d’un procès pour crimes de guerre semble indiquer qu’après la victoire militaire de la Russie en Ukraine, une alternative au Tribunal de La Haye sera créée. Seul un nouveau tribunal international pourrait juger les criminels de guerre, des dirigeants néonazis ukrainiens aux fonctionnaires américains responsables de crimes contre l’humanité au sens des lois de Nuremberg.
    Je ne peux pas imaginer que la Russie ait l’intention de gaspiller des ressources et des vies humaines pour une occupation. Sa première mission était de stopper l’attaque contre les provinces russophones de l’Est et de protéger la Crimée. Sa deuxième tâche était d’éradiquer les forces néonazies, de capturer leurs chefs si possible et de les juger pour crimes de guerre – puis de monter l’échelle vers leurs sponsors américains, la NED, etc.
    Il est bien sûr possible que l’Europe se disloque. Dans ce cas, la Russie se tournera vers la Chine et les autres membres de l’OCS. L’Europe souffrira de graves problèmes dans sa chaîne d’approvisionnement, d’une inflation des prix des matières premières et de contraintes budgétaires pour sa population et ses gouvernements.

Le «blob» américain a-t-il vraiment réfléchi
aux conséquences de la guerre de l’OTAN?

C’est presque de l’humour noir quand on voit les tentatives américaines de convaincre la Chine de se joindre aux Etats-Unis pour dénoncer les actions de la Russie en Ukraine. La plus grande conséquence involontaire de la politique étrangère américaine a été de rassembler la Russie et la Chine, ainsi que l’Iran, l’Asie centrale et d’autres pays, le long de l’initiative «Belt and Road».
    La Russie rêvait de créer un nouvel ordre mondial, mais c’est l’aventurisme des Etats-Unis qui a poussé le monde vers un tout nouvel ordre – un ordre qui semble être dominé par la Chine en tant que vainqueur par défaut, maintenant que l’économie européenne s’est essentiellement disloquée et que l’Amérique reste avec ce qu’elle a attrapé de la Russie et de l’Afghanistan, mais sans la capacité de gagner un soutien futur.


1Cost-plus pricing: formation des prix déterminée par l’offre, en l’occurrence l’industrie de l’armement, qui ajoute aux coûts de production une marge bénéficiaire fixée pour assurer le profit.
2Un rentier est une personne qui vit de paiements réguliers provenant de capitaux investis en actions ou en obligations, de la location de biens immobiliers ou de la location de terres. (Wikipdia)
Source: https://www.counterpunch.org/2022/03/01/america-defeats-germany-for-the-third-time-in-a-century/ 
(Traduction Horizons et débats)

 

*Michael Hudson (*1939) est président de l’Institute for the Study of Long-Term Economic Trends (ISLET), qui se consacre à l’étude de la finance nationale et internationale, du revenu national et de la comptabilisation des biens immobiliers ainsi qu’à l’histoire économique de l’Orient ancien. Il a été analyste financier à Wall Street et professeur d’économie à l’université du Missouri, Kansas City. Il est l’auteur de nombreux livres et articles. Il est également conseiller économique auprès de gouvernements du monde entier, dont l’Islande, la Lettonie et la Chine, dans les domaines de la finance et de la fiscalité.

La Russie est toujours sous-estimée

par Guy Mettan

Les événements dramatiques qui se déroulent ces jours en Ukraine nous obligent à revenir une fois de plus sur le problème de la Russie et de l’Europe.  
    Ce qui se passe aujourd’hui est la conséquence de l’engrenage fatal enclenché après 1991 et que certains responsables américains, tels Henry Kissinger, Zbigniew Brezinski ou Georges Kennan, avaient anticipé si l’on persistait à braquer Moscou.
    En attendant de voir plus clair dans les causes et les conséquences de ce conflit armé, il convient de tordre le cou à deux assertions qui reviennent en boucle dans les commentaires […] que la Russie serait une économie de seconde zone, en voie de déclin rapide, et dont le PNB serait inférieur à celui de l’Espagne.
    Ce genre de propos fait plaisir aux russophobes qui les profèrent et qui prennent leurs désirs pour des réalités. Mais ils sont faux.
    Dans une étude publiée dans l’édition de novembre dernier de la revue Foreign Affairs, et qui sert de bible à la politique impériale américaine, deux chercheurs ont mis en garde contre cette illusion. Non seulement l’économie russe est plus puissante qu’on veut bien le dire – elle se hisse au 6ème rang mondial et au 2ème rang européen derrière l’Allemagne en termes de parité de pouvoir d’achat – mais elle est résiliente et s’est beaucoup renforcée depuis 2014 à cause, ou plutôt grâce aux sanctions prises contre elle.
    Naturellement, ces auteurs, membres d’un think tank proche du Pentagone (le Center for a New American Security), développent cette thèse afin d’exiger encore plus de crédits militaires et de moyens dans la lutte contre la Russie. Les Etats-Unis, écrivent-ils, doivent se donner les moyens de contenir et la Russie et la Chine afin de préserver leur hégémonie «démocratique» dans le monde.
    Mais au moins admettent-ils l’évidence. Voyons les faits. Sur le plan financier, la Russie possède des réserves parmi les plus importantes du monde, à hauteur de 650 milliards de dollars, ce qui lui permet donc d'agir avec prévoyance. Sa dépendance au dollar a été drastiquement réduite. Un système de paiement parallèle à SWIFT est en train d’être mis en place. Sa dette extérieure est faible et ses budgets publics sont équilibrés, phénomènes inconnus chez nous. Ses exportations ont été largement diversifiées, notamment en direction de l’Asie et du Moyen Orient. Sa production agricole a bondi au point qu’elle est devenue la première exportatrice mondiale de blé depuis 2017. Elle reste le premier fournisseur de gaz et de pétrole de l’Europe (et ô paradoxe, le 2ème des Etats-Unis en 2021!)
    Elle se réindutrialise à grande vitesse, notamment dans la pétrochimie, les matières plastiques et les matériaux composites, en profitant d’une énergie bon marché. Elle a développé ses propres technologies numériques et plateformes internet, indépendamment des géants californiens. Et enfin, son industrie d’armement est performante comme l’attestent ses ventes, tout en se montrant très innovante dans certains secteurs comme les missiles hypersoniques et la cyberguerre. On notera au passage que la Russie sait mener des guerres limitées et peu coûteuses en argent et en hommes comme on l’a vu en Syrie. Comparé aux trillions de dollars dépensés en vain par les Etats-Unis et l’OTAN en Afghanistan et en Irak, ce n’est pas un mince avantage.
    Dernier constat, la démographie, que l’on dit en berne. Le déclin démographique russe est réel mais loin d’être catastrophique car il est compensé par des apports de main d’œuvre des alliés d’Asie centrale. L’espérance de vie et l’indice de développement humain se sont beaucoup améliorés, alors que d’autres indicateurs comme le taux de suicide et la mortalité infantile sont en baisse notable. […]

Source: https://bonpourlatete.com/debat/l-ukraine-et-les-precedents-du-golan-et-du-kosovo 

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