Les contraintes politiques aux Etats-Unis empêchent toute réflexion critique sur la crise ukrainienne

par Scott Ritter*

Depuis que la Russie a lancé une opération militaire contre l’Ukraine, la foule anti-russe a mis en avant un récit construit autour des thèmes autosuffisants de l’irrationalité du Président russe Vladimir Poutine, et de ses fantasmes d’après-guerre froide de ressusciter l’ancienne Union soviétique.
    Ce narratif ignore la réalité du fait que, loin d’agir sur un coup de tête, le Président russe travaille à partir d’un agenda de stratégies exprimées lors de la conférence de Munich sur la sécurité , tout en avertissant les dirigeants européens réunis de la nécessité d’un nouveau cadre de sécurité pour remplacer le système unitaire actuellement en place, construit comme il l’était autour d’une alliance transatlantique (OTAN) dirigée par les Etats-Unis.
    En outre, loin de chercher à reconstituer l’ancienne Union soviétique, M. Poutine cherche simplement à mettre en place un système d’après-guerre froide protégeant les intérêts et la sécurité du peuple russe, y compris de ceux qui, sans que ce soit leur faute, se sont retrouvés à l’extérieur des frontières de la Russie après l’effondrement de l’Union soviétique.
    A l’heure où les récits sont façonnés par des politiciens, qui se conforment aux exigences des impératifs de la politique intérieure, par opposition à la réalité géopolitique, la logique fondée sur les faits n’est pas en vogue. Depuis des décennies, les dirigeants russes sont confrontés à un phénomène difficile: les démocraties occidentales, qui s’efforcent de faire face à de graves fractures dues à leurs propres faiblesses internes, produisent des dirigeants politiques manquant de continuité dans leur orientation et leurs objectifs lorsqu’il s’agit de relations étrangères et de sécurité nationale.
    Parce que la Maison Blanche est l’otage des contraintes politiques imposées par la réalité de la politique partisane intérieure, où l’adage «C’est l’économie, idiot» résonne bien plus que toute discussion factuelle sur la pertinence de l’OTAN de l’après-guerre froide, ce qui passe pour une discussion nationale sur les questions importantes composant la sécurité étrangère et nationale est, le plus souvent, identique au déroulement d’un débat national sur les questions importantes dans le domaine des affaires étrangères. Et la sécurité nationale se réduit à des phrases lapidaires répondant à un besoin de remplacer les complexités d’un dialogue équilibré par une simplicité du type «bon contre mal», plus facile à digérer par un électorat où les nids de poule et les taux d’imposition comptent plus que la réalité géopolitique. Plutôt que d’essayer d’expliquer au peuple américain les racines historiques des préoccupations de M. Poutine concernant l’élargissement de l’OTAN, ou l’impraticabilité associée à toute reconstitution théorique de l’ancienne Union soviétique, l’élite politique américaine définit M. Poutine comme un dictateur autocratique (il ne l’est pas) ayant des rêves grandioses d’un empire mondial dirigé par la Russie (de tels rêves n’existent pas).

Il est impossible de raisonner un homologue politique dont les formulations politiques doivent se conformer à des récits fondés sur l’ignorance. La Russie, confrontée au fait que ni les Etats-Unis ni l’OTAN ne sont disposés à s’engager dans une discussion responsable sur la nécessité d’un cadre de sécurité européen transcendant l’instabilité inhérente à une OTAN expansive cherchant à empiéter directement sur les frontières de la Russie, a pris des mesures pour modifier le cadre dans lequel ces discussions se dérouleraient. La Russie avait cherché à créer un tampon neutre entre elle et l’OTAN par le biais d’accords excluant l’adhésion à l’OTAN de l’Ukraine, qui a éloigné la puissance de combat de l’OTAN de ses frontières en insistant pour que les capacités militaro-techniques de l’OTAN soient retirées derrière les frontières de l’OTAN telles qu’elles existaient en 1997. Les Etats-Unis et l’OTAN ont rejeté les prémisses mêmes d’un tel dialogue.
    L’action militaire russe contre l’Ukraine doit être évaluée dans le contexte de cette réalité. En lançant une opération militaire spéciale contre l’Ukraine, la Russie crée une nouvelle réalité géopolitique qui s’articule autour de la création d’une zone tampon d’Etats slaves alliés (le Belarus et l’Ukraine) qui jouxte l’OTAN d’une manière similaire à la frontière de l’époque de la guerre froide représentée par la frontière séparant l’Allemagne de l’Est et de l’Ouest. La Russie a militarisé cette zone tampon, créant ainsi les conditions d’une impasse semblable à celle qui existait pendant la guerre froide. Les Etats-Unis et l’OTAN devront s’adapter à cette nouvelle réalité, en dépensant des milliards pour ressusciter une capacité militaire qui s’est atrophiée depuis l’effondrement de l’Union soviétique. La probabilité que l’Europe s’oppose à une reprise de la guerre froide est forte.

Source: Global Times du 24 mars 2022
(Traduction Horizons et débats)

 


*Scott Ritter est un ancien officier de renseignement du corps des Marines américains qui, au cours de sa carrière de plus de 20 ans, a notamment travaillé à la mise en œuvre d’accords de contrôle des armements dans l’ex-Union soviétique, dans l’état-major du général américain Norman Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe et, plus tard, comme inspecteur en chef des armes de l’ONU en Irak de 1991 à 1998.

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