«Tout avis divergent est supprimé!»

Sur la guerre en Ukraine

Interview de Robin Delobel avec Anne Morelli

«Tout avis divergent est supprimé!»

Historienne et professeure à l’Université Libre de Bruxelles (ULB), spécialiste de la critique historique appliquée aux médias, Anne Morelli a publié l’ouvrage de référence «Principes élémentaires de propagande de guerre». Nous l’interrogeons sur la propagande de guerre appliquée au conflit ukrainien. Le rejet de la responsabilité sur l’autre partie que l’on peut apercevoir ces derniers jours dans les médias correspond aux principes édictés dans son livre. Elle affirme que la diabolisation de l’adversaire, dont la parole est sans cesse décrédibilisée, ne permet pas de comprendre le conflit.

 

Robin Delobel: Nos médias donnent toute la responsabilité à Poutine. Pourquoi n’examinent-ils pas les conséquences des actions qui ont précédé dans le camp occidental, à savoir celles des Etats-Unis, de l’Europe et des dirigeants ukrainiens?
On est dans une situation où il n’y a pas de place pour les divergences. Je suis sidérée de voir des affiches telles «Sauver l’Ukraine», «Poutine assassin!» et d’autres messages dans ce genre à l’ULB. C’est la première fois que je vois des étudiants se positionner ainsi dans un conflit militaire. Il faut souligner que l’Ukraine dispose d’un arsenal d’armes préoccupant, et ces armes ne sont pas arrivées toutes seules. Depuis 2014, on arme l’Ukraine et le gouvernement lance régulièrement ses armes contre les «indisciplinés » des territoires qu’il appelle «prorusses».
    Lorsqu’en Yougoslavie, des territoires comme la Croatie et le Kosovo ont fait sécession, on a applaudi. Les pays occidentaux les ont directement soutenus. Par exemple, l’Allemagne ou le Vatican ont tout de suite reconnu l’indépendance de la Croatie alors qu’on était occupé à dépecer un pays qui jusque-là était uni. Mais quand c’est l’inverse, comme c’est le cas ici où c’est «notre ennemi» qui soutient une autonomie on dit que c’est scandaleux. On se trouve face à un deux poids deux mesures flagrant. Imaginez si demain les Basques, les Catalans ou les Flamands voulaient leur autonomie. Est-ce qu’on applaudirait?

On ne comprend pas très bien ce qui a poussé la Russie à attaquer l’Ukraine, sauf à considérer que Poutine est un fou furieux qui veut dominer le monde. Une dépêche de l’AFP, reprise par de nombreux médias, évoque pourtant ce que Moscou reproche à Kiev: génocide au Donbass, présence de néonazis et prétentions atomiques de Zelensky … Mais l’AFP précise que ce sont des «accusations folles». Un jugement judicieux?
La diabolisation de l’ennemi, c’est un principe de base de la propagande de guerre, assez continu. Napoléon était fou. Le Kaiser allemand, Saddam Hussein, Milosevic et Khadafi l’étaient aussi. Et Poutine est fou bien entendu. Nous par contre, nous avons la chance d’avoir des dirigeants qui sont tous sains d’esprit tandis que de l’autre côté, ce sont tous des fous furieux. C’est élémentaire comme principe de propagande de guerre.
    Pourtant, la question des néonazis est bien réelle. Le Bataillon Azov, ce ne sont pas des enfants de chæur, ce sont des néo-nazis. Il faut aussi rappeler qu’une partie des Ukrainiens se sont solidarisés de l’Allemagne nazie. Il y a une partie de la population qui a combattu les nazis, mais une partie qui a soutenu le génocide des juifs et toutes les atrocités.
   Quand Poutine dit «On va lutter contre les fascistes ukrainiens», la Russie sait de quoi elle parle. Là aussi, la propagande occidentale a fait oublier que c’est l’ex-URSS qui a le plus contribué à la défaite de l’Allemagne nazie. C’était tout à fait évident pour la population belge en 1945. Mais depuis, la propagande a fait ses effets à travers notamment les productions d’Hollywood, des films comme «Il faut sauver le soldat Ryan» et une multitude d’autres.

Comment développer un mouvement pacifiste dans ces conditions et quel rôle pouvons-nous jouer?
C’est très difficile pour l’instant. Ça correspond au dixième principe, si on pose des questions au moment de la guerre c’est déjà aller trop loin. On vous considère pratiquement comme un agent de l’ennemi.
    Si on demande «Les gens du Donbass n’ont-ils pas le droit, comme ceux du Kosovo, d’avoir leur indépendance?», on est suspecté d’être un agent de Poutine. Non, je n’aime pas du tout Poutine. Mais je n’ai pas envie d’une information qui est si partisane, pas envie d’une information qui est finalement celle de l’OTAN! Que faire alors? J’ai été plusieurs fois invitée à des chaînes de télévision et quand j’ai demandé de projeter la carte de l’Europe de 1989 pour montrer qui avance ses pions vers l’autre, curieusement on m’a dit qu’il n’était finalement pas nécessaire que je m’en mêle.
    Je pense que dans une situation de forte propagande comme maintenant, notre voix est inaudible.
    Il faut pourtant voir qui encercle qui. Ce sont les troupes de l’OTAN qui encerclent la Russie et non pas l’inverse. Récemment, lors d’une manifestation contre la guerre, il n’y avait que quelques personnes. Depuis la guerre en Irak jusqu’à maintenant, il faut constater un certain découragement du mouvement pacifiste. Quand on voit les énormes manifestations qu’il y a eu par exemple en Grande-Bretagne et en Italie à l’époque, cela n’a pas empêché les gouvernements de s’aligner sur les belligérants, malgré les réactions populaires contre la guerre.

Vous disiez dans une interview à La Libre Belgique que pour Biden la Chine étant un trop gros morceau, «s’attaquer à la Russie via l’OTAN apparaît plus accessible». La réalité d’une guerre USA-Russie n’est-elle pas exagérée?
Je ne pense pas que Biden va la faire lui-même, il a promis à son électorat de ne plus envoyer des troupes états-uniennes directement au front. Mais d’une part, il envoie des militaires dans des pays qui étaient autrefois dans l’orbite soviétique comme les pays baltes, la Pologne, etc. Et d’autre part, il espère faire la guerre contre la Russie par les pays européens. Dans ce cas-là, Biden n’aura pas à se confronter à son opinion publique. Au contraire, il obtiendra une réputation de courageux par rapport à l’ennemi. Je ne suis qu’une historienne, mais je pense que Biden essaiera de faire la guerre par les autres. Le gouvernement Ukrainien actuel a d’ailleurs déjà reçu énormément de matériel militaire.

Source: www. investigaction.net du 26 février 2022 (deux jours après le début de l’intervention de l’armée russe en Ukraine)
(Traduction Horizon et débats)

«Si l’on veut affaiblir l’ennemi, il faut d’abord présenter son chef comme incompétent et mettre en doute sa fiabilité et son intégrité. [...] Ensuite, il ne faut manquer aucune occasion de conférer au chef ennemi des traits démoniaques, de le présenter comme une honte à éliminer, comme le dernier dinosaure, un fou, un barbare, un criminel rusé, un boucher, un fauteur de troubles, un ennemi du genre humain, un monstre. Comme un monstre dont tous les maux sont issus. […] La technique de la diabolisation du chef ennemi est très efficace et sera certainement utilisée encore pendant longtemps. Les citoyens et les utilisateurs des médias ont manifestement besoin de ‹bons› et de ‹méchants› qu’ils peuvent clairement identifier. Le moyen le plus simple d’obtenir cette identification est de présenter le ‹diable de service› du moment comme le nouvel Hitler.» (Morelli, Anne. «Principes élémentaires de propagande de guerre».) 

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