La Russie expulsée du CDH: la militarisation des droits de l’homme

Ce qui est urgent, c’est de parvenir à un accord de paix durable en Ukraine afin d’assurer la stabilité de la région

par Alfred de Zayas et Adriel Kasonta*

Après le vote symbolique sur la suspension de la Russie du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies (CDH), le 7 avril, il est juste d’affirmer que la noble cause de la défense des droits de l’homme a été pervertie aux ordres d’un agenda géopolitique. Et, comme le porte-parole du secrétaire général de l’ONU Stéphane Dujarric l’a justement averti, un «dangereux précédent» a été établi.

Cette instrumentalisation hypocrite des nobles principes de la Déclaration universelle des droits de l’homme pour marquer des points politiques fait partie d’une guerre psychologique de l’information, plus large, contre tout pays osant défier les Etats-Unis et l’Organisation du traité de l’Atlantique nord.

Chantage et soumission des nations

Bien que la raison officielle de la proposition américaine de suspendre Moscou, fournie lundi dernier soit une réponse aux allégations ukrainiennes d’atrocités commises par les troupes russes sur la population civile de la ville de Boutcha, il convient de noter que l’idée a en fait émergé une semaine plus tôt, lorsqu’un groupe multipartite de membres de la commission des relations étrangères du Sénat américain a signé une lettre adressée à l’ambassadeur américain aux Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, avec la même demande.
    «Notre conviction est que la Russie ne devrait pas avoir de siège dans ce qui est censé être le principal organe international de défense des droits de l’homme. La Russie ne devrait pas avoir l’occasion de continuer à bloquer, étouffer et détourner les conversations importantes sur la situation des droits de l’homme en Ukraine», lit-on dans la correspondance rendue publique le 29 mars, demandant, instamment que «des mesures urgentes soient prises».
    Après avoir reçu le sceau de l’approbation multipartite, Mme Thomas-Greenfield est arrivée à une conclusion, qui a été verbalisée lors de sa visite en Roumanie la semaine dernière, selon laquelle «la participation de la Russie au Conseil des droits de l’homme est une farce», et a encouragé «les 140 pays qui ont courageusement fait front» à «joindre l’acte à la parole», tout en évoquant «les images de Boutcha».
    Le même jour, la ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss, a exprimé des préoccupations similaires et a demandé la suspension de la Russie du CDH.
    «Compte tenu des preuves solides de crimes de guerre, y compris les rapports sur les fosses communes et la boucherie odieuse à Boutcha, la Russie ne peut pas rester membre du Conseil des droits de l’homme de l’ONU», a écrit Mme Truss sur son compte Twitter.
    Pour maintenir l’élan avant le vote de jeudi, le Président ukrainien Volodymyr Zelensky a demandé, lors de son discours devant le Conseil de sécurité des Nations unies, que celui-ci traduise en justice les militaires russes présumés responsables de ce qu’il a appelé le «génocide» de Boutcha.

Quel a été le résultat?

La campagne menée par les Etats-Unis pour suspendre la Russie du Conseil des droits de l’homme lors d’une session spéciale jeudi dernier a recueilli un total de 93 voix en faveur de la motion, 24 pays ont voté contre et 58 se sont abstenus de voter – dans une situation où les deux tiers des voix des 193 membres de l’Assemblée générale à New York étaient nécessaires pour obtenir ce résultat.
    Parmi les pays qui ont voté «non» figurent notamment la Russie, le Belarus, la Chine, l’Iran et la Syrie. Le Brésil, la Thaïlande, l’Inde et le Mexique figurent parmi les pays qui se sont abstenus.
    Ce faible soutien indique que de nombreux pays étaient réticents à tirer des conclusions hâtives sans avoir reçu les résultats d’une enquête indépendante avant de prendre leur décision sur l’adhésion de Moscou au CDH.
    C’est le Mexique, l’Arabie saoudite et la Chine qui ont le plus exprimé cette conviction, l’ambassadeur chinois Zhang Jun ayant critiqué la démarche, estimant qu’elle risquait de «politiser ou d’instrumentaliser les questions relatives aux droits de l’homme».
    En conséquence, le représentant permanent adjoint de la Russie auprès de l’ONU, Gennady Kuzmin, a qualifié le résultat d’«illégitime et politiquement motivé» et a annoncé que son pays, qui en était à sa deuxième année d’un mandat de trois ans, mettrait fin à son adhésion au CDH – à l’instar de la décision prise par les Etats-Unis en 2018 en raison du «parti pris contre Israël et du manque de réformes».
    Si la Russie peut présenter une nouvelle demande d’adhésion en 2024, la décision actuelle s’est avérée avoir un effet contre-productif, puisque le ministère de la Justice du pays a annoncé vendredi qu’il avait révoqué les enregistrements d’organisations étrangères telles qu’Amnesty International et Human Rights Watch (HRW).
    Dans une situation où les Etats-Unis jettent la première pierre alors qu’ils ont commis de nombreux péchés en matière de droits de l’homme dans le monde, et où le président ukrainien appelle à des procès semblables à ceux de Nuremberg, cette hypocrisie apparente et cette politique de deux poids, deux mesures nous rappellent le discours de Noam Chomsky en 1990, qui déclarait de manière taquine: «Si les lois de Nuremberg étaient appliquées, tous les présidents américains d’après-guerre auraient été pendus».
    Nous démentirions ici dans la mesure où les présidents Gerald Ford et Jimmy Carter n’ont pas eu beaucoup d’occasions de déclencher des guerres agressives ou de commettre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, même si le Pentagone et le complexe militaro-industriel américain étaient impatients de bombarder l’Iran et d’autres pays.
    Ce hiatus a été rapidement comblé sous les présidences de Ronald Reagan, George H. W. Bush, Bill Clinton, George W. Bush, Barack Obama, Donald Trump et Joe Biden.

Si les «droits de l’homme»
avaient un sens …

Si la Cour pénale internationale (CPI) avait une quelconque autorité morale et crédibilité, elle ouvrirait des enquêtes sur les agressions commises par les pays de l’OTAN contre la Yougoslavie, l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, la Syrie, la Somalie, etc. Elle enquêterait sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis dans ces pays, notamment la pratique systématique de la torture à Abu Ghraib, Bagram, Guantanamo et d’innombrables «black sites» [centres secrets de détention et torture] de la CIA et du MI6.
    Elle enquêterait sur l’utilisation d’armes à l’uranium appauvri en Yougoslavie, en Afghanistan et en Irak, et sur l’utilisation présumée d’armes chimiques, de bombes à fragmentation et de phosphore blanc à Fallujah et ailleurs.
    Si la CPI prenait le Statut de Rome au sérieux, elle devrait enquêter et ensuite inculper les responsables de l’utilisation d’une force disproportionnée contraire aux Conventions de Genève et de la Croix-Rouge, des attaques contre les barrages et les réserves d’eau, des attaques indiscriminées contre les civils, et des énormes «dommages collatéraux» causés par les drones, soit des dizaines de milliers de morts.
    Jusqu’à présent, la Cour pénale internationale (CPI) a refusé d’enquêter sur les crimes commis par les Etats-Unis et s’est contentée d’inculper et de poursuivre les dirigeants ou les militaires africains évincés. Même si elle ne peut pas inculper les Israéliens parce qu’Israël n’est pas un Etat partie au Statut de Rome, elle devrait au moins enquêter sur les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité commis par les forces israéliennes, comme l’ont démontré les rapporteurs spéciaux des Nations unies John Dugard, Richard Goldstone, Richard Falk, Michael Lynk et William Schabas.
    Même Amnesty International (AI), dont les références sont douteuses et qui s’est souvent rapprochée de l’establishment géopolitique américain, a accusé Israël en 2009 de crimes de guerre dans le cadre de la guerre de Gaza [Operation Cast Lead], qui a fait plus de 1 400 morts parmi les Palestiniens, au prix de 13 vies israéliennes.
    Dans son long rapport, AI a accusé les forces israéliennes d’avoir détruit sans raison des milliers d’habitations palestiniennes et a découvert des preuves que des soldats israéliens utilisaient des civils palestiniens comme boucliers humains. Une mission d’enquête des Nations unies a confirmé les conclusions d’AI.
    Bien pire que les crimes prétendument commis par les forces russes en Ukraine sont ceux commis par l’Azerbaïdjan de septembre à décembre 2020 lors de sa guerre éclair barbare contre les infortunés Arméniens du Haut-Karabakh, le bombardement délibéré de civils, la torture et l’exécution généralisées de prisonniers de guerre arméniens, et la destruction d’églises et de monastères anciens. HRW (Human Rights Watch) a largement documenté ces crimes.
    L’agression de l’Azerbaïdjan contre le Haut-Karabakh est encore pire que l’attaque saoudienne contre le peuple du Yémen, où des crimes de guerre flagrants ont été commis contre la population civile, entraînant une famine généralisée et ce que les Nations unies ont appelé la plus grande crise humanitaire du monde aujourd’hui.
    Les médias traditionnels ne nous rappellent pas ces faits, que chacun peut connaître en allant sur Internet et en consultant les médias «alternatifs», dont le Pushback de Grayzone, Consortium News, Counterpunch, Truthout, etc.
    Les médias traditionnels diffusent systématiquement des fausses nouvelles, suppriment les récits alternatifs, blanchissent les crimes des extrémistes ukrainiens, le meurtre de journalistes russes ou de journalistes ukrainiens perçus comme amicaux envers la Russie, et se font l’écho sans critique de tout ce que Washington veut.
    En effet, la soi-disant «presse de qualité» est complice du lavage de cerveau du public et de la division du monde entre les «bons» (l’Ouest) et les «méchants» (le reste).
    Plus que toute autre chose, nous avons besoin d’accéder à des informations fiables et à une pluralité de points de vue. Nous avons besoin de plus de WikiLeaks et de dénonciateurs courageux révélant les machinations qui ont précédé le vote à l’Assemblée générale, les stratagèmes concoctés au siège de l’OTAN à Bruxelles et à la CPI à La Haye.
    S’il y avait un bon dénonciateur à la Maison Blanche, nous apprendrions probablement que l’idée d’expulser la Russie du Conseil des droits de l’homme a été concoctée bien plus tôt. En effet, les Etats-Unis attendaient le moment opportun.
    Mais ne versons pas trop de larmes sur le Conseil des droits de l’homme, qui manque de toute façon d’autorité et de crédibilité, car il est perçu dans une grande partie du monde comme étant sous le contrôle des puissances occidentales.
    Ce qui est urgent, c’est de parvenir à un accord de paix durable en Ukraine, garantissant la stabilité de la région sur la base d’une architecture de sécurité européenne prenant en considération les besoins de sécurité nationale de tous les pays, y compris la Russie et le Belarus. Pax optima rerum!

Soure: https://asiatimes.com/2022/04/russia-booted-from-unhrc-weaponizing-human-rights/

(Traduction Horizons et débats)


* Alfred de Zayas est professeur de droit international à la Geneva School of Diplomacy and International Relations en Suisse. Adriel Kasonta, d’origine juive et tanzanienne, est un consultant en risque politique basé à Londres et un avocat.


Les Grecs protestent contre la participation d’Azov

ef. Le 7 avril, le Président Volodymyr Zelensy est également apparu au parlement grec par vidéoconférence. Pour étayer son discours, il avait amené deux «témoins» de Marioupol: l’un d’eux, non voilé, s’est présenté comme un Grec ethnique dont le prénom est Michael, l’autre était voilé et n’a pas dit son nom. Tous deux sont membres du bataillon Azov, qui est un groupe néonazi ukrainien lié au parti néonazi «Aube dorée», récemment condamné en Grèce pour des actions terroristes. Alors que les discours vidéo – le rituel actuel dans tous les parlements où Zelensy apparaît en accusateur par vidéo – étaient suivis d’une ovation des membres du parti au pouvoir «Nea Dimokratia», les membres du parti d’opposition grec «Syriza» ont immédiatement quitté la salle en signe de protestation. Aléxis Tsípras a aussitôt protesté sur Facebook: «Le discours des membres du bataillon néonazi Azov au Parlement grec est une provocation. La responsabilité totale en incombe au Premier ministre Kyriákos Mitsotákis. Il a parlé d’un jour historique, mais c’est une honte historique. La solidarité avec le peuple ukrainien va de soi. Mais les nazis ne peuvent pas faire la loi au Parlement.»

 

 

«Pas un sou, pas un fusil, pas un soldat pour la guerre»

ef. Des protestations et des manifestations contre les livraisons d’armes de l’OTAN à l’Ukraine ont eu lieu en Grèce et en Italie. Des dockers avaient déjà protesté à Gênes début mars, après avoir constaté que des chars recouverts de bâches étaient chargés sur des bateaux à destination de l’Ukraine. Le 31 mars, une grève portuaire d’une journée a été organisée pour protester contre le transport d’armes et de munitions vers l’Ukraine. Les dockers ont écrit sur des tracts: «Pas un sou, pas un fusil et pas un soldat pour la guerre. Nous bloquons nos ports pour le commerce des armes.
    En Grèce aussi, les protestations contre les livraisons d’armes constantes et donc la participation indirecte des pays de l’OTAN à la guerre se poursuivent. Ainsi, dans la ville portuaire grecque d’Alexandroupoli, les ouvriers du transport ont refusé de charger des véhicules militaires blindés des Etats-Unis et de l’OTAN et des bateaux sur les trains de la compagnie ferroviaire grecque TrainOSE. De nombreux syndicats grecs ont soutenu la protestation. Malgré une pression massive sur les transporteurs, la société de transport n’a pas pu trouver de travailleurs pour charger le matériel de guerre pendant deux semaines, même à d’autres endroits.

 

 

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