Les élections approchent à grands pas. Selon un système électoral bien réfléchi, les citoyens suisses sont sollicités d’élire leurs représentants au Conseil national et au Conseil des Etats. Chaque canton désigne deux conseillers aux Etats, tandis que le nombre de conseillers nationaux est déterminé en fonction de la part de la population de chaque canton. Cela doit garantir une représentation équilibrée des différentes parties du pays, des régions linguistiques, des régions urbaines et rurales. La question de savoir qui doit représenter notre pays au plus haut niveau des autorités est d’une grande portée et constitue en fin de compte une affaire de confiance. Pour sa part, le peuple a toujours la possibilité de participer à la vie politique du pays par le biais d’initiatives et de référendums.
Un accueil chaleureux
C’est avec un visage rayonnant qu’ils m’accueillent depuis les affiches au bord de la route à l’entrée de notre village. Ils se donnent l’aspect de gens aussi soigneusement vêtus que coiffés, les candidates avantageusement maquillées (photoshop s’accomplit du reste) – tous en parfaite aisance, maîtres d’eux-mêmes, de la vie et de l’avenir de nous tous. Mais ces femmes et ces hommes rayonnants n’ont pas gagné un six au loto, ils sont là suivant les lois de la publicité dans le but que j’inscrive leur nom sur la liste des candidats au Conseil national ou au Conseil des Etats. Ils s’offrent de représenter mes intérêts au sein des plus hautes instances de notre pays. Je me réjouis, satisfaite face à d’autant de concitoyens, pardon, de concitoyennes, engagés. C’est nécessaire, car je souhaite que notre pays revienne à sa neutralité intégrale et abandonne définitivement ses flirts avec les durs du rattachement à l’OTAN et d’adhésion à l’UE. Ce n’est qu’alors que mon pays retrouvera sa mission de modèle de paix pour le monde et redeviendra un espoir pour de nombreux êtres humains souffrants dans des pays ravagés par la guerre. Malheureusement, beaucoup de choses ont mal tourné dans notre pays ces dernières années et il est urgent de les corriger. C’est dans cette perspective que je veux remplir mon bulletin de vote. Je suis bien curieuse de savoir ce que les candidats ont à dire à ce sujet.
De la vérité, du courage
et de la liberté d’expression
L’écriture de la première affiche est prometteuse: «Pour la liberté d’expression». Je pense que c’est tout à fait mon avis. Malheureusement, nos médias auto-proclamés «de qualité» sont, dans leur couverture des événements majeurs concernant la guerre et la paix dans le monde, sur les ondes identiques, on dirait alignés sur un seul concept. Là, il n’est guère question de diversité d’opinion ni de liberté d’expression. Il semble qu’ils représentent les intérêts de certains lobbies ou grandes puissances et qu’ils veuillent influencer mon opinion (c’est pourquoi je m’informe désormais ailleurs). Ils réitèrent par exemple que nous serions toujours neutres, même en livrant des armes à l’Ukraine, même en facilitant les voies détournées, qu’il serait compatible de soutenir des sanctions unilatérales. C’est étrange! Est-ce que mon candidat virtuel pense à la même chose que moi lorsqu’il défend la «liberté d’expression»? Eh, Monsieur, un brin plus concret, s’il vous plaît!
La prochaine candidate me convient mieux: Elle promet vouloir «s’engager pour la vérité». Très bien, elle m’informera donc en toute franchise de ses projets politiques et de ses plans de carrière, sans me mentir puisque l’on ne ment pas, nous le savons depuis notre enfance. Il y a tout de même quelque chose de bouleversant si dire la vérité fasse le profil d’une candidature pour l’office suprême de notre démocratie. C’est un principe démocratique qu’il nous faut à Berne des gens honnêtes, d’esprit clair et d’attitude franche. Je passe donc à la prochaine affiche: «Réfléchir avec courage et volonté ferme». Exactement, c’est ce dont nous avons besoin. Mais que pourra-t-il passer par la tête de cet homme qui me sourit? Sera-t-il un conseiller national qui s’engage avec courage et volonté ferme pour la neutralité intégrale de notre pays? Dans ce cas, il aura ma voix, c’est évident. Ou bien est-il de ce «courage» douteux allant dans une toute autre direction, et consentira-t-il que notre pays se transforme en «tire-botte» des intérêts des grandes puissances? Pas avec moi!
Peut-être que la prochaine affiche me convaincra mieux. Ce sont deux femmes qui m’offrent leur sourire rayonnant, tout en me promettant que je choisirai, en leur donnant ma voix, «l’avenir, maintenant!» L’avenir – quel avenir? Elles semblent être au courant mais n’en soufflent pas mot, ces deux charmeuses. J’avoue que ce genre de mystère m’interpelle. Je passe donc à l’affiche suivante. «Ça suffit», proclame-t-elle. Bingo! Je rentre.
Qui gagne les élections – ceux qui
investissent le plus dans l’art de séduire?
Arrivée, je sors sans hésiter de mon étalage le fameux livre d’Edward Bernays intitulé «Propaganda. Comment manipuler l’opinion en démocratie» (version française 2007)). C’est précisément ce qui m’intéresse maintenant. Le livre a été publié pour la première fois en 1928 et n’a cessé d’être réédité depuis, la dernière fois en 2021 pour la 13e édition (édition en allemand). Le sous-titre [«Die Kunst der Public relations», dans les éditions modernes en allemand, ndt.] fait référence au fait que le terme «propagande» est aujourd’hui plutôt évité et remplacé par «relations publiques», notamment depuis qu’il est tombé en discrédit dans les années de la Seconde Guerre mondiale (le livre figurait, selon l’auteur lui-même, dans la bibliothèque privée de Joseph Goebbels). Mais aujourd’hui encore, ce livre est considéré comme une lecture obligatoire pour les «conseillers en relations publiques», terme politiquement correct pour désigner les spécialistes de la propagande politique. Dans la préface du livre, on lit: «Personne ne devrait avoir le droit de s’appeler conseiller en relations publiques ou ‹Public Relation Counselor› sans avoir lu Bernays, non pas comme exercice académique obligatoire, mais comme modèle de pratique quotidienne». Certes, il faut toujours considérer chaque livre dans le contexte de sa genèse, en ce cas les Etats-Unis des années 1920; il reflète les conditions sur place. Mais il a été largement diffusé et demeure toujours considéré comme actuel aujourd’hui. Ce n’est qu’en 2007 qu’il a été traduit en allemand [et en français], quatre-vingts ans après sa première parution.
Bernays n’était pas «politiquement correct», mais parlait clairement de ce qu’il considérait comme la nécessité de canaliser l’opinion publique par la propagande, y compris en politique. C’est pourquoi il se prononce, au début de son livre, de la sorte: «La manipulation consciente et ciblée des comportements et des attitudes des masses est une composante importante des sociétés démocratiques. Des organisations travaillant dans les coulisses dirigent les processus sociaux. Elles sont les véritables gouvernements du pays.» (p. 19) Je m’arrête un instant et je relis la phrase: la manipulation comme composante des sociétés démocratiques? J’ai toujours été convaincu que nous sommes des citoyens responsables ayant le droit et la capacité de décider nous-mêmes du destin de notre pays.
La manipulation – composante
irremplaçable des sociétés démocratiques?
C’est ainsi que Bernays poursuit: «Un politicien sérieux et talentueux est heureusement en mesure, grâce aux instruments de la propagande, de façonner et de canaliser la volonté du peuple.» Il déplore que les hommes politiques ne se soient pas assez inspirés du monde économique à cet égard. (p. 83) Car «...une propagande soigneusement adaptée aux besoins des masses est un composant essentiel de la politique.» (p. 84) Et il pense même que «le bon travail du gouvernement peut être vendu aussi bien que n’importe quel autre produit.» (p. 92)
C’est pourquoi il conseille aux partis et aux politiciens: «Pour préparer le programme, il faudra procéder à une étude scientifiquement précise de la population électorale et de ses besoins. Une vue d’ensemble des souhaits et des besoins du public est indispensable au stratège politique lorsqu’il se met à sa tâche de planifier et de concevoir les activités du parti et de ses protagonistes élus pour le mandat à venir.» (p. 87). Les émotions des gens avec lesquelles ils revêtent les notions et les concepts, jouent un rôle décisif: «Il est bien utile de faire appel aux émotions des gens dans une campagne politique – et c’est même un facteur indispensable de toute campagne.» (p. 89) Aujourd’hui, de nombreuses agences de relations publiques sont là offrant leurs services pour mener à bien une campagnes électorale ou une votation. Le Palais fédéral à Berne est également doté d’un énorme rayon ne se souciant que de ce genre de travail «de conscience». Après une préparation adéquate, leur réalisation minutieuse doit suivre: «Une fois que les objectifs principaux et le plan de base de la campagne électorale ont été adoptés et que le point d’attaque principal avec lequel il faut faire appel aux groupes a été défini, le message doit être transmis, de manière parfaitement adaptée, au travers des médias qui l’apportent, de la manière la plus efficace, aux groupes cibles visés.» (p. 90) Ce qui me conduit à une petite question: a quel groupe cible mes amis et moi appartenons-nous?
Les élites dirigeantes choisissent
«leur» propagande appropriée
Celui qui se plonge dans les réflexions de Bernays ne peut s’empêcher de s’interroger sur sa conception de l’être humain. Apparemment, il part de l’idée que «l’organisation et la focalisation de l’opinion publique sont indispensables à une vie commune bien réglée.» (p. 21) Et pour cela, il faut – toujours selon Bernays – une élite dirigeante et une propagande correspondante qui filtrent et traitent les informations: «Le fossé entre les intellectuels et la masse est comblé dans la société complexe à l’aide de la propagande. Seule la propagande permet au gouvernement, un organe du peuple, de maintenir une relation étroite avec la population, ce qui est indispensable au fonctionnement d’une démocratie.» (p. 98) Stop! Comment cette figure rhétorique a-t-elle fonctionnée? Je suis fermement convaincue qu’un peuple éduqué et bien formée est un élément fondamental de toute démocratie vivante. C’est dans ce but que notre constitution suisse a créé l’école publique suisse devant transmettre des connaissances solides afin que chaque jeune concitoyen suisse connaisse ses droits et ses devoirs de citoyen, qu’il puisse orienter ses actions dans ce sens afin que la pérennité de notre démocratie directe et neutre et la vie en liberté de toute la population soient ainsi assurées. Celui qui veut ma voix pour me représenter à Berne ne doit donc pas me séduire, mais gagner ma confiance de citoyenne suisse. On peut tout à fait se demander si le slogan «Il tient ses promesses» suffira, puisque tenir ses promesse est une vertu générale, notamment en démocratie.
Cela dit, je ne veux pas insinuer que les femmes et les hommes rayonnants tentant de me convaincre de leur candidature ont entièrement tirés les conseils d’Edward Bernays. Mais il me semble évident, au vu de leurs propos on ne peut plus anodins, leur ont été insinué par des «professionnels de l’opinion publique» pour que leur candidature se heurte au minimum possible de divergence. Ont-ils si peu compris l’essence de notre démocratie directe? Ne disposent-ils ou elles ne pas d’assez de bon sens comme candidat faisant campagne pour son élection avec «Courage pour trouver des solutions». Ils ou elles ne m’inspirent pas suffisamment de confiance pour leur confier ma voix. Que veulent-ils ou elles résoudre? Ont-ils ou elles une idée comment rétablir la paix profondément menacée dans notre pays autant que dans notre monde? Que dit-il, que dit-elle sur la question de la neutralité intégrale, sur la menace d’un rattachement à l’OTAN et d’une intégration à l’UE dont la commission européenne omnipuissante méprise et bafoue notre démocratie directe? On ne peut pas répondre à ces questions avec des slogans creux ni des mots vides de sens. Il nous faudra un débat honnête, direct avec nous, les citoyens et les citoyennes – le souverain suisse. Sur une affiche, on pouvait lire: «Nous persévérons»! Exactement, c’est ce que nous allons faire nous aussi, autant avant qu’après les élections! •
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