«La protection de la biodiversité doit tenir compte des droits humains»

Entretien de Samuel Schlaefli avec Mariam Mayet, la directrice de l’«African Center for Biodiversity» (ACB)

Le continent africain possède une faune et une flore extrêmement riches, ainsi que des écosystèmes uniques. Son rôle est essentiel en vue du maintien de la biodiversité mondiale. Directrice du Centre africain pour la biodiversité (ACB), Mariam Mayet met cependant en garde contre le risque de chasser indigènes et familles paysannes au nom de la protection de la nature.

Madame Mayet, en quoi la protection de la biodiversité est-elle si cruciale pour les pays africains?
Le continent africain abrite encore beaucoup d’écosystèmes et de paysages intacts, des zones humides, par exemple, avec une foule d’espèces d’oiseaux. Pourtant, force est de constater que cette biodiversité décline à grands pas, ce qui s’explique principalement par un modèle de développement néocolonialiste et par les flux de capitaux mondiaux. De nombreuses économies africaines s’appuient sur l’exportation et l’exploitation de ressources naturelles telles que le pétrole, le gaz naturel, le charbon et les métaux précieux. Ces ressources naturelles sont mises au service de l’industrialisation et du développement. C’est également ce que prévoit l’Agenda 2063 de l’Union africaine, une sorte de plan directeur pour l’avenir du continent. Entendons nous bien: nous souhaitons, nous aussi, que l’Afrique se développe, mais par une utilisation du rable de la biodiversité et de bénéfices qui profitent en premier lieu aux populations locales.

Les négociations multilatérales en vue d’un nouvel accord sur la biodiversité ont régulièrement fait l’objet de critiques appuyées de votre part. Quelle est votre principale crainte?
Il y a longtemps que nous avons dépassé la ligne rouge au niveau mondial: l’effondrement écologique est imminent. Rien n’indique cependant que le nouveau cadre offre une réponse à cette urgence. J’ai participé à de nombreuses rencontres, la dernière fois en mars 2022 en tant qu’observatrice lors des négociations à Genève. J’avais le sentiment que les différents Etats étaient surtout venus défendre leurs intérêts nationaux et ceux de leurs industries plutôt qu’un cadre fort et global pour la planète et l’humanité. Nous devons placer les gouvernements devant leurs responsabilités, pour assurer notre existence et rendre possible une vie qui ait du sens pour chacune et chacun. Pour cela, il faut de l’imagination et une économie qui ne mise plus sur la seule croissance. Pourtant, au lieu de s’attaquer aux principaux moteurs de cette évolution, les Etats tentent de trouver des solutions basées sur le marché, comme les «off sets de biodiversité», grâce auxquels des pertes en biodiversité seraient compensées. Or, on a pu le voir dans le contexte de la protection du climat, les offsets ne fonctionnent pas.

L’un des principaux objectifs du nouveau cadre mondial est de protéger 30 %
de la surface terrestre et maritime, en Afrique aussi. Cela ne vous convainc-t-il pas?

Nous y voyons un risque, celui que les gouvernements se disent: protégeons donc ces 30 % et continuons à tirer le maximum du reste. Ensuite, il n’est pas exclu que ces 30 % soient contrôlés par de grandes organisations de protection de la nature, qui créent leurs propres réserves naturelles et entretiennent parfois des relations avec l’industrie agroalimentaire et celle des énergies fossiles. Nous craignons que, au nom de cet objectif, des communautés locales soient expulsées et qu’elles ne puissent dès lors plus subvenir à leurs besoins élémentaires. La protection de la bio diversité doit impérativement tenir compte des droits humains. Faire d’un territoire une réserve suppose obligatoirement l’accord des populations locales et indigènes.

Dans ce contexte, vous critiquez la ten- dance à la «conservation-forteresse». Pouvez-vous expliquer cette position?
Un bon exemple est celui de la réserve «Ngorongoro en Tanzanie, qui jouxte le parc national du Serengeti. Les Massaïs y sont systématiquement chassés de leurs terres traditionnelles par le gouvernement. Pour défendre leurs droits, ils ont porté l’affaire devant la Cour de justice de l’Afrique de l’Est, mais les juges ont suivi l’argumentation du gouvernement. Nous observons des évolutions similaires en de nombreux endroits. On entoure la nature de clôtures, tout en encourageant un tourisme non durable et en commercialisant la biodiversité. Ce modèle de conservation, rappelant une forteresse, prend sa source dans l’histoire coloniale de l’Afrique. Il ne date pas d’hier.

Autre critique soulevée par des organisations de la société civile telles que l’ACB: les grandes entreprises ont cherché à reformuler le cadre mondial au gré de leurs intérêts propres. Où décelez-vous de telles tendances?
Le pacte entre Crop Life, une fédération représentant tous les grands groupes agrochimiques, et l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) dans le cadre du Sommet sur les systèmes alimentaires de 2021 en est un signe. Dans les secrétariats d’organisations multilatérales, on voit désormais des personnes proches de l’industrie. De manière générale, nous constatons que le débat sur la biodiversité est détourné. Certains moteurs clés de la destruction de l’environnement sont volontairement dissimulés alors qu’il y a longtemps que le Conseil mondial de la biodiversité a scientifiquement établi leur rôle. Il s’agit, par exemple, de l’emploi à grande échelle de pesticides hautement toxiques dans l’agriculture ou de l’usage excessif d’engrais synthétiques. C’est pourquoi la production agricole et le système alimentaire doivent être transformés au plus vite.

Quelles approches concrètes pourrait-on ancrer dans un accord-cadre international?
Par exemple, la transformation vers un système alimentaire basé sur l’agroécologie, avec une grande diversité, des intrants naturels et une préservation à long terme de la qualité des sols. De tels systèmes offrent des avantages sociaux, écologiques et économiques à une société. Nous n’exigeons pas que cette transformation s’effectue du jour au lendemain, mais on pourrait au moins poser quelques bases. L’agroécologie constituerait une stratégie extrêmement efficace, également en ce qui concerne la protection du climat et l’adaptation à ses changements ainsi que le renforcement de la résilience des groupes vulnérables. Pour cela, il faut cependant modifier les rapports de force: non plus une poignée de grands groupes, mais de nombreux actrices et acteurs locaux et décentralisés.

De telles revendications ont-elles étés reprises lors des négociations sur un nouveau cadre pour la biodiversité?
Non. Nous observons plutôt la volonté de continuer comme si de rien n’était et la concentration sur des approches inadaptées, à l’image de l’édition génomique, une technique de modification du génome prétendument destinée à obtenir des semences de végétaux capables de mieux s’adapter au changement climatique. Plus de bio technologie, c’est ce que réclament essentiellement les grands groupes agrochimiques et semenciers, soutenus en cela par de gros exportateurs de céréales tels que le Brésil, l’Argentine, les Etats Unis et le Canada. On fait bien trop peu de cas du rôle des petits agriculteurs et agricultrices dans l’alimentation mondiale.

Le nouvel accord en matière de biodiversité a été négocié par les représentantes et représentants politiques de 196 Etats. Vos revendications étaien telles activement soutenues par certains d’entre eux?
Malheureusement, nous n’avons reçu que peu de soutien, même de la part des Etats africains. La Bolivie a été l’un des rares pays à détonner par une intervention progressiste lors de la préparation de l’accord. Elle demandait que les droits de la nature soient reconnus, ancrés dans le droit international de l’environnement, et que les négociations soient moins centrées sur l’humain. Le pays adoptait en cela la perspective des groupes indigènes, dont la conscience du lien étroit reliant toutes les formes de vie sur Terre est encore souvent très forte. Dans le domaine de la protection de la biodiversité, ils auraient beaucoup à nous apprendre. •

Source: Un seul monde, No 1 2023, reproduction avec l’aimable autorisation de  la rédaction.

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