Notre armée a assuré à la Suisse la paix pendant la Seconde Guerre mondiale (2e partie)

par Gotthard Frick*

hd. La première partie (Horizons et débats No8 du 25 avril 2023) décrit la situation de la Suisse au début du conflit ainsi que les divers plans d'attaque ou de passage et l’é valuation de l'armée suisse par les états géneraux allmands et alliés.

Pression sur tous les fronts

Bien avant Hitler, l’Allemagne était déjà le principal partenaire commercial de la Suisse. Ainsi, elle avait déjà investi 2,7 milliards de francs en Allemagne dans les années précédant 1933. Dans ce contexte, il est révélateur que le gouvernement britannique ait espéré en 1940 que la Suisse soit prête à faire des concessions à l’Allemagne, car ce n’est qu’à  cette condition que l’Angleterre pourrait s’attendre à ce que l’Allemagne autorise les exportations suisses vers son ennemi britannique. Ainsi, le ministère britannique des Affaires étrangères écrivit à son ambassadeur à Berne le 22 septembre 1940: «[… que la disposition évidente des milieux militaires suisses à la résistance ne sera pas affaiblie par une quelconque mesure de notre part […]. Si la Suisse se montrait conciliante (à l’é gard de l’Allemagne), il y aurait au moins la possibilité, pour un certain temps, d’é viter qu’elle ne doive cesser complètement de livrer du matériel de guerre à la Grande-Bretagne […] et troisièmement et le plus important: la perte de la Suisse en tant que centre d’information, d’acquisition de renseignements et d’activités similaires aurait de graves conséquences».
    Après la chute de la France et jusqu’à  l’arrivée des troupes américaines à Genève le 7 septembre 1944, soit pendant environ 4 ans, la Suisse avait besoin d’autorisations d’importation et d’exportation («Geleitscheine») de la part de l’Allemagne pour ses exportations et ses importations et devait pour cela faire des concessions à l’Allemagne. Mais pour son commerce outre-mer, elle avait également besoin d’autorisations («navicerts») de la part de l’Angleterre.
    Dès le début de la guerre, l’Angleterre n’autorisait la Suisse à détenir des stocks que pour deux (!) mois. Elle a donc bloqué le commerce d’outre-mer suisse à l’aide de sa puissante flotte afin d’imposer cette mesure. Elle voulait éviter que l’Allemagne ne s’empare de stocks importants en cas d’occupation de la Suisse. Peu après, le Premier ministre britannique Churchill a toutefois averti que la Suisse ne devait pas être étranglée au point de «passer du statut de partenaire commercial involontaire de l’Allemagne à celui de partenaire consentant».
    Les importations suisses en provenance d’Allemagne atteignaient 25,3 % du commerce extérieur suisse en 1938, 32,4 % en 1941 et 36,5 % en 1944; les exportations 18,5 % en 1938, 39,4 % en 1941 et tombaient à 25,5 % en 1944. Les importations en provenance de Grande-Bretagne représentaient 6 % du commerce extérieur suisse en 1938 et les exportations 11,2 %. En 1944, elles étaient tombées respectivement à 0,1 % et 3 %.
    Ainsi, le 4 juin 1940 – les frontières suisses n’é taient pas encore entièrement sous contrôle allemand – l’é tat-major spécial allemand pour la guerre commerciale et les mesures de combat économiques écrivait dans un mémorandum pour Hitler: «Les livraisons de matériel de guerre de la Suisse aux puissances ennemies dépassent de plusieurs fois les livraisons pour l’Allemagne. Le seul moyen de pression efficace pour l’Allemagne est la livraison de coke et de charbon». Il ajoutait encore que la dépendance de la Suisse vis-à-vis des puissances occidentales était plus grande que celle de l’Allemagne en raison des importations d’outre-mer.

Prêts à lutter pour leur mode de vie

Immédiatement après le début de la guerre, le célèbre journaliste américain William L. Shirer a écrit dans son «Journal de guerre» depuis Berlin: «La Suisse a un dixième de sa population sous les armes, plus que tout autre peuple au monde. Ils sont prêts à se battre pour leur mode de vie. […] Les Hollandais seront une proie facile pour les Allemands. Leur armée est misérable. (Elle a capitulé seulement cinq jours après l’attaque allemande.) La Suisse sera une noix plus dure à casser, et je doute que les Allemands essaient».
    La France était déjà en train de construire la ligne Maginot depuis 1930. Elle prévoyait d’occuper la Suisse pour devancer l’Allemagne et l’Italie. Mais à cause de l’armée suisse, elle conclut dans une étude du 20 juin 1937 que le réarmement (initié par le conseiller fédéral Minger) «[…] renforcera considérablement la puissance militaire du pays ... sera vraiment une armée moderne sous tous les rapports». C’est pourquoi toute opération contre la Suisse serait problématique.

Participation de la population à l’armée

Dans le cadre de la mobilisation totale, les corps de défense locaux et d’entreprise ont rapidement été créés. Il s’agissait de Suisses en habits civils, reconnaissables à leur brassard à croix suisse, qui n’é taient pas ou plus incorporés dans l’armée et qui préparaient avec leurs armes personnelles la défense de leurs lieux d’habitation, principalement contre les débarquements aériens allemands. Il existait ainsi partout dans le pays, le plus souvent à la périphérie des agglomérations, des tranchées destinées à ces corps de défense locaux, dans lesquelles leurs membres pouvaient se mettre en position immédiatement après une alerte. Il n’y avait pas encore de radar à l’é poque. C’est ainsi qu’a été mis en place un réseau national d’observation et d’annonce de l’aviation, géré par des femmes et des hommes volontaires, même jeunes, qui n’é taient pas militaires. Et enfin, les femmes et les hommes devaient encore, à l’â ge de la jeunesse, effectuer un service rural chez des paysans pendant les vacances d’é té dans le cadre du combat «agricole» (l’auteur trois fois). C’é tait très dur pour les jeunes citadins, mais on apprenait comment les denrées alimentaires étaient produites.

Des plans d’attaque rejetés en raison d’une armée suisse trop forte

En février 1940, le commandant en chef allié, le général français Gamelin, a soumis ses plans de guerre au gouvernement. Il a d’abord évoqué les possibilités allemandes: une attaque contre la France par la Belgique ou une attaque frontale ou «par une manœuvre d’aile par la Suisse». Il a ensuite exclu cette dernière possibilité pour l’Allemagne en raison de notre armée jugée forte.
    Au printemps 1940, l’espace aérien suisse, notamment dans le Jura, a été violé à plusieurs reprises par des avions de combat allemands. Dans les combats aériens qui ont suivi, onze avions allemands ont été abattus pour trois pertes suisses. Outre quelques morts parmi les pilotes suisses, le lieutenant-colonel Homberger, grièvement blessé par balle aux poumons, au dos et au bassin, réussit tout de même à effectuer un atterrissage d’urgence avec son avion à Bienne. Son camarade de patrouille, le lieutenant Kuhn, a été attaqué par quatre Messerschmitt allemands et a pu se sauver par un vol audacieux à travers les Gorges du Tauben, où aucun pilote allemand n’a osé le suivre. Durant la deuxième moitié de la guerre, la Suisse a été survolée chaque nuit, souvent pendant des mois, par de grandes formations de bombardiers alliés bourdonnant à basse altitude. La DCA lourde leur tirait dessus à une cadence rapide, mais n’atteignait pas leur altitude (mais nous tenait éveillés par son fracas dans la paille de l’abri antiaérien du Bürgerliches Waisenhaus à Berne).
    Au printemps 1940, peu avant l’attaque contre la France, l’Allemagne a fermé hermétiquement sa frontière avec la Suisse le long du Rhin et a procédé à d’importants déplacements de troupes dans l’espace visible depuis la Suisse. Elle a ainsi réussi à donner l’impression, chez nous et en France, qu’une attaque contre la France par la Suisse était imminente. La France a immédiatement déplacé deux corps d’armée du nord vers la frontière suisse et les a mis en état d’alerte maximale le 13 mai 1940. C’é tait exactement ce que voulait la Wehrmacht. Grâce à ce déplacement, l’armée française a été massivement affaiblie au nord, là où la Wehrmacht a ensuite attaqué (Hollande, Belgique, Luxembourg, nord de la France).
    Jusqu’à  la capitulation française du 22 juin 1940, l’é tat-major italien pensait qu’il était possible qu’elle soit attaquée par la France via le Grand-Saint-Bernard et le Simplon dans la plaine du Pô. Dans ce cas, celui-ci voulait occuper préventivement le sud de la Suisse.

Détermination inébranlable

L’é tat-major britannique (Joint Chiefs of Staff) a conclu dans une étude du 16 septembre 1940 qu’en raison de l’é troitesse de l’espace, du terrain difficile dans le Jura, de l’armée suisse déjà déployée, un contournement de la ligne Maginot par la Suisse n’é tait pas une option pour l’Allemagne.
    Le 1er septembre 1942, l’é tat-major allemand a publié un «Petit cahier d’orientation suisse» pour les «troupes en campagne». On y lit notamment ce qui suit: «Le système de milice suisse permet un recensement complet des personnes aptes au service militaire à un coût relativement faible. Il maintient l’esprit de soldat qui a toujours régné au sein du peuple suisse et permet la mise sur pied d’une armée de guerre très forte et organisée de manière appropriée pour ce petit pays, rapidement utilisable. Le soldat suisse se distingue par son amour de la patrie, sa dureté et sa fiabilité. Il accorde un grand soin à l’entretien des armes, de l’é quipement, des uniformes, des chevaux et des animaux de bât […]. Malgré une bonne période d’instruction, des cours de répétition fréquents et des exercices volontaires, le niveau d’instruction était toutefois insuffisant au début de la guerre. Les principes de commandement sont influencés par les pensées allemandes et françaises […]. La détermination du gouvernement et du peuple à défendre la neutralité suisse contre tout agresseur ne fait jusqu’à  présent aucun doute».
    Le 7 décembre 1942, le magazine américain Time a publié un article intitulé: «La Suisse: petite et coriace! Homme par homme, la Suisse a probablement aujourd’hui la deuxième meilleure armée d’Europe». Comme le Sénat américain l’a indiqué dans son rapport final sur la Seconde Guerre mondiale, l’armée allemande a été la meilleure du début à la fin de la guerre.
    Le dernier plan d’attaque de l’Allemagne contre la Suisse a été établi en été 1943 par le général des troupes blindées Franz Böhme. On peut y lire: «Bien que l’on aurait pu s’attendre à ce que la nouvelle situation politico-militaire en Europe conduise à un changement complet de la politique suisse dans tous les domaines, des rapports n’ont montré que trop clairement qu’un certain raidissement s’é tait produit au moins dans un domaine de la politique intérieure. La conséquence visible est le réduit. Il vaut mieux se battre que de s’intégrer entièrement dans les intérêts de la nouvelle Europe». L’objectif d’une attaque allemande a été défini comme suit:
    «Il s’agit au contraire précisément de la possession des importantes liaisons nord-sud. Seule leur possession illimitée […], y compris leurs livraisons d’é lectricité, signifie une victoire militaire claire sur la Suisse».
    «L’armée suisse dispose d’une grande tradition. Son système de défense la distingue de beaucoup d’autres. L’exploitation de la force populaire est considérable. Si nous estimons les effectifs de l’armée, il faudra compter fin 1943 avec environ 550 000 hommes. […] L’armement caractérise l’armée de terre comme une force de combat d’infanterie. […] Les fortifications à l’intérieur du pays ont été multipliées». Les armes nécessaires sont effectivement disponibles et suffisantes. Leur mise à disposition a été testée.

Détermination et connaissance du terrain:
le Réduit était considéré comme une défense à peine maîtrisable

Böhme mentionne ensuite le manque de moyens de combat lourds déjà évoqué dans les autres études d’attaque, mais ajoute ensuite: «Mais la valeur combative de l’armée suisse ne doit pas pour autant être diminuée de manière trop inconsidérée. La volonté de combattre du soldat suisse est élevée et nous devrons la mettre sur un pied d’é galité avec celle des Finlandais». (Qui, avec une population d’environ 3 millions, ont résisté pendant près de quatre mois à l’attaque de l’Union soviétique en 1939/40). «Un peuple qui a de bons gymnastes a toujours eu de bons soldats. L’amour de la patrie des Suisses est au plus haut niveau imaginable». Malgré le système de milice, l’entraînement au tir est meilleur que dans l’armée fédérale autrichienne, par exemple, malgré les 18 mois de service qui y sont exigés.
    «Cette circonstance (le manque d’expérience de la guerre en Suisse) est toutefois bien compensée par le fait que le Suisse combattra en terrain connu». Il ne faut pas non plus oublier qu’un grand changement est intervenu avec le Réduit. Il en arrive à la conclusion suivante: «La défense nationale suisse dispose d’une armée qui, ne serait-ce que par sa force numérique, est un facteur extrêmement remarquable. Vaincre les troupes qui se défendent avec acharnement dans le Haut-Réduit des Alpes constituera une tâche difficile à résoudre».
    Le 19 septembre 1943, la situation est devenue très critique au Tessin, alors que l’Italie était sur le point de capituler, et la Wehrmacht a alors pris position là aussi à notre frontière. 21 000 soldats italiens et 8 000 prisonniers de guerre alliés se sont réfugiés en Suisse en quelques jours et ont dû être internés.
    Lorsque les Alliés sont restés bloqués pendant deux mois sur le front allemand en France à l’automne 1944, Staline leur a demandé en dernier ressort, lors de la conférence de fin octobre 1944 à Moscou, d’attaquer l’Allemagne depuis la France en passant par la Suisse. Churchill et Harrison, le représentant américain, ont immédiatement refusé. Mais l’é tat-major américain a tout de même examiné cette option. Le 29 décembre 1944, il conclut: «Les difficultés du terrain et la capacité reconnue des forces suisses, petites mais efficaces, à combattre sur leur propre sol rendraient un tel projet douteux (doubtful)». Même la force armée la plus puissante du monde à l’é poque estimait que le succès d’une attaque contre la Suisse était compliqué.
    Au cours des derniers mois de la guerre, la 1ère armée française sous le commandement du général de Lattre de Tassigny, faisant partie des formations alliées, a contourné la Suisse par la vallée de la Rohne jusqu’au Tyrol. Apparemment, l’armée française avait choisi cette route d’attaque à la demande du général Guisan, ami de de Lattre, qui ne voulait plus de troupes allemandes à la frontière suisse aussi vite que possible. (En fait, les Français voulaient avancer sur Ulm.) Le général de Lattre déclara plus tard à ce sujet: «J’é tais sûr d’avance de mon flanc, sachant que l’armée suisse, sous un chef remarquable et poussée par un orgueil patriotique, s’opposerait à toute violation de son sol».
    Durant la dernière année de la guerre, la défense nationale comprenait plus de 500 000 soldats, 300 000 auxiliaires (hommes et femmes), 530 avions de guerre, 3 000 canons antichars et trois fois plus d’armes automatiques qu’en 1939.Pour survivre dans un monde difficile, un peuple doit être attaché à des valeurs immatérielles.
    Parmi celles-ci, l’amour de la patrie, l’esprit de défense, couplé à la volonté de résister aux agresseurs, côtoient nos valeurs fondamentales, telles que l’indépendance, la démocratie directe, le fédéralisme et l’amour de la paix.
    L’auteur laisse aux lecteurs le soin de décider si l’armée a empêché la Suisse de s’engager pendant la Seconde Guerre mondiale.

Sources:

Pour son livre «Hitlers Krieg und die Selbstbehauptung Schweiz 1933-1945» paru en 2011 (en langue allemande seule), l’auteur a effectué des recherches approfondies aux Archives fédérales, à Berne, mais aussi, avec l’aide de leurs ambassades, dans des archives aux Etats-Unis, en Allemagne et dans d’autres pays impliqués à l’é poque. C’est ainsi qu’il n’a souvent pu qu’emprunter les nombreux documents nécessaires à la rédaction du livre. Les sources sont mentionnées dans le livre. Le livre peut être commandé auprès de la maison d’é dition Zeit-Fragen, CP 247, 9602 Bazenheid.

(Traduction Horizons et débats

 


* Après des études de civilisation française, d’é conomie politique et de business administration à Paris, Gotthard Frick a travaillé pendant de nombreuses années pour de grands projets d’infrastructure en Suisse et outre-mer. De 1968 à 2004, il a mis en place et dirigé une entreprise de conseil, de gestion et de formation avec une école supérieure spécialisée anglophone affiliée, qui a travaillé dans le monde entier pour toutes les banques de développement, les organisations de l’ONU (OIT, OMC, PNUD), pour l’OCDE, pour divers gouvernements et des particuliers, dans plus de 100 pays sur tous les continents. Commandant de bataillon d’infanterie, l’auteur dispose de vastes connaissances militaires grâce à des visites d’armées étrangères (Allemagne, Pakistan), de l’OTAN et de bases de l’US Air Force en Allemagne et au Panama.

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