«Je suis libre – pour avoir plaidé «coupable de journalisme»

Le journalisme, pilier d'une société libre et informée

Rede von Julian Assange vor der Parlamentarischen Versammlung des Europarates (PACE) in Strassburg

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, Mesdames et Messieurs

La transition entre des années de confinement dans une prison à sécurité maximale et la présence ici devant les représentants de 46nations et de 700 millions de personnes est un changement profond, presque surréaliste.

14 ans en prison

L’expérience de l’isolement pendant des années dans une petite cellule est difficile à décrire. Elle vous prive de votre sens de vous-même, le réduisant en l’essence brute d’exister encore.
    Je ne suis pas encore tout à fait capable de parler de ce que j’ai enduré – de la lutte acharnée pour rester en vie, tant physiquement que mentalement. Tout comme je ne peux pas encore parler de la mort par pendaison, du meurtre et de la négligence médicale de mes codétenus. Je m’excuse par avance si mes propos manquent de fluidité ou d’éclat auquel on pourrait s’attendre dans un forum aussi prestigieux. L’isolement a fait ravage. J’essaie de m’en défaire sachant que m’exprimer dans ce contexte est un défi. Cependant, la gravité de la situation et le poids des enjeux m’obligent à mettre de côté mes réserves et à vous parler directement. J’ai fait long chemin, au sens propre comme au sens figuré, pour que je puisse me trouver aujourd’hui face à vous.

Protestations à dimensions globales

Avant notre débat, avant de répondre à vos éventuelles questions, je tiens à remercier l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) pour sa résolution 2317 de 2020 [pace.coe.int/en/files/28508/html] qui stipula que mon emprisonnement constituait un précédent dangereux pour les journalistes dans laquelle on cite le rapporteur spécial des Nations Unies sur la torture ayant sollicité ma libération. Je suis également reconnaissant à l’APCE pour sa déclaration de 2021 [pace.coe.int/en/news/8446/pace-general-rapporteur-expresses-se] où elle exprime son inquiétude face à des informations crédibles selon lesquelles des responsables américains auraient délibéré sur mon assassinat et où elle réitère sa revendication de ma libération immédiate. En la matière, je recommande à la Commission des affaires juridiques et des droits de l’homme de mandater un rapporteur de renom, MmeSunna Ævarsdóttir, d’enquêter sur les circonstances ayant abouti à mon emprisonnement ainsi qu’à la sentence m’ayant été octroyé, notamment sous l’aspect de leur impact en résultant sur la situation des droits humains.
   Cependant, comme tant d’autres efforts déployés dans mon cas, qu’ils émanent de parlementaires, de présidents, de premiers ministres, du pape, de fonctionnaires et de diplomates de l’ONU, de syndicats, de professionnels du droit et de la santé, d’universitaires, de militants ou de citoyens – aucun d’entre eux se serait imposée de manière contraignante.
    Aucune déclaration, aucune résolution, aucun rapport ni film ni article, ni événement, aucune collecte de fonds, aucune manifestation, aucune lettre dans ces 14 dernières années passées n’aurait été dû ni prescrit. Mais tout cet engagement énorme, facultatif, solidaire – il était pourtant nécessaire. Sans tout cela, je n’aurais jamais revu le jour. Cet effort mondial sans précédent il était nécessaire notamment pour la seul raison que les protections juridiques n’existaient que sur du papier, elles s’avéraient ne pas être effectives dans un délai raisonnable.

A propos de «l’accord de plaidoyer»

Après avoir été détenu pendant des années et avoir été condamné à 175 ans de prison sans la moindre chance d’un recours effectif, j’ai fait mon choix. J’ai finalement choisi la liberté plutôt la justice irréalisable. La voie de la justice n’est désormais exclue pour moi, car le gouvernement américain a insisté, par écrit, dans son accord de plaidoyer, qu’il soit exclu pour moi de déposer une plainte auprès de la Cour européenne des Droits de l’homme ni même faire une quête en vertu de la loi sur la liberté d’information pour ce que le gouvernement américain m’a infligé à la suite de sa demande d’extradition.

Le journalisme comme crime

Je veux m’expliquer de manière tout à fait limpide là-dessus. Je ne suis pas libre aujourd’hui parce que le système juridique aurait fonctionné. Si je me présente en tant que personne libre aujourd’hui, après des années d’incarcération, c’est parce que j’ai plaidé coupable face à l’accusation d’être journaliste. En effet, j’ai plaidé être coupable d’avoir cherché à obtenir des informations d’une source. J’ai plaidé coupable d’avoir informé le public de la nature de ces informations. Je n’ai pas plaidé coupable d’aucune autre accusation. J’espère que mon témoignage d’aujourd’hui pourra servir à mettre en lumière à quel point les mesures de protection existantes sont inefficaces et à aider ceux dont les cas sont moins visibles mais qui sont tout aussi vulnérables. Alors que je sors du cachot de Belmarsh, la vérité me semble désormais être moins perceptible et je regrette tout le terrain perdu pendant cette période – la façon dont l’expression de la vérité semble avoir ête minée, attaquée, affaiblie et diminuée encore. Je constate davantage d’impunité [envers les criminels de guerre], davantage de secret, davantage de représailles pour ceux qui disent la vérité et davantage d’autocensure. Il est difficile de ne pas établir le lien qui existe entre cet état de choses et les poursuites judiciaires engagées contre moi par le gouvernement américain. Il a franchi le Rubicon en criminalisant le journalisme à l’échelle internationale et en imposant ainsi ce climat tiède, pour ne pas dire congelé, qui régit les pertes de la liberté d’expression nous octroyées aujourd’hui. Quand j’ai fondé Wikileaks, elle est née d’un rêve simple: instruire les gens sur le fonctionnement du monde afin que, grâce à la compréhension plus profonde, nous puissions lui apporter quelque chose de meilleur. Disposer d’une cartographie de l’endroit où nous nous trouvons nous permet de nous orienter et ainsi déterminer la route à prendre. La connaissance nous permet de revendiquer des comptes à rendre aux puissances établies et de solliciter la justice là où elle est absente. Nous avons obtenu et publié la vérité sur des dizaines de milliers de victimes occultées de guerres et d’autres horreurs, moins visibles, concernant les programmes d’assassinat, d’enlèvements extra-judiciaires, de torture et de surveillance massive.
    Nous avons révélé non seulement quand et où ces événements se sont produits, mais également les politiques, les accords et les structures qui les sous-tendent. Lorsque nous avons publié Collateral Murder, la tristement célèbre vidéo obtenue par une caméra de surveillance montrant un équipage d’hélicoptère Apache américain réduisant en miettes des journalistes irakiens et leurs sauveteurs, la réalité visuelle de la guerre moderne a choqué le monde. C’est pourquoi nous avons également orienté l’intérêt suscité par cette vidéo en direction des règles d’engagement définissant dans quels cas l’armée américaine puisse de droit recourir à la force, en Irak.
    Combien de civils ont pu être tués sans une autorisation de la hiérarchie? En fait, 40 ans de ma peine potentielle de 175 ans étaient dus à l’obtention et à la diffusion de ces règles d’engagement.
    La vision politique concrète qui m’a été à portée après avoir été immergée dans les sales guerres et les opérations secrètes dans le monde entier, est simple. Arrêtons enfin de nous museler, de nous torturer et de nous entre-tuer. Mettons en place les principes fondamentaux et d’autres processus politiques, économiques et scientifiques, ainsi que suffisamment d’espace pour nous instuire. Cela fait, nous disposerons de suffisamment d’occasion pour nous occuper du reste.
    Le travail de Wikileaks était profondément ancré dans les principes défendus par cette Assemblée. Le journalisme tant que nous le comprenions a élevé la liberté d’information et intensifié le droit de savoir du public. Il a trouvé son siège opérationnel naturel en Europe. J’habitais à Paris, nous disposions des sociétés officiellement enregistrées en France et en Islande. Une équipe journalistique et technique était répartie dans toute l’Europe. Nous publions dans le monde entier à partir de serveurs basés en France, en Allemagne et en Norvège.

Dans le collimateur des Etats-Unis

Mais il y a 14 ans, l’armée américaine a arrêté l’un de nos présumés informateurs, le soldat au service de l’armée arméricaine Manning, un analyste du renseignement américain basé en Irak. Le gouvernement américain a lancé simultanément une enquête contre moi et mes collègues. Le gouvernement américain a envoyé illégalement des avions remplis d’agents en Islande, a versé des pots-de-vin à un informateur pour le faire voler nos documents juridiques et journalistiques et, sans procédure formelle, a fait pression sur les banques et les services financiers pour qu’ils bloquent nos abonnements et gèlent nos comptes.
    Le gouvernement britannique a pris part à certaines de ces représailles. Il a admis devant la Cour européenne des Droits de l’homme avoir espionné illégalement mes avocats britanniques pendant cette période.
    En fin de compte, ce harcèlement n’était pas fondé juridiquement. Le Ministère de la Justice du temps du Président Obama a choisi de ne pas m’inculper. Reconnaissant qu’aucun crime n’avait été commis, les Etats-Unis n’avaient jamais poursuivi auparavant un éditeur pour avoir publié ou obtenu des informations gouvernementales. Agir ainsi nécessitait une réinterprétation radicale et inquiétante de la Constitution américaine. En janvier 2017, Obama a également commué la peine de Manning, qui avait été reconnue coupable pour avoir été l’une de mes sources.

MAGA – Make America Great Again

Mais en février 2017, le paysage a radicalement changé. Trump a été élu Président. Il a nommé deux loups coiffés de chapeaux MAGA (Make America Great Again), Mike Pompeo, membre du Congrès du Kansas et ancien dirigeant de l’industrie de l’armement, au poste de directeur de la CIA, et William Barr, ancien agent de la CIA, au poste de Ministre de la Justice des Etats-Unis. En mars 2017, Wikileaks a révélé l’infiltration de la CIA dans les partis politiques marginau: son espionnage des dirigeants français et allemands, son espionnage de la Banque centrale européenne, des ministères économiques européens et ses ordres permanents d’espionner les Français dans la rue en général. Nous avions révélé la vaste production de logiciels malveillants et de virus par la CIA ainsi que sa subversion des chaînes d’approvisionnement, y compris sa subversion des logiciels antivirus, des voitures, des téléviseurs intelligents et des iPhones. Le directeur de la CIA, Pompeo, a lancé une campagne de représailles. Il est désormais de notoriété publique que, sous les ordres explicites de Pompeo, la CIA a élaboré des plans pour m’enlever et m’assassiner au sein de l’ambassade d’Equateur à Londres et autoriser la poursuite de mes collègues européens, nous soumettant à des vols, des attaques informatiques et la diffusion de fausses informations.
    Ma femme et mon fils en bas âge ont également été pris pour cible. Un agent de la CIA a été assigné en permanence à la filature de ma femme. Des instructions ont été données pour obtenir de l’ADN sur la couche de mon fils de six mois. C’est le témoignage de plus de 30 responsables actuels et anciens des services de renseignements américains qui ont parlé à la presse américaine, ce qui a été corroboré par les dossiers saisis et les poursuites engagées contre certains des agents de la CIA impliqués. La CIA me cible, ainsi que ma famille et mes associés, par des moyens agressifs, extrajudiciaires et extraterritoriaux. Cela donne un aperçu rare de la manière dont les puissantes organisations de renseignement se livrent à la répression transnationale. De telles répressions ne sont pas uniques. Ce qui est unique, c’est que nous en savons pas mal de choses sur ses mécanismes. Grâce à de nombreux intermédiaires soutenant notre cause et à des enquêtes judiciaires en Espagne. Cette assemblée n’est pas étrangère aux abus extraterritoriaux de la CIA. Le rapport révolutionnaire de APCE sur les enlèvements extra-judiciaires de la CIA en Europe a révélé comment la CIA a géré des centres de détention secrets et procédé à des enlèvements illégaux sur le sol européen, en violation des droits de l’homme et du droit international.
    En février de cette année, la source présumée de certaines de nos révélations sur la CIA, l’ancien agent de la CIA Joshua Schultz, a été condamné à 40 ans de prison dans des conditions d’isolement extrême. Ses fenêtres sont occultées et une machine à bruit blanc fonctionne 24 heures sur 24 au-dessus de sa porte, de sorte qu’il ne peut même pas crier à travers. Ces conditions sont plus dures que celles de Guantanamo. Mais la répression transnationale se fait aussi par le biais de procédures judiciaires abusives.
    L’absence de mesures de protection efficaces contre ce phénomène signifie que l’Europe est faible quant à sa défense contre le détournement de ses traités d’entraide judiciaire par des puissances étrangères pour s’en prendre aux voix dissidentes en Europe.
    Dans les mémoires de Michael Pompeo, que j’ai lues dans ma cellule, l’ancien directeur de la CIA se vante d’avoir fait pression sur le procureur général des Etats-Unis pour qu’il engage une procédure d’extradition contre moi en réponse à nos publications sur la CIA. En effet, accédant aux demandes de Pompeo, le ministre de la Justice des Etats-Unis a rouvert l’enquête contre moi qu’Obama avait close et a de nouveau arrêté Chelsey Manning, cette fois en tant que témoin, et elle a été détenue en prison pendant plus d’un an, avec une amende de 1000 dollars par jour, dans une tentative officielle de la contraindre à fournir un témoignage secret contre moi. Elle a fini par tenter de se suicider.
    On pense généralement à des tentatives visant à forcer des journalistes à témoigner contre leurs sources. Mais Manning était désormais une source forcée de témoigner contre le journaliste. En décembre 2017, le directeur de la CIA Pompeo a obtenu gain de cause et le gouvernement américain a émis un mandat d’extradition au Royaume-Uni. Le gouvernement britannique a gardé le mandat secret pendant deux ans, tandis que lui-même, le gouvernement américain et le nouveau président de l’Équateur s’efforçaient de définir les motifs politiques, juridiques et diplomatiques de mon arrestation. Lorsque des nations puissantes se sentent en droit de prendre pour cible des individus au-delà de leurs frontières, ces individus n’ont aucune chance de s’en sortir à moins que des mesures de protection solides ne soient mises en place et qu’un Etat soit disposé à les faire respecter. Aucun individu n’a l’espoir de se défendre contre les vastes ressources qu’un Etat agresseur peut déployer.

Cas de précédent dangereux

Comme si la situation n’était pas déjà assez mauvaise, dans mon cas, le gouvernement américain a adopté une nouvelle position juridique mondiale dangereuse. Seuls les citoyens américains ont le droit à la liberté d’expression. Les Européens et les autres nationalités n’ont pas ce droit, mais les Etats-Unis affirment que leur loi sur l’espionnage s’applique à eux, où qu’ils se trouvent. Les Européens en Europe doivent donc obéir à la loi américaine sur le secret sans aucune défense. Pour le gouvernement américain, un Américain à Paris peut parler de ce que fait le gouvernement américain. Peut-être, mais pour un Français à Paris, le faire est un crime sans défense. Et il peut être extradé, tout comme moi. Maintenant qu’un gouvernement étranger a officiellement affirmé que les Européens n’avaient pas le droit à la liberté d’expression, un précédent dangereux a été créé. D’autres Etats puissants suivront inévitablement l’exemple. La guerre en Ukraine a déjà vu la criminalisation des journalistes en Russie. Mais si l’on se base sur le précédent établi par mon cas, rien n’empêche la Russie ou tout autre Etat de cibler les journalistes, les éditeurs ou même les utilisateurs des réseaux sociaux européens en prétendant que leurs lois nationales sur le secret professionnel ont été violées.
    Les droits des journalistes et des éditeurs au sein de l’espace européen sont donc gravement menacés. La répression transnationale ne peut pourtant pas devenir la norme. En tant que l’une des deux grandes institutions mondiales chargées de définir les normes, l’APCE doit agir.
     La criminalisation des activités de collecte d’informations constitue une menace pour le journalisme d’investigation partout dans le monde. J’ai été formellement condamné par une puissance étrangère pour avoir demandé, reçu et publié des informations véridiques sur cette puissance. Alors que je me trouvais en Europe. La question fondamentale est que les journalistes ne doivent pas être poursuivis pour avoir fait leur travail. Le journalisme n’est pas un crime. C’est un pilier d’une société libre et informée.

Plus jamais!

Monsieur le Président, distingués délégués, si l’Europe veut avoir un avenir où la liberté de parole et la liberté de dire la vérité ne soient pas des privilèges réservés à certains, mais des droits garantis à tous, alors elle doit agir. Pour que ce qui m’est arrivé n’arrive plus jamais à personne d’autre.
    Je tiens à exprimer ma plus profonde gratitude à cette assemblée, aux conservateurs, aux sociaux-démocrates, aux libéraux, à la gauche, aux écologistes et aux indépendants qui m’ont soutenu tout au long de cette épreuve et aux innombrables personnes qui ont milité sans relâche pour ma libération. Il est encourageant de savoir que dans un monde souvent divisé par l’idéologie et les intérêts, il existe toujours un engagement commun en faveur de la protection des libertés humaines essentielles.
    La liberté d’expression et tout ce qui en découle se trouvent à une croisée des chemins dangereuse. Je crains que si des institutions comme l’APCE ne prennent pas conscience de la gravité de la situation, il ne soit trop tard. Engageons-nous tous à faire notre part pour garantir que la lumière de la liberté et de la quête de la vérité perdurent et que les voix du plus grand nombre ne soient pas réduites au silence par les intérêts d’une minorité.

Julian Assange

Source:

Conférence de Julian Assange, tenue devant l’Assemblée parlementaire du Conseil d’Europe, le 1er octobre 2024, à Strasbourg, v. https://x.com/wikileaks/status/184106487981955522 

Suivre la conférence avec les introductions et le débat sur https://youtube.com/live/Mq85IZMei 

(Traduction de l’anglais par Horizons et débats)

 

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