Gaza – la catastrophe humanitaire continue de s’aggraver

Le silence officiel de la Suisse suscite l’indignation de la population civile

par Peter Küpfer

Le monde entier pousse un cri d’horreur face à la catastrophe humanitaire qui s’aggrave de jour en jour à Gaza. Partout se mobilisent des êtres humains en révolte contre les atrocités quotidiennes se déroulant sous nos yeux. Ces derniers jours et semaines, les protestations se sont multipliées également en Suisse: de la part d’individus, d’organisations, de mouvements civiques et humanitaires, mais aussi de la part des autorités cantonales et municipales – parmi elles un parlement cantonal et plusieurs villes suisses. Ils témoignent de la même résolution à dénoncer le silence pitoyable et incompréhensible de la Suisse officielle insistant sur l’illégalité flagrante de l’action d’annihilation contre tout un peuple dont fait preuve le gouvernement Netanyahu.

La révolte civile contre le silence
bernois commence par le Parlement du Canton du Jura

Parmi les nombreuses interventions publiques adressées au Conseil fédéral ces dernières semaines et auxquelles nous avons eu accès, la résolution n° 228 du Parlement cantonal jurassien, datée du 22 mai 2025, figure en tête de liste. Elle a été adoptée à l’unanimité des 55 députés présents (sur un total de 60), tous partis confondus. Cette unanimité inhabituelle s’étendant sur tous les partis présents dans la Chambre législative du canton témoigne de sa détermination. Il est évident que «La République et Canton du Jura» (tel le nom officiel du canton le plus jeune de la Suisse appartenant avant 1978 au canton de Berne) confirme sa résolution à faire parvenir au Conseil fédéral un message clair et unanime en provenance des représentants directes de sa base civile. Il est évident et passe les dimensions cantonales qu’une grande partie de la communauté civile jurassienne ne comprend ni n’accepte le comportement servile envers le gouvernement Netanyahu et les cercles puissants internationaux qui pratiquent un silence couvrant le crime – attitude proche de l’omertà mafieuse.
    La résolution insiste auprès du Conseil fédéral pour qu’il agisse selon les huit points concrets détaillés dans sa résolution. Vu la convergence dans leurs revendications centrales avec la plupart des autres lettres publiques adressées au Conseil fédéral, mentionnées ci-dessous, elles seront résumées comme suit:

La Suisse officielle doit intervenir auprès du gouvernement israélien pour obtenir un cessez-le-feu immédiat, total et durable. Elle doit condamner fermement les bombardements de cibles civiles (hôpitaux, écoles et abris) et toute forme de punition collective, et exiger l’arrêt immédiat de toutes les formes de violence à l’encontre des civils, notamment la privation d’eau, de nourriture, d’électricité et de soins médicaux. Le Conseil fédéral doit exprimer sa solidarité avec toutes les victimes innocentes et insister sur la reprise immédiate de l’aide humanitaire. Il doit insister sur le fait que les enfants de Gaza, comme tous les enfants du monde, ont droit à la vie, à la sécurité, à la dignité, à l’éducation et à un avenir. En conclusion, le Parlement jurassien charge son gouvernement de tout mettre en œuvre pour que le Conseil fédéral s’engage en faveur de la cessation des hostilités et de la sécurité des civils, en particulier des enfants.

Les villes de Genève et Lausanne
revendiquent le revirement bernois

Peu de temps après, ce sont les deux villes Genève et Lausanne, hautement respectées sur  le plan international, qui ont également tiré la sonnette d’alarme contre le silence officiel. Ils ont procédé par leur «Déclaration à l’attention du Conseil fédéral» commune du 31 mai 2025. Ils insistent sur le fait que la ville de Genève (et donc la Suisse tout entière) jouisse d’une réputation internationale, notamment comme lieu de naissance d’Henri Dunant, le fondateur du Comité international de la Croix-Rouge (dont le siège est depuis lors à Genève!), et  comme ville où ont été signées les Conventions de Genève, notamment celle sur la protection des populations civiles en temps de guerre. Dans leur déclaration signée ensemble, elles se prononcent, entre autres, en ces termes:

«Aujourd’hui, les villes signataires veulent réaffirmer leur solidarité avec toutes les victimes, leur engagement pour le respect du droit international humanitaire et la promotion de la paix. En tant qu’Etat dépositaire des Conventions de Genève, la Suisse est solidairement responsable du respect du droit international humanitaire et a le devoir de dénoncer les violations commises, d’appeler au respect du droit international et de s’engager pour le rétablissement complet et sans entrave de l’aide humanitaire, pour un cessez-le-feu immédiat ainsi que pour la libération des otages. […] Face à la tragédie humanitaire qui se déroule actuellement à Gaza, la Suisse ne peut plus rester inactive et se murer dans le silence»1.

Entre-temps, selon les indications de la ville de Genève, plus de 50 autres villes suisses ont jusqu’à présent cosigné la déclaration, dont Zurich, Winterthur et Saint-Gall.

Appel urgent de personnalités et particuliers partageant les mêmes préoccupations

Presque simultanément (en date du  27 mai 2025), des organisations de la société civique suisse et des particuliers adressent un «appel urgent» public à l’ensemble du Conseil fédéral. Les responsables de cette lettre ouverte sont la Voix juive pour la démocratie et la justice en Israël/Palestine, active en Suisse,la Swiss Humanity Initiative, Amnesty International Suisse et Palestine Solidarity Switzerland (voir page 7).2 En consultant la liste des signataires, on tombe sur une multitude d’autres groupes engagés qui militent pour l’entente entre Israël et la Palestine. Parmi les 80 premiers signataires privés, on trouve des noms connus des domaines de la culture, de la science, des églises (y compris des rabbins), des militants pour la paix et des juristes, dont les deux anciennes conseillères fédérales Micheline Calmy-Rey et Ruth Dreifuss.
    Leur appel, rédigé de manière objective, reflète toute l’ampleur de la misère en Palestine. Leur lettre cite le CICR qui décrit l’horreur de la situation sur place «remettant en question les fondements de notre humanité». Il cite Médecins sans frontières qui utilise les termes de «nettoyage ethnique» ainsi que de  «fosse commune pour les Palestiniens et les travailleurs humanitaires». Amnesty International conclut qu’«Israël commet un génocide à Gaza». Au nom du respect des obligations en matière de droit international et de droits humains, les signataires de l’appel urgent demandent au Conseil fédéral suisse de satisfaire immédiatement aux dix exigences qu’ils détaillent par la suite. L’appel urgent conclut par l’ avertissement sérieux suivant:

«L’inaction continue [du Conseil fédéral] face aux crimes les plus graves, bien documentés, ne sape pas seulement la crédibilité de l’ordre juridique international. Par son silence, le Conseil fédéral risque en outre de faire porter à la Suisse une part de responsabilité en droit international pour ne pas avoir su prévenir un génocide». (voir texte intégral p.7)

«Une honte nationale!»

Un autre groupe de concitoyens jurassiens actifs, le Collectif jurassien pour la paix à Gaza, a déposé une plainte pénale auprès du Ministère public de la Confédération contre les trois conseillers fédéraux en fonction, Ignazio Cassis,Karin Keller-Sutter et Guy Parmelin, ainsi que contre la conseillère fédérale au Département suisse de la défense, Viola Amherd, ayant récemment démissionné.3 La plainte pénale, étayée de manière détaillée par les faits, demande au Ministère publique de la Confédération «d’établir, à l’encontre des quatre membres du gouvernement suisse mentionnés, le degré de complicité potentielle du gouvernement suisse, dont ils sont les responsables, en matière des crimes de guerre que le gouvernement actuel d’Israël a commis et est en train de commettre».
    La plainte pénale, récemment déposée auprès de la même instance par le Conseiller aux Etats Carlo Sommaruga (Genève) contre le Conseiller fédéral Ignazio Cassis est encore plus sévère dans ses formulations. Le premier reproche est que Cassis, en se dérobant à la question des crimes de guerre perpétrés dans la bande de Gaza, a porté un grave préjudice à l’image de la Suisse dans le monde entier.
    Pour Carlo Sommaruga, le deuxième motif de sa plainte pénale a plus de poids encore:

«Il [Cassis] fait participer son département aux séances de préparation de la prétendue ‹opération humanitaire d’Israël›. Sous cette étiquette se cache en vérité  une opération basée sur le déplacement massif des Palestiniens et leur concentration dans des camps qui seront contrôlés par l’armée israélienne et où l’aide sera fournie par des mercenaires, des vétérans de guerre américains dont les mains sont souillées de sang. C’est une trahison de notre tradition humanitaire suisse. C’est une honte nationale! Il est grand temps que l’ensemble du Conseil fédéral mette fin à cette soumission d’Ignazio Cassis à Israël».4

Appel d’anciens diplomates à Cassis – «nous sommes choqués!»

Dans un autre appel public, 56 (cinquante-six!) anciens diplomates suisses, signant nommément leur appel urgent à Cassis, s’adressent de manière critique à l’actuel chef de la diplomatie suisse. Ils estiment, eux aussi, que la passivité de Berne face à la situation actuelle dans le monde met en péril des éléments fondamentaux de la diplomatie suisse, notamment en ces termes:

«Nous, anciens diplomates du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE), suivons avec une grande inquiétude la situation dramatique et les crimes de guerre perpétrés par l’armée israélienne. Nous sommes choqués par le silence, la passivité et la retenue du DFAE et de la Suisse. Pour assurer sa crédibilité et sa cohérence, la Suisse doit sortir de sa réserve inacceptable et agir en prenant une série de positions et de mesures stratégiques coordonnées avec l’ONU, l’Union européenne ou la Ligue arabe».

Par là, les expéditeurs entendent, entre autres,

«le refus immédiat de l’expulsion programmée de la population civile de Gaza et la fin de l’utilisation militaire du territoire par Israël, deux actes contraires au droit international qui constituent un véritable nettoyage ethnique et un processus de génocide en tant qu’il est défini par la Cour internationale de justice».

A l’instar de Sommaruga, mais aussi d’organisations humanitaires telles que Médecins sans frontières, Amnesty International et l’Appel Gaza du Parti socialiste, également adressé récemment à Cassis, les diplomates soulignent l’importance d’insister auprès d’Israël pour que les convois d’aide puissent à nouveau accéder immédiatement et sans entraves aux personnes concernées. L’Appel Gaza du PS Suisse adressé à Cassis, déposé le 2 juin et comptant entre-temps, selon les indications du PS, plus de 130000 cosignatures, précise à ce sujet:

«La Suisse doit notamment se rallier à la déclaration de 24 Etats – dont l’Allemagne, la France et l’Italie – qui exige la reprise immédiate et complète de l’aide humanitaire pour la bande de Gaza, et soutenir les efforts du gouvernement espagnol en vue d’une résolution de l’ONU allant dans ce sens».

***

La souffrance à Gaza pose une question incontournable au monde entier: quelles sont les bases à établir une solution durable aux conflits aussi persistants et aux ravages qu’ils provoquent? Ces derniers temps, une idée a été évoquée à maintes reprises, y compris dans ce magazine, sous des angles très différents: la condition préalable à une paix durable est le respect mutuel de l’existence de «l’autre» et de son droit de vivre ses différentes manières d’être. C’est le seul moyen d’apporter une véritable solution. Sumaya Farhat-Naser en est un témoin impressionnant (voir page 8 de cette édition). Elle fait avec des personnes, éduquées et formées dans la peur ou le dégoût de «l’autre» ce que les Etats et les cultures devraient également s’efforcer de faire dans leurs relations réciproques de haute tension: entreprendre, évoluer et intégrer dans leurs attitudes la formation à l’écoute mutuelle, au respect de l’autre, même avec ou justement à cause des différences. Il faut d’abord apprendre des deux côtés le respect «de l’autre».
    Ce sont les pays non-alignés qui ont postulé pour la première fois ce respect, ce fut au début de la guerre froide, représentant un principe alternatif face aux pressions des deux grandes puissances sur les petits. Les BRICS et autres organisations similaires semblent vouloir le faire revivre. Les Chinois, en s’appuyant sur Tzou-Enlai (et ce dernier en référence à des sages chinois comme Lao-tseu et Confucius), ont fait de cette attitude non-envahissante un principe de leurs relations réciproques. Le Professeur Shlomo Sand, historien israélien critique à l’égard du gouvernement, l’a récemment affirmé très clairement, dans une interview vidéo, en défendant le principe suivant. Une solution qui s’attaque aux racines du conflit qui dure depuis des décennies face à la Palestine et son entourage n’est possible que de cette manière – par le biais du retour au respect mutuel, en dépit de tout.5 Ce n’est certainement pas facile dans le cas de la Palestine, d’Israël, de Gaza et de toute la région, face à la longue histoire de souffrances des communautés qui la peuplent. Si ce n’est pas cela – quoi d’autre donc?

1 Site officiel de la ville de Genève: «Déclaration des villes de Genève et Lausanne sur la situation humanitaire à Gaza»; consulter https://www.geneve.ch/actualites/declaration-villes-geneve-lausanne-situation-humanitaire-gazahttps://www.geneve.ch/document/gaza-appel-geneve-lausanne-villes-signataires-3-juin-2025 
2 Le fichier pdf de l’original sous JVJP Voix juive pour la démocratie et la justice; www.jvjp.ch/; «Coup de tonnerre de la société civile suisse: la lettre ouverte au Conseil fédéral largement soutenue».
3 consulter l’internet sous «Collectif jurassien pour la paix à Gaza. Dénonciation pénale contre trois conseillers fédéraux et l’ancienne ministre de la défense».
4Carlo Sommaruga sur facebook du 20/05/2025, 08.34
5 Double interview depuis Tel Aviv, avec Jean-Daniel Ruch (diplomate et auteur suisse) et l’historien israélien Shlomo Sand, prenant une attitude critique à l’égard du gouvernement; consulter https://www.youtube.com/watch?v=PcDgVzlP_DY 

 

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