Gaza – pire que catastrophique

par Jean-François Berger*

Plus de six cents jours de guerre se sont écoulés depuis l’attaque terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023.
    Dans un communiqué de presse daté du 26 mai passé presque inaperçu, le CICR observe que «la situation humanitaire à Gaza est pire que catastrophique». Comme s’il n’y avait plus de mot suffisamment fort pour exprimer ce qui s’y passe. Comme si le langage lui-même finissait par s’incliner face à une réalité indicible, aux tréfonds de l’inhumanité. Les mots seraient-ils morts à Gaza? Comme les otages, les civils, les maisons, les hôpitaux. Comme les principes du droit humanitaire, enterrés eux aussi dans les ruines.
    A Gaza, depuis plus de trois mois, le blocus israélien est total. En utilisant la faim comme une arme de guerre, le gouvernement israélien condamne inexorablement la population à mort. Il y a quelques semaines, un nouvel acteur a fait son apparition sur cet infernal théâtre de guerre: la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), enregistrée dans la ville d’Henry Dunant! Un organisme chargé par Israël et les Etats-Unis de distribuer de l’aide dans la bande de Gaza. Résolument opaque et géré par des sociétés militaires privées, le GHF ambitionne d’évincer l’ONU et les organisations internationales devenues témoins gênants du drame.
    Des dizaines de Palestiniens sont déjà tombés sous le feu de l’armée israélienne lors de distributions de nourriture organisées par la GHF. Il faut d’urgence répondre à une première question: l’antenne de la GHF à Genève respecte-t-elle les dispositions légales suisses, comme l’a demandé Philip Grant, directeur de rial International, auxautorités fédérales? Question suivante: ce piège ne participe-t-il pas d’un plan stratégique visant à forcer les habitants de Gaza à quitter leur terre?
    Associé à notre impuissance de spectateur, le tourbillon des horreurs quotidiennes anesthésie notre mémoire immédiate lorsqu’il n’incite pas au cynisme ou à l’indifférence. Rappelons-nous: voici quelques semaines, quatorze secouristes palestiniens du Croissant-Rouge et de la Défense civile ainsi qu’un membre de l’UNRWA ont été abattus de sang-froid par des militaires israéliens. Dans le charnier creusé à la hâte par un bulldozer, on a retrouvé l’un d’entre eux les mains liées dans le dos. A noter que c’est la vidéo retrouvée sur le téléphone de l’un des secouristes exhumés du charnier qui a contribué à établir les faits. L’histoire dira si ce crime restera impuni.
    La neutralité à géométrie variable du Conseil fédéral discrédite la Suisse. Prompte à s’aligner sur les sanctions contre la Russie, elle se montre attentiste et complaisante à l’égard du gouvernement d’Israël. En tant qu’Etat dépositaire des Conventions de Genève, Berne dispose d’un instrument juridique et moral unique propice à des initiatives salutaires.

(Publication originale Tribune de Genève du 16 juin 2025, Lettre du jour)


* Jean-François Berger, historien, scénariste et ancien délégué du CICR

Mirjana Spoljaric, Présidente du CICR: «Gaza envoie un signal terrible quant aux guerres futures»

La présidente du CICR craint une «crise incontrôlable» au Proche-Orient

Qu’en est-il de la situation à Gaza? 

Cette question, je me la pose aussi. Pour la décrire, il n’y a plus de mots. Gaza est un échec de l’humanité, au-delà de tout ce qui serait acceptable sur le plan juridique et moral. Cela envoie un signal terrible quant aux guerres futures. Le monde accepte une guerre sans limites où tout est permis.
   Pour moi, cela revient finalement à une question de positionnement personnel des hommes au pouvoir : soit on croit au bien dans l’être humain, soit on croit au mal. En tant que politicien, il faut croire au bien, sinon on ne peut servir les intérêts de tout un peuple. J’ai malheureusement le sentiment que ce que ressentent les gens n’est plus pris en compte dans les décisions politiques. On assiste à un détachement inquiétant entre la politique et la conscience générale.

De nouveaux acteurs ont brusquement fait leur apparition dans le contexte de l’aide humanitaire. A Gaza, une fondation israélo-américaine basée à Genève a remplacé l’agence onusienne UNRWA. Quelles en sont les conséquences?

Au CICR, nous fournissons une aide humanitaire selon des critères clairement définis: indépendance, impartialité, neutralité et prise en compte des besoins de la population. Nous ne faisons aucune distinction entre les personnes qui sont amenées à l’hôpital. Ce que nous constatons à Gaza, c’est une instrumentalisation de l’aide humanitaire, par tous les moyens possibles et par toutes les parties concernées. Pour moi, c’est intolérable. Tout ce qui est autorisé ici risque de se reproduire dans d’autres conflits.

Source: Tages-Anzeiger du 15.06.2025; Propos recueillis par Benno Tuchschmid; traduction de l’allemand Horizons et débats

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