Le 6 juillet 1989, Mikhaïl Gorbatchev, Secrétaire général du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, prononça devant le Conseil de l’Europe à Strasbourg un projet de construction de ce qu’il nommait la «Maison Europe», construite, gérée et habitée en commun»1. Ce projet, qui incluait la Russie, excluait par contre toute alliance militaire (et donc, le Pacte de Varsovie et l’OTAN). Trente-deux ans plus tard, le 17 décembre 2021, Vladimir Poutine présenta à la négociation deux propositions de traité paneuropéen de sécurité mutuelle, l’une entre la Russie et les Etats-Unis, l’autre entre la Russie et l’OTAN.2
Les préoccupations légitimes en matière de sécurité et les propositions touchant aux garanties de sécurité présentées par les deux dirigeants, à plus de trente ans d’intervalle, ont été ignorées de manière arrogante et irresponsable par l’Occident3, ce qui a conduit au résultat prévisible que nous observons aujourd’hui: près d’un million de victimes, tuées ou blessées4, et un pays entier (encore un!) réduit en ruines… pour rien. Comme tant d’autres, cette guerre était tout à fait prévisible et donc évitable.
«…pour préserver les générations futures du fléau de la guerre»5
La diplomatie au service de la paix est l’option politique privilégiée par les antimilitaristes ainsi que tous ceux qui luttent pour la justice sociale, avec le bonheur et la sécurité des peuples, d’où qu’ils soient, en priorité. Il faut toutefois garder à l’esprit que les gouvernements respectifs ne défendent que rarement les intérêts de leurs concitoyens, notamment lors de conflits armés.
Compte tenu du danger réel d’une escalade nucléaire, la diplomatie au service de la paix doit redevenir la priorité absolue et immédiate pour les gouvernements de tous bords, conformément aux dispositions de la Charte des Nations unies.
La diplomatie au service de la paix consiste à aborder les préoccupations d’un pays s’estimant lésé ou d’un Etat prêt à la riposte, en empruntant la voie diplomatique afin d’éviter la guerre, et ce, indépendamment de «savoir qui a commencé».
Comme nous l’avons vu durant ces trois dernières années en Ukraine, la diplomatie au service de la paix a non seulement disparu du discours des dirigeants occidentaux, mais elle en a été plus ou moins bannie. Il s’agit là d’un nouvel exemple du mépris des principes démocratiques, car lorsqu’on leur demande leur avis, les citoyens d’Europe occidentale se prononcent massivement en faveur de la paix.
Pour éviter une guerre en Ukraine, il aurait été impératif de connaître les intentions de la Russie6 et ce que l’Ukraine (et non pas les Etats-Unis, la Grande-Bretagne ou l’UE) était prête à accepter. La réponse à la première question était très simple: que ce pays reste neutre (comme promis) et que les accords de Minsk (signés par la Russie, l’Ukraine, l’Allemagne et la France) soient respectés (autonomie du Donbass au sein de l’Ukraine). La réponse à la deuxième question: Zelensky (et non Biden, Johnson ou von der Leyen) a répété à plusieurs reprises qu’il privilégiait une solution évitant les pertes humaines, que ce soit au prix de la neutralité ou de pertes territoriales7. De plus, Kiev et Moscou ont été plusieurs fois sur le point de parvenir à un accord, mais les négociations ont été stoppées par Washington et Londres8.
Gorbatchev vénéré, mais trahi – Poutine honni et rejeté
Un peu de contexte historique s’impose. L’effondrement de l’URSS s’est déroulé sans violence. Les pays d’Europe de l’Est ont pu se libérer sans rencontrer de résistance; leur droit à l’indépendance a été reconnu. D’autre part, Gorbatchev et tous les dirigeants russes ont dès lors insisté sur l’importance de la neutralité des pays limitrophes, en particulier de l’Ukraine et de la Géorgie. Des promesses en ce sens ont effectivement été faites à Gorbatchev. En principe, une Allemagne réunifiée pouvait adhérer à l’OTAN, à condition toutefois que cette dernière ne poursuive pas son expansion vers l’Est.9 Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, Poutine a multiplié les tentatives de rapprochement avec l’Occident. Il a même proposé que la Russie adhère à l’OTAN!10 Toutes ses tentatives ont été rejetées avec mépris – grave erreur diplomatique.
La réaction de Poutine à
l’élargissement de l’OTAN a tout d’abord été plutôt modérée
Malgré les promesses non tenues, la Russie n’a pas émis d’objections (explicites) lors les trois premiers ex-pays de l’est (Pologne, Hongrie et République tchèque) ont rejoint
l’OTAN (1999). Elle a même, en 2004, accepté l’adhésion à l’OTAN des sept pays restants d’Europe de l’Est, dont les Etats baltes.
Ce n’est qu’à partir de 200711 que Poutine a émis de vives objections: «L’élargissement de l’OTAN constitue une grave provocation au détriment de la confiance mutuelle. […] Et nous sommes en droit de nous demander contre qui cet élargissement est dirigé? Qu’est-il advenu des assurances données par nos partenaires occidentaux après la dissolution du Pacte de Varsovie?» C’est Poutine qui a été qualifié de provocateur, de belliciste lors de cet événement mais pas du tout W.Bush (fils) qui, en 2008, contre l’avis de ses conseillers de haut rang et de nombreux analystes, a «annoncé» l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN.
Une dernière tentative de la Russie
pour parvenir à un règlement pacifique
Le 17 décembre 2021, le Ministère russe des Affaires étrangères a soumis deux documents aux Etats-Unis et aux membres de l’OTAN en vue de négociations: un projet de Traité entre les Etats-Unis et la Fédération de Russie sur les garanties de sécurité et un projet d’Accord sur les mesures pour assurer la sécurité de la Fédération de Russie et des Etats membres de l’OTAN. Les propositions de la Russie ont été immédiatement rejetées par l’Occident comme étant inacceptables, provocantes et même scandaleuses.
Le contenu des textes n’a guère retenu l’attention des médias et a été résumé comme suit: pas de nouvelle expansion de l’OTAN vers l’Est et pas de bases militaires sur le territoire des anciens Etats soviétiques qui ne sont pas membres de l’OTAN (article 4 du traité). En réalité, les deux documents allaient bien au-delà de ces deux points et visaient un projet global de désarmement et de démilitarisation ainsi que la mise en place d’une structure paneuropéenne de sécurité mutuelle.
Sommes-nous vraiment si loin de la vision de Gorbatchev et d’autres, au nombre desquels de Gaulle, Václav Havel et, pendant un certain temps également, de Macron, d’une Europe souveraine – en paix – dotée d’une stratégie de défense autonome? Ou même de la «communauté euro-atlantique s’étendant de Vancouver à Vladivostok», proposée par les Etats-Unis en 1991, saluée par toutes les parties?12
Pour ceux dont la priorité absolue est d’éviter une guerre, ces deux documents sembleraient offrir au moins une base de négociation. Pour ceux qui considèrent l’élargissement de l’OTAN à l’Est (de 12 membres en 1998 à 30 en 2022) et son maintien depuis l’effondrement de l’URSS comme une provocation inutile et une menace pour la sécurité paneuropéenne, ces documents semblent tout à fait rationnels. Aujourd’hui encore, ils constituent peut-être le meilleur espoir pour une paix et une sécurité durables à long terme dans toute l’Eurasie.
Les médias, dont «Le Monde» et
«The Guardian», ont mal interprété les textes officiels
Les médias ont «informé» le public que les propositions étaient «inacceptables», mais sans fournir la moindre explication. Les textes ont été présentés de manière fallacieuse comme une série d’exigences unilatérales de la Russie, alors qu’à l’exception de l’article 4 du traité (voir ci-dessus), les engagements entre les Etats-Unis et la Russie s’appliquaient aux deux parties.
Certains points importants ont été présentés de manière erronée, même dans des journaux sérieux. Le «Guardian» a par exemple rapporté que la Russie exigeait (dans le projet d’accord) «que l’OTAN retire toutes les troupes ou armes stationnées dans les pays qui ont rejoint l’alliance après 1997, ce qui incluait l’ensemble de l’Europe de l’Est, y compris la Pologne, les anciens Etats soviétiques d’Estonie, de Lituanie, de Lettonie et les pays des Balkans».13 Certes, cela est exact, mais omet le point essentiel, à savoir que cette obligation s’appliquait également à la Russie.14
De son côté, «Le Monde» avait titré: «Les deux traités présentés proposent notamment d’interdire tout nouvel élargissement de l’Alliance atlantique ainsi que l’installation de bases militaires américaines dans les pays de l’ancien espace soviétique.»15
En omettant la fin de la phrase, à savoir «qui ne sont pas membres de l’OTAN», «Le Monde» induisait le lecteur en erreur sur le contenu de l’article 4 du traité, lequel concernait l’installation de bases militaires américaines en Ukraine et en Géorgie, et non dans l’un des 14 Etats qui entourent la Russie et ont rejoint l’OTAN depuis 1999.
Ce genre d’omissions est significatif et a sans doute servi à justifier le rejet catégorique des propositions par la plupart des chefs d’Etat et de gouvernements occidentaux ainsi qu’à convaincre l’opinion publique que la Russie ne proposait aucune base de négociation.
Des guerres (par procuration) sans fin ou
une structure de sécurité commune pour une paix durable?
Dès 2022, le «New York Times» estimait: «Une victoire militaire décisive de l’Ukraine sur la Russie, qui lui permettrait de reconquérir tous les territoires annexés par la Russie depuis 2014, n’est pas un objectif réaliste. […] En fin de compte, ce sont les Ukrainiens qui vont devoir prendre les décisions difficiles», car ce sont eux qui «se battent, meurent et perdent leurs maisons». De véritables négociations nécessiteraient la prise de «décisions territoriales douloureuses», qui devraient être basées sur «une évaluation réaliste de l’ampleur des destructions que l’Ukraine sera capable de supporter encore».16
En effet, c’est aux Ukrainiens de décider, sachant que ce pays est profondément divisé, ne serait-ce que sur la question de l’OTAN. En 2019, le soutien de la population ukrainienne à l’adhésion du pays à l’OTAN était de près de 40%.17
La reconnaissance des préoccupations légitimes de tous les pays – y compris celles de la Russie, désormais en grande partie encerclée par les Etats membres d’une alliance militaire ouvertement hostile – en matière de sécurité, serait un premier pas vers une paix durable. Il convient de noter que Poutine ne demande à aucun pays de quitter l’OTAN, une organisation que Gorbatchev, pourtant toujours vénéré en Occident, voulait démanteler. Il convient également de noter que Gorbatchev avait approuvé l’annexion de la Crimée, une région qu’il considérait à juste titre ayant été et voulant rester russe.
Stop ReArm Europe18
Actuellement, des dirigeants bellicistes, rejetés et méprisés par leur ancien «protecteur» et craignant désespérément de se voir privés des ressources stratégiques de l’Ukraine, perçues comme une prise de guerre, poussent l’Europe à un réarmement massif et peut-être même à une guerre nucléaire.
La grande majorité des citoyens européens ne veulent ni réarmement ni guerre, et la résistance au projet à 800 milliards d’euros de von der Leyen pour réarmer l’Europe s’intensifie. C’est l’occasion idéale pour présenter et promouvoir une paix et une sécurité durables au travers de «La Maison Europe» commune, de Brest à Vladivostok, ne recelant aucune alliance militaire hostile. •
1https://perspective.usherbrooke.ca/bilan/servlet/BMDictionnaire/1644
2https://mid.ru/ru/foreign_policy/rso/nato/1790803/?lang=en
3 Par tous les présidents américains depuis Clinton. Bush (senior) la respectait.
4 Bojan Pancevski. The Wall Street Journal du 17 septembre 2024; https://www.wsj.com/world/one-million-are-now-dead-or-injured-in-the-russia-ukraine-war-b09d04e5
5 Premiers mots du préambule de la Charte des Nations Unies
6 Reconnaître le caractère illégitime de l’invasion russe n’exclut ni n’empêche les tentatives d’apaisement.
7 Entretien avec Zelensky dans The Economist du 28 mars 2022
8 Glenn Diesen. The Ukraine War & the Eurasian World Order. Clarity Press 2024
9 Philippe Descamps. «L’OTAN ne s’étendra pas d’un pouce vers l’Est». Dans: Le Monde Diplomatique, septembre 2018
10 Hélène Richard. «Quand la Russie rêvait d’Europe». Dans: Le Monde Diplomatique, septembre 2018.
11Conférence de Munich sur la sécurité, mars 2007
12https://www.washingtonpost.com/archive/politics/1991/06/19/baker-pledges-allied-support-for-e-europe-soviet-reforms/91629820-bbaf-4a1f-abcc-d52fb8ebd2a2/0
13 https://www.theguardian.com/world/2021/dec/17/russia-issues-list-demands-tensions-europe-ukraine-nato
14 «La Fédération de Russie et toutes les parties contractantes qui étaient membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord au 27 mai 1997 ne stationneront pas de forces militaires ni d’armes sur le territoire d’un autre Etat européen en plus des forces qui y étaient stationnées le 27 mai 1997. »
15https://www.lemonde.fr/international/article/2021/12/17/la-russie-presente-ses-exigences-pour-limiter-l-influence-de-l-otan-et-des-etats-unis-dans-son-voisinage_6106489_3210.html
16 Comité de rédaction. «La guerre en Ukraine devient de plus en plus complexe et l’Amérique ne semble pas prête.» Dans: The New York Times du 19 mai 2022.
17 Volodymyr Ishchenko. «Towards the abyss». Dans: New Left Review 133/134, janvier/avril 2022
18 «Stop ReArm Europe: le bonheur plutôt que la guerre». Cette coalition en pleine expansion comprend le Transnational Institute, le Bureau international pour la paix, la Ligue internationale des femmes pour la paix et la liberté,Attac Espagne et la Stop the War Coalition.
(Traduction Horizons et débats)
* Alison Katz a été rédactrice auprès de l’OMS pendant près de 20 ans. Elle est membre du People’s Health Movement, association internationale de professionnels de la santé engagés en faveur de la justice sociale et d’une approche de la santé fondée sur les droits humains, et milite pour une réorientation de l’Organisation mondiale de la santé sur sa mission constitutionnelle initiale. Dans le cadre de l’initiative Independent WHO, Alison Katz s’est opposée à la subordination de l’OMS à l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA), qui empêche cette autorité sanitaire internationale d’agir en toute indépendance en ce qui concerne les conséquences sanitaires et environnementales de l’énergie nucléaire (civile et militaire), 2007-2017. L’OMS est notamment impliquée dans la dissimulation des conséquences sur la santé des accidents de Tchernobyl et de Fukushima. Citoyenne britannique naturalisée suisse, Alison Katz vit à Genève depuis 1979.
L’objectif de Mikhaïl Gorbatchev voulait peu à peu éliminer la ligne de front qui traversait l’Europe; en conséquence il a amorcé une réforme qui a conduit à la fin de la guerre froide et, finalement, même à la dissolution de l’URSS. Il comptait sur ses partenaires occidentaux pour accepter cette marque de confiance et mettre en place, avec les pays de l’ancien Pacte de Varsovie, une structure de sécurité commune, une «Maison Europe en commun». Mais il a été amèrement déçu, tout comme l’ensemble des Européens qui souhaitaient continuer à s’appuyer sur ce riche socle culturel en commun.
Le monde occidental atlantiste s’est alors considéré comme le vainqueur de l’ennemi totalitaire menant par la suite une politique de projection de puissance mondiale, qualifiée de full spectrum dominance (domination intégrale). Dans cet ordre mondial, la Russie n’était plus qu’un simple fournisseur de matières premières. Lorsqu’à la fin de l’ère Eltsine, Vladimir Poutine a commencé à mettre un terme au pillage de son pays, il fut aussitôt vu et traité comme l’ennemi de l’Occident. On est, dès lors, passé de la guerre économique à la guerre militaire. Cela s’est produit bien avant que Poutine ne le dénonce dans son discours de Munich de 2007.
L’unilatéralisme américain a tenté d’écraser tout ce qui se trouvait sur son chemin et ce faisant, il a enfreint le droit international et détruit toute confiance. Au lieu de la Charte des Nations Unies, seule prévaut aujourd’hui la loi du plus fort, ainsi que l’avait déjà constaté le général allemand Naumann en 1993, disant: «Il n’existe plus que deux valeurs en ce monde: la puissance économique et les moyens militaires pour l’imposer.» (Der Spiegel, 18 janvier 1993).
Aujourd’hui, il ne nous reste plus qu’à abandonner cette voie menant à la ruine et à instaurer un monde dans lequel tous les membres de la famille humaine auront le droit d’exister.
Urs Graf
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