L’Allemagne mise au pas pour redevenir «apte à la guerre»…

… et ceux qui vont en faire les frais

par Karl-Jürgen Müller

Le 30 janvier 1933, lorsque Adolf Hitler fut nommé chancelier du Reich par le Président Paul von Hindenburg, il y avait encore en Allemagne un parlement élu librement, plusieurs partis politiques et autres associations indépendantes, une constitution garantissant les droits fondamentaux et la séparation des pouvoirs. En plus d’Hitler, seuls deux membres du Parti national-socialiste faisaient partie du nouveau gouvernement du Reich.
    Au début du mois d’août 1934, suite au décès du président du Reich dont Hitler usurpa aussitôt les pouvoirs officiels – dernière étape avant l’instauration d’une dictature totalitaire – il se proclama «Führer et chancelier du Reich». Au préalable, toutes les libertés fondamentales avaient été suspendues. La plupart des communistes et des autres forces d’opposition avaient été emprisonnés, internés dans des camps de concentration, voire assassinés. Le Parlement s’était lui-même dépossédé de son pouvoir législatif. Tous les partis, à l’exception du NSDAP, avaient été interdits tandis que toutes les grandes associations étaient tombées sous la coupe du parti unique. La majorité des dignitaires des deux grandes Églises chrétiennes composaient avec le régime. Le NSDAP ayant pris le pouvoir dans tous les Länder et toutes les communes, il n’y avait plus de séparation des pouvoirs. Les médias étaient sous la coupe de Goebbels, le ministre de la Propagande du Reich. Toute opposition interne au sein du NSDAP avait également été neutralisée… L’Allemagne s’était ainsi transformée en un Etat nazi, où le NSDAP et surtout Hitler donnaient le ton. Les historiens qualifient ce processus de «Gleichschaltung» (mise au pas).
    Mais comment cela a-t-il été possible? Comment un peuple doté d’une histoire culturelle si riche, si diversifiée, a-t-il pu sombrer ainsi? Comment un pays pourtant jugé très civilisé a-t-il pu, en à peine plus d’un an et demi, passer d’un régime démocratique, du moins selon sa constitution, à une féroce dictature? La réponse est loin d’être simple. Mais il est certain que le principe de la force brutale, appliqué sans le moindre scrupule et avec une cruauté rare par les nationaux-socialistes, ainsi que les réactions désastreuses d’une grande partie de la population ont joué un rôle décisif!

Hier et aujourd’hui

Qu’en est-il à présent, plus de 90 ans plus tard? Bien sûr, Friedrich Merz n’est pas Adolf Hitler et au Bundestag, la coalition de partis qui regroupe la CSU, la CDU, le SPD, Bündnis 90/Die Grünen et Die Linke, n’est pas le NSDAP. Il n’y a plus aujourd’hui de camps de concentration ni d’assassinats commis ouvertement par le pouvoir. Mais il règne une diffamation acharnée, différentes formes de censure, d’exclusion sociale et d’autres formes de «violence structurelle» (JohanGaltung).
    Et pour ce qui est de la mise au pas, depuis que Boris Pistorius a exigé pour la première fois, il y a maintenant deux ans, que l’Allemagne redevienne «apte au combat» (et donc, capable de faire la guerre d’ici 2029), non seulement tous les partis de la coalition, mais aussi toutes les grandes associations et – ce qui est particulièrement décevant – les deux grandes Eglises chrétiennes se sont ralliés à la demande de Pistorius. A la mi-novembre, l’Eglise évangélique allemande (EKD) leur a également emboîté le pas. Sa denière publication consacrée à ce sujet, intitulé «Welt in Unordnung – Gerechter Friede im Blick. Evangelische Friedensethik angesichts neuer Herausforderungen» (Un monde en désordre – Une juste paix en perspective. L’éthique évangélique de la paix face à de nouveaux défis)1, en disserte avec une formulation débonnaire il est vrai, mais globalement conforme à la ligne gouvernementale. Et pourtant, dans les années 1980, l’Eglise évangélique allemande s’était prononcée très ouvertement en faveur du mouvement pacifiste allemand.

Malheur à ceux qui
voient les choses différemment

En Allemagne, ce sont surtout les politiciens de l’AfD qui en font actuellement les frais. L’AfD est divisée sur la question de la «capacité à faire la guerre». Une fraction du parti tient le même discours que les autres partis de la coalition. Une autre section, principalement originaire d’Allemagne de l’Est, affirme sans ambages que l’Allemagne n’est pas menacée par la Russie, qu’il n’y a donc aucune raison de se livrer à des efforts d’armement aussi délirants, et qu’il serait préférable, voire vital pour l’Allemagne, de contribuer à mettre fin le plus rapidement possible à la guerre (induite par l’Occident) en Ukraine par des moyens diplomatiques afin de rétablir des relations de bon voisinage avec la Russie. Et ça ne plaît pas du tout aux partis de la Coalition. Ayant recueilli plus de 20% des voix aux dernières élections, l’AfD est en effet le plus grand parti d’opposition au Bundestag. Selon les derniers sondages, il représenterait près de 25% des électeurs dans toute l’Allemagne et serait depuis longtemps déjà le parti le plus populaire auprès des électeurs d’Allemagne de l’Est. Tout cela ne signifie rien quant aux aptitudes politiques de l’AfD dans son ensemble. Il n’en reste pas moins que ce parti demeure une véritable épine dans le pied des partis de la coalition, qui appréhendent les opinions politiques divergentes et craignent de perdre le pouvoir.

Débat d’actualité au Bundestag

Le 5 novembre 2025 au Bundestag, un débat consacré aux questions d’actualité et initié à la demande de la CDU/CSU et du SPD, significativement intitulé «Impacts des relations de l’AfD avec la Russie sur les intérêts sécuritaires de l’Allemagne – Aucun patriotisme, juste une menace potentielle pour notre sécurit黲 a révélé le nouvel argument utilisé contre l’AfD: cette dernière mettrait en danger la sécurité de l’Allemagne de par les excellents contacts de certains de ses politiciens avec la Russie, où eux-mêmes se rendent à l’occasion, et également par les innombrables questions posées au Parlement par l’AfD, sur des sujets liés à la sécurité. L’AfD serait donc au service de la Russie, une sorte de cinquième colonne du plus grand ennemi de l’Allemagne.
    L’AfD serait ainsi «une cellule dormante fidèle à la Russie» et se laisserait «mener par le bout du nez par le Kremlin», selon le député CDU Heinrichmann. Elle serait «au service des intérêts russes» et «constituerait un véritable danger pour notre démocratie», selon la députée SPD Eichwede. L’AfD compterait «dans ses rangs des agents influents au service de puissances étrangères» et serait «le cheval de Troie du Kremlin», selon l’ancien ministre SPD Hubertus Heil. Elle «ouvrirait toutes grandes nos portes à l’agresseur Poutine», selon la députée verte Irene Mihalic. «Ne restons pas les bras croisés à regarder les ennemis de la Constitution détruire notre pays avec le soutien de Poutine.» L’Allemagne doit «rester sur ses gardes face à Poutine et à ses acolytes au sein du Bundestag», a déclaré Robert Wagner, membre du parti Les Verts. Et Jan Köstering, membre du parti Die Linke, à ajouter à la litanie des défenseurs du courant en train de devenir «normal»: «Nous devons avant toute chose analyser scrupuleusement la façon dont l’AfD exerce son influence dans l’intérêt de la Russie et de Poutine.»

Image de croquemitaine et cris de guerre…

Dans le débat actuel cependant, le plus significatif n’était pas le contenu. Les partis n’avaient pas grand-chose de vraiment concret à dire sur ce sujet. Pour sa part, l’AfD n’a pas non plus saisi cette occasion pour s’opposer de manière objective à cette hystérie antirusse. Le plus choquant a surtout été la virulence des attaques contre l’AfD, montrée comme un croquemitaine, tout comme les cris de guerre qui fusaient de toutes parts. Il suffisait de suivre ce débat ou de lire les informations à ce sujet pour constater que toute critique à l’égard de la politique de réarmement allemande était inacceptable et devait être bâillonnée.Pourtant cette politique va à l’encontre de ce dont chaque pays, chaque être humain a le plus besoin: la paix. Cette politique gaspille également des centaines de milliards d’euros qui feront cruellement défaut ailleurs.

… même au détriment des enfants

Le 12 novembre 2025, soit une semaine après ce triste spectacle, le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) a présenté son rapport annuel sur la situation des enfants en Allemagne, dont le communiqué de presse qui lui était adjoint reprenait les points suivants:
    «Le nouveau rapport de l’Unicef sur la situation des enfants en Allemagne en 2025 montre que les chances d’avoir une enfance heureuse et de bonnes perspectives d’avenir restent terriblement limitées pour de trop nombreux enfants. Pour plus d’un million d’entre eux, les conditions essentielles à l’intégration dans la vie sociale et à leur future réussite professionnelle ne sont pas réunies. […] Les inégalités matérielles et sociales au sein des familles impactent tous les aspects de la vie des enfants. Le fossé se creuse entre les enfants bénéficiant d’un soutien optimal et ceux particulièrement défavorisés. […] Un nombre considérable d’enfants en Allemagne subissent les conséquences concrètes de la pauvreté. Ainsi, plus d’un million d’enfants ont été classés comme défavorisés, c’est-à-dire qu’ils ont dû renoncer à la satisfaction de besoins fondamentaux tels que des vêtements de rechange, un logement bien chauffé ou des repas chauds.
    44% des enfants menacés de pauvreté vivent dans des logements surpeuplés. Pas moins de 130000 enfants sont sans abri et hébergés dans des centres d’accueil municipaux. […] A l’échelle internationale, la proportion d’enfants dont les besoins fondamentaux ne peuvent être satisfaits pour des raisons financières est nettement plus élevée en Allemagne que dans certains autres pays européens. […] En matière de lutte contre la pauvreté infantile, l’Allemagne stagne depuis des années. […]
    Il est urgent d’agir pour garantir aux enfants et aux jeunes, dans la mesure du possible, de bonnes conditions de départ et des perspectives favorables pour leur avenir.»
    Toutefois, le chancelier Merz vient de déclarer: «L’Etat social tel que nous le connaissons aujourd’hui n’est plus viable financièrement compte tenu de nos performances économiques actuelles.»4
    Est-ce vraiment là tout ce qu’a la politique allemande à proposer?

PS. Si par hasard, dans les semaines ou les mois à venir, un accord américano-russe parvenait effectivement à mettre fin à la guerre par procuration en Ukraine, l’Allemagne et les autres membres de la coalition militariste occidentale se retrouveraient encore plus isolés dans le monde, et la politique de réarmement allemande se retrouverait au grand jour et de toute évidence dans l’impasse.

1https://www.ekd.de/friedensdenkschrift-2025-91393.html 
2https://dserver.bundestag.de/btp/21/21036.pdf# P.3978, pages 3978 et suivantes.
3https://www.unicef.de/informieren/aktuelles/presse/-/unicef-bericht-zur-lage-der-kinder-in-deutschland-2025/385504 
4https://www.deutschlandfunk.de/merz-sozialstaat-von-heute-nicht-mehr-finanzierbar-100.html  du 24/08/2025

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