L’Asie – modèle pour un monde multipolaire, multilatéral et multiculturel

Entretien avec Kishore Mahbubani par Pascal Lottaz (Neutrality Studies)

Pascal Lottaz: En un siècle, l’Asie a connu une transformation radicale, passant du statut de région divisée entre empires coloniaux à celui de moteur de l’émergence de l’actuel monde multipolaire, désormais ancré pour la plus grande part en Asie, entre l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS), l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE) et bien d’autres piliers centraux du nouvel ordre mondial. Pour évoquer le succès impressionnant de ce continent ainsi que son avenir, j’accueille aujourd’hui M. Kishore Mahbubani, diplomate chevronné et prolifique universitaire singapourien, auteur de «Has China Won?», «The Asian 21st Century» et «Living the Asian Century».

M. Mahbubani, êtes-vous comme moi d’avis que l’Asie sera vraisemblablement l’un des nouveaux centres de ce monde multipolaire?
Kishore Mahbubani: Non, l’Asie ne se contentera pas de devenir un centre parmi d’autres. Elle sera «le» centre. Bien sûr, il y aura également plusieurs autres centres d’influence en Asie. L’Asie elle-même sera multipolaire, et pas uniquement une composante d’un monde multipolaire. Le point essentiel que je souligne dans mes écrits est que les 200 années de domination occidentale dans l’histoire mondiale étaient une anomalie. En effet, entre la première année de notre ère et jusqu’à 1820, les deux plus grandes économies mondiales ont toujours été la Chine et l’Inde. Ce n’est qu’au cours des 200 dernières années que l’Europe et l’Amérique du Nord se sont développées. Mais cette domination occidentale n’a été rien d’autre qu’une anomalie, qui touche à sa fin, une fin rapide. Pour illustrer mes propos, je me base toujours sur les statistiques. Si l’on compare l’économie cumulée de l’Union européenne à celle de la Chine, en 2000, l’économie de l’UE était huit fois plus importante que celle de la Chine, ce qui est avéré. Aujourd’hui, les deux économies sont à peu près équivalentes. Et d’ici 2050, celle de l’Europe ne représentera plus que la moitié de celle de la Chine. Les Européens doivent comprendre que lorsque, en 50 ans, on passe d’un volume huit fois supérieur à celui de la Chine à un autre volume deux fois moins important, on se doit de traiter la Chine avec plus de respect, au lieu de tenir ces propos condescendants que les dirigeants européens formulent encore à son sujet, ce qui est tout simplement délirant.

Oui, c’est vrai. D’une certaine manière, cette idée ne se dissipe pas dans l’esprit des Européens, qui continuent de croire que tout tourne autour d’eux. Mais la réalité rattrape rapidement ce retard. L’un de nos collègues, Glenn Diesen, a avancé cet argument dans un livre: l’Europe doit revenir à l’idée qu’elle n’est en fait que la péninsule occidentale de l’Eurasie. Pensez-vous qu’une telle réintégration de l’Europe dans l’Asie doive avoir lieu tôt ou tard?
Tout à fait. Je pense qu’il est important que les Européens comprennent que, si l’on considère objectivement le monde actuel, l’Europe représente le passé, un passé glorieux par ailleurs. C’est pourquoi je pense sincèrement que l’Europe va, d’une certaine manière, devenir un très beau musée pour le reste du monde. Les Etats-Unis représentent le présent, mais l’Asie représente l’avenir. C’est de là que viendra toute la croissance future. Il vaut mieux pour les Européens s’adapter à l’avance à ce changement plutôt que de s’y opposer. Et bien sûr, l’acceptation signifie qu’il faut faire de réelles concessions – par exemple dans des institutions telles que le FMI et la Banque mondiale – et ne pas insister pour que la part des voix européennes reste disproportionnée.

A votre avis, quel est l’obstacle à ce genre de mutation pacifique? Parce que pour l’instant, on voit beaucoup de violence. On voit un génocide à Gaza, la guerre en Ukraine et les Etats-Unis qui se préparent à entrer en guerre contre le Venezuela. A votre avis, pourquoi cette époque est-elle si violente?
Globalement, la guerre en Ukraine est sans aucun doute une tragédie, et l’invasion russe de l’Ukraine est illégale. Elle doit être condamnée. Mais en même temps, c’est une guerre qui aurait pu être évitée si les Européens avaient fait preuve d’un minimum de compétence géopolitique. L’incompétence géopolitique européenne est également responsable de cette guerre, car elle a complètement ignoré certaines préoccupations réelles et légitimes de la Russie en matière de sécurité. La guerre à Gaza est assurément une tragédie elle aussi, tout comme le serait une guerre au Venezuela. Mais si l’on regarde vers l’Asie, il est remarquable que la Chine ait réussi à développer son économie de manière spectaculaire – comme je viens de le mentionner – et à atteindre la même taille économique que l’Union européenne, alors qu’elle n’en représentait qu’un huitième en 2000.
    La Chine a accompli cette ascension de manière pacifique, alors qu’en général, l’ascension des grandes puissances ne se fait jamais pacifiquement. Dans son livre «Destined for War», Graham Allison affirme que les Américains ne devraient pas souhaiter que la Chine ressemble à leur pays, car lorsque les Etats-Unis sont devenus une grande puissance dans les années 1890, cela s’est fait de manière très violente. Ils ont déclaré la guerre à l’Espagne, conquis les Philippines et certains de leurs voisins. L’ascension pacifique de la Chine est donc clairement un cadeau pour le monde. C’est pourquoi l’Occident devrait reconnaître et accepter la nature pacifique de l’ascension chinoise, au lieu de chercher à l’entraver, donnant ainsi lieu à de nombreux problèmes mondiaux.

De par votre expérience en tant que diplomate impliqué dans les relations avec les Européens et les Américains, c’est-à-dire l’Occident en général, pensez-vous qu’ils en soient capables? Pensez-vous qu’ils soient capables de dépasser leurs préjugés et de dire: «D’accord, cette fois-ci, nous allons essayer de traiter les autres d’égal à égal»?
Les Occidentaux les plus réalistes comprennent que le monde a changé et que l’Occident doit cesser de mépriser les Asiatiques, par exemple. Cependant, de nombreux dirigeants politiques ne sont pas capables de l’admettre. Le président Joe Biden a déclaré que les Chinois avaient pour objectif de devenir la première puissance mondiale, mais il a ajouté: «Cela n’arrivera pas sous ma présidence.» Aucun président américain ne souhaite être président des Etats-Unis si le pays devient le numéro deux mondial. Cela montre un certain manque de réalisme, car à un moment donné – je ne sais pas quand – l’économie chinoise sera la plus puissante au monde. Et il vaut mieux s’y préparer à l’avance et l’accepter plutôt que de continuer à le nier. J’ai mentionné précédemment la répartition des voix au FMI. Bien que l’UE et la Chine soient à peu près de taille égale, l’une et l’autre représentant environ 17 à 18% du PIB mondial, l’UE détient 27% des voix au FMI, contre 6% pour la Chine. En théorie, cependant, les pourcentages de voix au FMI devraient refléter la part du PIB mondial. Cela signifie que l’UE devrait réduire son pourcentage de voix de 27% à 17%, et que la Chine devrait augmenter le sien de 6% à 17%. On obtiendrait alors des pourcentages de votes qui reflètent le monde d’aujourd’hui, et non celui d’hier. C’est un exemple concret de la manière dont les Européens refusent d’accepter le développement de l’Asie et qu’eux-mêmes pourraient s’adapter et changer de mentalité.

Pensez-vous qu’il soit plus réaliste d’essayer de convaincre l’Occident d’adapter ces institutions ou est-il plus judicieux d’en créer simplement de nouvelles? Car il me semble que l’idée qui prévaut actuellement, en particulier au sein des BRICS, est la suivante: «Construisons la nouvelle infrastructure, et si l’Occident souhaite y adhérer à un moment donné, peut-être à l’avenir, il pourra le faire. Mais pour l’instant, allons de l’avant.»
Je pense que, curieusement, la plupart des pays asiatiques se satisfont en réalité de l’ordre mondial actuel, créé par l’Occident en 1945 à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si l’on considère toutes les institutions mondiales importantes – les Nations unies, la famille des institutions des Nations unies telles que l’Organisation mondiale de la santé, l’Organisation mondiale du commerce, le FMI, la Banque mondiale, etc. –, elles ont toutes été créées par l’Occident à l’apogée de sa puissance à la fin de la Seconde Guerre mondiale. En théorie, l’Asie, étant en plein essor, pourrait dire: «Nous ne voulons pas de ces institutions occidentales, nous voulons créer les nôtres.»
    Mais en réalité, les Asiatiques souhaitent conserver ces institutions, qui bien sûr, devraient s’adapter et accepter le retour de l’Asie. Prenons l’exemple du Conseil de sécurité des Nations unies. En théorie, il compte 15 membres, mais dans la pratique, cinq d’entre eux le contrôlent, les cinq puissances dites «P5»: les Etats-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Les dix membres élus sont en fait des observateurs, le Conseil étant contrôlé par les cinq premiers cités ci-dessus. Avoir cinq membres permanents avec droit de veto n’est pas nécessairement une mauvaise chose. Le fait est qu’il faut représenter les grandes puissances d’aujourd’hui, et non celles d’hier. C’est précisément pour cela que le Conseil de sécurité a été créé. Prenons l’exemple du Royaume-Uni. Je compare le Royaume-Uni à l’Inde.
    La raison pour laquelle je les compare est qu’il y a cent ans, les Britanniques étaient capables de dominer l’Inde sans effort. Il est étonnant qu’environ cent mille Anglais aient pu régner sur plus de trois cents millions d’Indiens – cela paraît incroyable. Bien sûr, ce monde-là a disparu pour toujours. Mais pas plus tard qu’en 2000, l’économie britannique était trois fois et demie plus importante que celle de l’Inde. Aujourd’hui, c’est l’économie indienne qui pèse le plus lourd. Et d’ici 2050, elle sera environ quatre fois plus importante que celle du Royaume-Uni. Lorsque ce jour viendra, il sera absurde que le Royaume-Uni soit membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et pas l’Inde. Si les Britanniques voulaient faire preuve de générosité dans ce domaine, ils devraient dire: «D’accord, l’Inde est désormais un pays beaucoup plus puissant que nous.» Les Britanniques devraient généreusement céder leur siège permanent au Conseil de sécurité des Nations unies à l’Inde. Les Britanniques les plus réalistes reconnaissent que le moment est venu de céder leur siège au Conseil de sécurité des Nations unies à l’Inde. Mais c’est précisément le genre de changement, le genre d’ajustements qu’il faut faire pour préserver l’institution des Nations unies tout en modifiant sa composition.

Mais pour y parvenir, les Britanniques devraient le faire volontairement, et les quatre autres membres du Conseil de sécurité devraient également l’accepter, car les Etats-Unis pourraient opposer leur veto. La France pourrait opposer son veto en disant: «Non, vous ne quittez pas le club.» Est-il réaliste de croire que ces puissances en déclin soient réellement capables de dire: «Bon, pour le bien de tous, nous devons nous dépouiller de notre pouvoir et renforcer celui des autres»? Ces choses-là, on ne les voit pas souvent dans la politique mondiale, n’est-ce pas?
Oui, vous avez raison. La France pourrait opposer son veto, tout comme les Etats-Unis. Vous avez raison. Mais en même temps, ils devraient comprendre que le défi pour le Conseil de sécurité des Nations unies – le danger pour le Conseil de sécurité des Nations unies – réside dans le fait qu’il conserve sa composition actuelle mais perde sa crédibilité. Personne ne l’écoutera plus. Les gens diront: «Mais qui êtes-vous donc? Qui représentez-vous? Pourquoi les Britanniques devraient-ils siéger éternellement au Conseil?» Pour préserver sa crédibilité, le Conseil doit donc modifier sa composition. C’est le dilemme auquel sont actuellement confrontés les membres des P5: conserver la composition actuelle et perdre leur crédibilité, ou modifier la composition et conserver leur crédibilité?
    Dans mon livre «The Great Convergence», j’ai proposé une formule globale pour réformer le Conseil de sécurité des Nations unies. Je l’appelle la formule 7-7-7. Selon cette formule, le Conseil de sécurité des Nations unies se composerait de sept membres permanents. Ces sept pays seraient bien sûr les Etats-Unis, la Russie, la Chine, l’Union européenne avec un siège commun, puis, comme nouveaux membres, l’Inde, le Brésil et soit l’Afrique du Sud, soit le Nigeria pour l’Afrique. Soit sept membres permanents. Il y aurait ensuite sept membres semi-permanents, car, comme on le sait, pour chaque nouveau membre qui souhaite adhérer, il y a toujours un voisin qui dit: «Pourquoi pas moi?» Si le Brésil veut adhérer, l’Argentine dit: «Pourquoi pas moi?» Si l’Inde veut adhérer, le Pakistan dit: «Pourquoi pas moi?» Pour chaque pays qui souhaite adhérer, il y a donc un voisin qui dit: «Pourquoi pas moi?» Les pays interpellés par leur «Pourquoi pas moi?» pourraient devenir membres semi-permanents du Conseil de sécurité, avec une rotation tous les huit ans, puis retourner à leur place initiale. Ainsi, eux aussi obtiendraient quelque chose, ils en profiteraient également. Et puis, il y aurait sept membres élus. Je pense donc qu’un système de type 7-7-7 pourrait fonctionner. En fait, le Quincy Institute à Washington, D.C., tente d’adapter ma formule et de la présenter comme une proposition de réforme du Conseil de sécurité des Nations unies.

Pour que cette formule soit adoptée, il faudrait modifier la Charte des Nations Unies, ce qui devrait passer par l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité. Donc, faudrait-il une majorité simple ou une majorité plus importante à l’Assemblée générale?
Probablement une majorité des deux tiers. Mais si l’on dispose d’une formule qui fait beaucoup de gagnants, cela change la donne. Vous voyez, pour l’instant, les formules actuelles font beaucoup de perdants, mais aucun gagnant. Or, la formule que j’ai proposée fait environ 30 à 40 gagnants. Et ces gagnants ont intérêt à voter en sa faveur.

Comment convaincre ceux qui devraient accepter de réduire leur relative puissance?
Il est en effet préférable pour les petits Etats de ne pas avoir à rivaliser avec les puissances moyennes au Conseil de sécurité des Nations unies. Car si l’on examine de près l’histoire du Conseil, certaines puissances moyennes, comme le Brésil, reviennent tous les huit ou dix ans. Et dans ce cas, les petits Etats n’ont aucune chance d’être élus. Ils sont confrontés à des pays comme le Brésil, l’Inde, le Japon, etc. Mais selon ma formule, les puissances moyennes constituent une catégorie à part. De cette façon, les petits Etats se retrouveront en concurrence entre eux seuls et auront ainsi davantage de chances d’être élus. Selon ma formule, il y aurait donc plus de place pour les petits Etats et si l’on y regarde de plus près, plus de chances d’être élus .

Il ne fait aucun doute que l’ONU doit être réformée et votre formule serait une bonne idée. La question centrale est de savoir comment la mettre en œuvre, comment la faire accepter. Et je me demande si l’ANASE – c’est-à-dire Singapour en tant que membre de l’ANASE – ne pourrait pas nous donner quelques leçons sur la manière de structurer un monde multipolaire, dans lequel les décisions ne seraient pas uniquement prises de manière hiérarchique, mais plutôt selon un modèle consensuel. Qu’en pensez-vous?
Je pense que l’ANASE est sans conteste un modèle pour le monde parce que nous n’avons pas encore abordé certains des autres changements qui se produisent dans le monde. Et je dis toujours que le nouveau monde qui s’annonce est ce que j’appelle un «monde 3M». Les 3M signifient qu’il sera multi-civilisationnel, multipolaire et multilatéral. Et la raison pour laquelle le monde devrait étudier l’ANASE, c’est qu’il s’agit de l’union multicivilisationnelle la plus réussie au monde. En effet, aucune autre région n’est aussi diversifiée que l’Asie du Sud-Est. Parmi les quelque 700 millions d’habitants de l’Asie du Sud-Est, on compte environ 250 millions de musulmans, 150 millions de chrétiens, 150 millions de bouddhistes – mahayana et hinayana – ainsi que des taoïstes, des confucéens, des hindous et même un bon nombre de communistes. Il s’agit donc de loin de la région la plus diversifiée de la planète, qui est néanmoins demeurée une oasis de paix et de prospérité. L’ANASE a réussi à offrir au monde un laboratoire multiculturel qui montre comment différentes civilisations peuvent coexister pacifiquement. Et c’est précisément ce qui sera à l’ordre du jour au XXIe siècle, car la civilisation occidentale doit apprendre à cohabiter pacifiquement avec trois civilisations plus fortes, chinoise, indienne et islamique. La raison pour laquelle seule l’ANASE peut servir de modèle réside dans le fait que l’Union européenne, par exemple, qui existe depuis bien plus longtemps que l’ANASE, reste essentiellement un club chrétien. La Turquie a demandé son adhésion il y a 30 ou 40 ans. Le fait que l’Union européenne ne puisse même pas accepter en son sein un membre de religion musulmane montre qu’elle n’est pas psychologiquement préparée à un monde multiculturel. Mais l’ANASE montre au monde comment vivre dans un monde multiculturel.

Une autre chose à laquelle l’Occident ne semble pas vouloir renoncer est son habitude de penser en noir et blanc: ami ou ennemi, allié ou adversaire. Mais les pays de l’ANASE et l’Asie ne suivent pas le même chemin. Le reste du monde ne s’oriente pas vers la création constante de nouvelles alliances. Comment voyez-vous réellement la structure de sécurité? Que pouvons-nous apprendre de la manière dont l’Asie a organisé sa structure de sécurité?
Eh bien, on le remarque immédiatement : les grandes puissances asiatiques ne mettent pas en place de structures d’alliance, du moins en termes relatifs. La Chine ne le fait pas, pas plus que l’Inde ou l’Indonésie. Bien sûr, certains Etats asiatiques sont des alliés de l’Occident – je pense au Japon, à la Corée du Sud, aux Philippines, à la Thaïlande. Mais ce sont en même temps des pragmatiques. Même s’ils sont alliés des États-Unis, ils entretiennent néanmoins de bonnes relations avec la Chine, bien que le Japon et la Chine traversent actuellement une période très dure: Mais ils ont déjà connu et surmonté des phases difficiles par le passé, donc j’espère qu’ils réussiront également à surmonter celle-ci. Mais l’idée de former des alliances sur une base exclusive ne fait pas partie de la tradition asiatique, car nous sommes beaucoup plus inclusifs. Nous préférons accueillir dans notre club des peuples différents du nôtre, car nous devons cohabiter avec des peuples divers, et pas seulement avec ceux qui nous ressemblent. Dans le système occidental, il faut être une démocratie avant de pouvoir rejoindre une alliance occidentale. Mais certains Etats de l’ANASE sont des démocraties, d’autres non. Ce que nous disons, c’est: très bien, à vous de choisir votre système politique, nous ne portons aucun jugement à ce sujet. Nous vous acceptons tels que vous êtes et nous vivrons avec vous. Et cette acceptation de la diversité est un grand avantage pour l’Asie, contrairement à la tradition occidentale qui consiste à créer des alliances entre pays partageant la même vision.

Pensez-vous que les pressions exercées sur l’Asie du Sud-Est et d’autres régions pour qu’elles entretiennent des relations plus équilibrées en matière de sécurité – c’est-à-dire qu’elles ne misent pas tout sur une seule carte – vont s’intensifier? Singapour semble particulièrement confrontée à ce dilemme: faisons-nous partie intégrante du système d’alliances américain ou non? Selon moi, les pressions vont s’intensifier pour que les pays adoptent une attitude plus neutre, dans le sens où ils devront multiplier leurs partenaires. Qu’en pensez-vous?
Je pense que cela ne fait aucun doute, surtout dans le cas de la plupart des pays asiatiques. Mon livre «La Chine a-t-elle gagné?», que vous avez mentionné, tente d’expliquer pourquoi la concurrence entre les Etats-Unis et la Chine va certainement s’intensifier au cours des 10 à 20 prochaines années. C’est normal, car le numéro un mondial n’abandonnera jamais sa position sans combattre. Il tentera toujours de réprimer le numéro un émergent. Il est donc logique et prévisible que les Etats-Unis repoussent la Chine, ce qui est un comportement typique de toute puissance dominante et ne devrait pas nous étonner. Il est toutefois intéressant de constater que, contrairement à la Guerre froide, où les Etats-Unis ont très bien réussi à gagner des alliés tant dans les pays européens avancés que dans les pays en développement, à l’époque, ce sont des pays comme l’Indonésie, le Pakistan, l’Egypte et, dans une certaine mesure, même la Chine qui comptaient parmi les alliés des Etats-Unis.
    Mais cette fois-ci, dans la compétition qui oppose la Chine aux Etats-Unis, presque tous les grands pays du monde, en particulier ceux du Sud, ont déclaré: «Nous ne prenons pas parti. Nous voulons être amis avec les Etats-Unis d’Amérique, tout comme avec la Chine.» Et je pense que c’est là le schéma qui se dessine, c’est tout à fait cela. Les onze pays de l’ANASE, en particulier, ont clairement exprimé leur position: ils veulent être amis avec les Etats-Unis et amis avec la Chine, et ne veulent prendre parti pour aucun des deux. Cela reflète également l’attitude générale des pays du Sud.

Il existe une vidéo très instruisante datant d’il y a dix-huit moi ou deux ans, d’une interview du ministre indien des Affaires étrangères, M. Jaishankar, par un journaliste occidental, lequel a vraiment insisté: «Si les choses tournent mal, serez-vous du côté de l’Occident ou du côté de la Chine? Serez-vous avec l’Occident ou avec la Chine?» En Occident, on ne semble pas comprendre qu’il est possible d’entretenir des relations amicales ou non alignées avec plusieurs parties. En avez-vous été témoin, vous aussi?
Oui, oui, bien sûr. Quant à l’Inde, elle va s’imposer comme un pôle fort et indépendant dans un monde multipolaire. Je vous ai déjà donné l’exemple de la croissance très rapide de l’économie indienne par rapport à l’économie britannique. Dans le cas de l’Inde, il s’agit déjà de la cinquième économie mondiale, et très bientôt, d’ici quatre à cinq ans, elle deviendra la troisième économie mondiale. Il est donc clair que dans dix ans, les Etats-Unis et la Chine occuperont les première et deuxième place, et l’Inde sera en troisième position. L’Inde n’a aucune raison de s’allier aux Etats-Unis ou à la Chine, car elle est suffisamment grande et forte pour constituer un troisième pôle indépendant. Et le reste du monde appréciera de voir l’Inde comme un troisième pôle indépendant, car si ce dernier ne prend pas parti, il offre également à d’autres pays une marge de manœuvre politique pour en faire autant dans cette compétition entre les Etats-Unis et la Chine.

Une question très concrète: pensez-vous qu’il soit temps de commencer à réformer cette partie très ancienne du droit international, le droit de la neutralité, afin de l’adapter au concept moderne des alliances multiples?
Je ne pense pas que ces pays seront nécessairement neutres. A mon avis, le terme «non aligné» est toujours plus approprié, car il est clair que ces pays coopéreront étroitement avec les Etats-Unis sur certaines questions, par exemple parce que les Etats-Unis restent une puissance dominante dans de nombreux domaines et que le monde doit continuer à coopérer avec eux. Dans d’autres domaines, en revanche, ils coopéreront étroitement avec la Chine. Ils ne sont donc pas nécessairement neutres, mais non alignés et prêts à coopérer avec tous.

Il est intéressant de noter que les principes du non-alignement n’ont jamais été codifiés en droit international, du moins pas d’une manière similaire à la codification de la neutralité. Pensez-vous que les Nations Unies devraient travailler à l’élaboration de principes et de normes de non-alignement afin de les rendre plus utiles?
Je pense que ce qui importe davantage, c’est que les Etats affichent leur position à travers leur comportement, car le comportement est un indicateur beaucoup plus fort. Par exemple, les Etats européens auraient pu choisir d’être un pôle indépendant. Dans la compétition géopolitique entre les Etats-Unis et la Chine, ils auraient pu choisir d’être amis à la fois avec les Etats-Unis et avec la Chine. Voilà qui serait pour l’Europe un comportement rationnel, car, à bien des égards, le plus grand défi à long terme pour l’Europe ne viendra pas de la Russie. Les chars russes n’envahiront plus l’Allemagne ni la France.
    En réalité, le plus grand problème pour l’Europe viendra de l’explosion démographique en Afrique. En 1950, la population européenne était deux fois plus importante que celle de l’Afrique. Aujourd’hui, la population africaine est deux fois et demie plus importante que celle de l’Europe, et d’ici 2100, elle pourrait être dix fois plus importante. L’Europe a donc tout intérêt à ce que l’Afrique se développe économiquement. Chaque dollar investi en Afrique est un cadeau pour l’Europe, car il crée des emplois pour les Africains, leur permettant ainsi de rester en Afrique.   
    Alors que la Chine est aujourd’hui le plus gros investisseur en Afrique – quand elle investit en Afrique – l’Europe devrait lui envoyer une lettre de remerciement pour lui dire : «Merci d’investir en Afrique, car vous créez des emplois là-bas.» Mais au lieu de remercier la Chine pour ses investissements en Afrique, les Européens ont montré leur incompétence géopolitique en critiquant la Chine pour ses investissements dans cette région. Critiquer la Chine, c’est se tirer une balle dans le pied. Quand j’écoute des dirigeants européens, comme Ursula von der Leyen, Kaja Kallas ou Annalena Baerbock, l’ancienne ministre allemande des Affaires étrangères, je constate qu’ils ne prennent pas de recul et ne font aucune évaluation stratégique rationnelle, pragmatique et à long terme des intérêts de l’Europe à long terme et de ce que l’Europe devrait faire pour se protéger.
    D’une certaine manière, je suis effectivement le meilleur ami de l’Europe, car j’essaie de dire aux Européens: «Regardez d’abord vos propres intérêts. Et vos propres intérêts vous dictent de ne pas nécessairement prendre le parti des Etats-Unis contre la Chine, car vos intérêts – la géopolitique – se composent de deux mots: géographie et politique. Et comme la géographie de l’Europe est différente de celle des Etats-Unis, il est logique pour l’Europe de dire: «D’accord, en ce qui concerne notre géographie, nous devons d’abord coopérer avec la Chine pour créer des emplois en Afrique.» Et ne pas se rallier aux Etats-Unis lorsqu’il s’agit de bloquer les investissements chinois en Afrique.
    Et d’une certaine manière, Donald Trump devrait être considéré comme un cadeau pour l’Europe. Car Donald Trump dit: «Ma mission n’est pas de redonner sa grandeur à l’Europe. Ma mission est MAGA – redonner sa grandeur à l’Amérique.» Ce à quoi l’Europe devrait répondre: «D’accord, si ta mission est de redonner sa grandeur à l’Amérique, alors notre mission est de redonner sa grandeur à l’Europe.» Les Européens devraient donc se montrer plus pragmatiques lorsqu’il s’agit d’aborder leurs problèmes géopolitiques. Mais comme Henry Kissinger me l’a dit lors de notre ultime conversation en tête-à-tête, la qualité intellectuelle des dirigeants européens a fortement diminué. Ils ne sont plus capables de penser stratégiquement à long terme, comme le faisaient les précédentes générations.

Les Etats-Unis ont également très bien réussi à établir ces liens transatlantiques et à promouvoir de nombreux dirigeants européens qui accordent plus d’importance à la préservation de ces relations et au renforcement des Etats-Unis qu’au renforcement de leurs propres structures nationales, ce qui est une tragédie. Mais laissons cela de côté. Pensez-vous que cela va se rééquilibrer à court ou à long terme? Ou pensez-vous que nous allons connaître plus de perturbations, en particulier en Europe?
Vous savez, autrefois, un illustre homme d’Etat britannique – je crois bien que c’était Lord Palmerston – disait que les pays n’ont ni amis ni ennemis pour toujours, que ce qui est durable  ne sont que leurs intérêts. Pendant la Guerre froide, ce ne sont pas des valeurs communes qui ont rapproché les Etats-Unis et l’Union Européenne, mais une convergence d’intérêts. Les deux puissances se sentaient menacées au même titre par l’Union soviétique et se disaient: «Bon, puisqu’on a un ennemi commun, on doit coopérer.» L’Union soviétique était aux portes de l’Europe. En effet, les chars soviétiques étaient très proches de l’Allemagne, il était donc logique pour cette dernière de conclure une alliance étroite avec les Etats-Unis.
    Mais il y a plus de 12000 kilomètres entre Bruxelles et Pékin. La Chine ne représente pas une menace pour l’Europe. Si l’on veut préserver ses propres intérêts – comme le fait d’ailleurs très bien Donald Trump, pour être honnête, en préservant les intérêts américains –, il s’occupe des intérêts américains –, alors je pense que l’Europe devrait également apprendre à s’occuper de ses propres intérêts et à décider où ces intérêts se recoupent et où ils divergent. Car à long terme, et comme l’a si bien dit Lord Palmerston, les alliances géopolitiques ne reposent pas sur des valeurs, mais sur des intérêts. Et l’Union européenne doit procéder à un redémarrage stratégique complet et déterminer où se situent ses intérêts; à défaut de ce redémarrage, les Européens continueront à commettre des erreurs. Par exemple, Susan Glasser, qui publie au New Yorker, a récemment affirmé que la politique européenne actuelle consistait à pratiquer une «auto-humiliation stratégique». Ce sont ses propres termes: auto-humiliation stratégique. L’auto-humiliation stratégique signifie se comporter de manière servile. Et on n’obtient jamais le respect des autres en se soumettant. C’est pourquoi les Européens devraient développer leur propre politique étrangère indépendante et ne pas compter sur les autres pour protéger leurs intérêts.

Que vos paroles, Monsieur l’Ambassadeur,  résonnent dans les oreilles des Européens – ou du moins de l’Union Européenne. Je vous remercie sincèrement de nous avoir accordé cet entretien.

Source: https://www.videotranslations.org/transcripts/2070_Pascal_2025_11_25_de-DE.pdf  du 26.11.2025

(Version légèrement abrégée et révisée sur le plan linguistique de la retranscription du discours prononcé.)

(Traduction Horizons et débats)

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