par Hans Bieri et René Roca*
Après la guerre de Trente Ans, la paix de Westphalie de 1648 a posé des jalons importants en matière de politique de paix, notamment en établissant les principes d’amnistie pour les belligérants et de tolérance religieuse. Ces éléments constituaient également des aspects centraux des débuts des Lumières, qui se poursuivirent plus tard avec l’élaboration du droit international (notamment par Emer de Vattel, représentant de l’Ecole romande du droit naturel) et avec le débat sur les droits de l’homme. Ces éléments étaient égalementd’une importance particulière pour la Confédération neutre, qui fut impliquée dans les conflits armés, notamment lors des «troubles des Grisons». La Suisse est en outre devenue un pays souverain avec la paix de Westphalie. Vingt-six ans plus tard, en 1674, la Diète fédérale a pour la première fois officiellement déclaré la Suisse de «pays neutre». Toutefois, la conclusion d’alliances défensives restait autorisée et la Confédération était impliquée dans de nombreuses alliances. Cela a donné lieu à des contradictions, et les intérêts de puissance ont maintes fois bloqué une évolution pacifique. Malgré tout, la neutralité déclarée de la Suisse, multiculturelle et multiconfessionnelle, a progressivement permis d’atteindre l’unité recherchée. La Confédération réussit ainsi à rester à l’écart des guerres de religion, de conquête et de succession qui secouèrent l’Europe au début de l’époque moderne. En 1647, avec la «Defensionale de Wil», premier code de défense confédéral, la neutralité armée prit de plus en plus forme. Grâce à sa neutralité, la Confédération a également encouragé, dans le cadre de sa politique étrangère, de vastes procédures d’arbitrage et s’est fait un nom en tant que médiatrice. Les services de mercenaires ont eux aussi été de plus en plus critiqués et ont finalement été interdits.
Que signifie la neutralité suisse?
Le Congrès de Vienne de 1815 et la fondation de l’Etatfédéral en 1848 ont constitué des repères importants pour renforcer la neutralité suisse tant au niveau national qu’international. Le Règlement de La Haye de 1907 a apporté un complément décisif aux fondements de la neutralité de la Confédération. Même s’il a plus de cent ans, ce règlement de paix est toujours considéré aujourd’hui comme relevant du droit international coutumier. Il y est stipulé les droits et les devoirs d’un pays neutre. Ce sont des principes qui renvoient aux acquis du siècle des Lumières et du droit naturel moderne. Cela signifie essentiellement la non-participation de la Suisse à une guerre entre d’autres Etats (aujourd’hui complétée par une législation sur le matériel de guerre aussi stricte que possible). Elle ne doit attaquer personne ni participer à aucune alliance militaire (comme l’OTAN aujourd’hui). La Suisse doit continuer à assurer sa propre défense dans le cadre de la neutralité armée et traiter les belligérants sur un pied d’égalité. Elle ne doit pas fournir de mercenaires aux parties belligérantes. Dans ce contexte, il convient également de remettre enfin en question les «services militaires modernes» de la Swisskoy au Kosovo dans le cadre de l’OTAN. Une autre obligation du pays neutre est de ne pas mettre son propre territoire à la disposition des parties belligérantes, ainsi que de respecter le droit à l’inviolabilité de son propre territoire.
La neutralité repose sur le constat que les conflits ne peuvent être résolus par la force, mais uniquement en remédiant à leurs causes. La neutralité exige de suivre attentivement les conflits, de les analyser et de ne pas «détourner le regard». Seule une attitude cohérente résolument neutre peut permettre à la Suisse de rester en dehors des conflits. L’Etat neutre doit se concentrer sur le conflit en soi et non sur une partie prenante spécifique. En s’abstenant de soutenir unilatéralement l’une des parties au conflit, la Suisse neutre peut contribuer à la résolution du conflit en proposant ses services de médiation et réaffirmer son rôle de puissance protectrice. Le Conseil fédéral et le Parlement doivent clairement rejeter la violence, la guerre et le terrorisme, quelles qu’en soient les origines, exiger le dialogue et contribuer ainsi au mieux à promouvoir la paix. La position intransigeante de la Suisse neutre est également essentielle pour la cohésion interne de notre pays. Au lieu de moraliser, la Suisse, c’est-à-dire le Conseil fédéral et le Parlement, doit renoncer systématiquement à toute approche envers la politique de puissance. Dans ce contexte, les citoyens suisses ainsi que les médias ne doivent pas rester neutres sur le plan idéologique, mais restent libres à se forger leur opinion, affirmative ou critique, sur chaque conflit et la défendre publiquement. Vue de ce côté, la neutralité de principe protège également la liberté d’expression.
La neutralité sous pression
Les parties belligérantes qui souhaitent imposer leur suprématie refusent de considérer les origines et les causes des conflits comme des processus. C’est pourquoi les parties belligérantes qui misent sur leur suprématie n’ont aucun intérêt pour les positions neutres susceptibles de relativiser, par des arguments ou sur le plan territorial, leur prétention à la domination. Les parties belligérantes aspirant à la suprématie combattront donc ouvertement ou de façon dissimilée tout point de vue neutre. Les attaques incessantes et multiformes des Etats-Unis contre la Suisse s’inscrivent également dans ce contexte. L’hégémonie, notamment celle des Etats-Unis, façonne la couverture médiatique, de sorte que l’attention est de plus en plus détournée des origines du conflit actuel, de ses évolutions dans le temps et son contexte géopolitique. Le conflit perd ainsi de ses contoures le rendant incompréhensible pour le grand public. La clarté du déroulement des événements à la base de chaque conflit est ainsi voilée. Il n’en reste visible que ce que la puissance hégémonique concernée arrange méticuleusement par les voies médiatiques, réprimant à l’intérieur toute opposition notable et poursuivant impitoyablement sa stratégie de violence massive.
La déconstruction de la neutralité
Les parties belligérantes qui souhaitent imposer leur puissance perçoivent la position neutre comme une contrainte potentielle. Elles reprochent donc à cette position d’agir dans l’intérêt de la partie adverse. Les tentatives visant à déconstruire la neutralité, en la présentant tantôt comme une spectatrice passive, tantôt comme une alliée secrète de la partie adverse, servent les intérêts des partisans de la guerre et mériteraient ainsi d’être mieux élucidées. «Nous devons simplement garder à l’esprit le fait qu’au fond, aucun ressortissant d’une nation belligérante n’accepte l’attitude neutre. Il se peut qu’il y arrive en poussant à l’extrême son raisonnement mais il ne l’acceptera jamais de son cœur.» Cette citation de Carl Spitteler (1845–19249) date de plus de 100 ans. Cela n’empêche pas les opposants à la neutralité stricte de s’y accrocher encore aujourd’hui avec leur propagande et leurs insinuations absurdes. Ce n’est pourtant pas du «courant normal» mais résulte plutôt de la manipulation de l’opinion publique: la neutralité est dénigrée comme une lâcheté, plus encore, comme l’alliance secrète au profit de la partie belligérante opposée. Mais le rôle de traître n’appartient pas au neutre, mais à celui qui veut brader la Suisse, dans le dos de sa population, à des alliances étrangères belliqueuses. La «Stratégie de politique de sécurité» du Conseil fédéral du 12 décembre 2025 en témoigne éloquemment. Sur environ 60 pages, seules une page et demie est consacrée à la neutralité. Le débat au Conseil national sur la neutralité, lors de la session de printemps, s’est également révélé plus que décevant et, contrairement à celui du Conseil des Etats, il a en plus été insipide, dépourvu de substance.
Thomas Cottier (cf. «Neue Zürcher Zeitung» du 30 mars 2026) et René Rhinow (cf. «Neue Zürcher Zeitung» du 7 avril 2026) se révèlent être «architectes» de cette déconstruction. Ils semblent vouloir revenir en arrière, avant les Lumières, introduisent la notion de «neutralité situationnelle» (Rhinow) et ne font ainsi que promouvoir pour la Suisse la persévérance de l’attitude consistant à «choisir la cerise sur le gâteau» qui blâme actuellement la Suisse. Rhinow le met sur le point en écrivant: «En clair: être et rester neutre lorsque cela sert notre sécurité, et abandonner cette neutralité lorsque des raisons impérieuses de politique étrangère, économique et de sécurité priment.» Cottier et Rhinow se livrent à un positivisme juridique réclamant en même temps l’intégration de la Suisse dans les structures centralistes dysfonctionnelles de l’UE et de l’OTAN. Ces deux organisations prônent une «Europe capable de faire la guerre» et entendent y parvenir par une politique d’alliances et de réarmement, tout comme à la veille de la Première Guerre mondiale.
La neutralité suisse au-delà de la vassalité
C’est par la neutralité que l’Europe pourra sortir de cette situation désespérément inextricable et renouer avec la mission universelle des Lumières. Tel doit être l’apport du renouveau de la neutralité suisse, et c’est pourquoi une définition claire de celle-ci doit être inscrite dans la Constitution fédérale, tout comme le propose l’Initiative sur la neutralité. Car la neutralité suisse est le résultat de son évolution sociale et économique particulière, qui s’est très tôt orientée vers l’avantage économique mutuel et non vers les empiétinements coloniaux. La reconquête des acquis des Lumières, dont fait partie la neutralité, conduit en fin de compte à l’objectif d’une Europe confédérale.
La Suisse doit se tenir à l’écart des obligations d’alliance serviles et de la vassalité. Elle se permet ainsi d’avoir une opinion indépendante et bien fondée, tout en restant en contact avec tous dans un esprit de dialogue. La neutralité suisse est, au-delà de tous les partis, une mission politique de la Suisse. Le besoin de paix des populations doit primer sur les intérêts de la politique de puissance. Ce n’est qu’en défendant l’indépendance politique de la Suisse qu’il sera possible de préserver et de développer davantage les acquis d’une conception éclairée et libérale de l’être humain. Ceux qui, jusqu’à présent, brandissent le discours de l’«initiative de l’UDC» ou de l’«initiative de Poutine» ne font qu’esquiver la question des causes des conflits croissants. Ce faisant, ils acceptent, en partie inconsciemment ou par résignation, le processus actuel de mise sous tutelle. •
Source:«Neue Zürcher Zeitung», éd. du 30/04/2026.
(Traduction Horizons et débats)
* Hans Bieri, Association suisse pour l’agriculture et l’industrie (SVIL),membre du comité de l’initiative sur la neutralité
René Roca, Institut de recherche sur la démocratie directe (FIDD), membre du comité de l’initiative sur la neutralité
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