Eloges injustifiées suisses de la base aérienne américaine de Ramstein

– en plein mode de guerre et engendrant des dégâts environnementaux dévastateurs

par Helmut Scheben*

Des semaines avant que les Etats-Unis et Israël n’attaquent l’Iran, les planespotters avaient déjà rapporté que des avions-cargo décollaient et atterrissaient quasiment sans interruption sur la base aérienne de Ramstein.1 Centre névralgique des guerres et des attaques de drones menées par les Etats-Unis dans les pays arabes et au Moyen-Orient, Ramstein est essentiel à ces opérations, qui seraient techniquement impossibles sans ce passage obligé.
    C’est pour cette raison que le gouvernement allemand, comme tous ses prédécesseurs depuis les années 50, s’est trouvé impliqué dans tous les engagements militaires des Etats-Unis par l’intermédiaire de la base de Ramstein. Dans la mesure où ces interventions militaires sont contraires au droit international et où elles consistent notamment des assassinats «préventifs», réalisés à l’aide de drones, les gouvernements allemands enfreignent ainsi la Loi fondamentale allemande, dont l’article 26 interdit toute action susceptible de perturber la coexistence pacifique entre les peuples. Voilà des décennies déjà que la seule réaction des gouvernements allemands face aux diverses plaintes émanant du Parlement et de la société civile, accusant lʼexécutif fédéral dʼinfractions répréhensibles, se traduit par de vagues échappatoires et une justification fallacieuse selon laquelle toute complicité du gouvernement serait juridiquement impossible à démontrer. Cependant, de nombreux juristes considèrent que, dans le cas de Ramstein, le gouvernement allemand s’est rendu complice de flagrantes infractions au droit international.

«Tout est là» –
comme les machines de guerre elles aussi …

Le magazine des actualités «Echo der Zeit», pièce de proue de la radio suisse publique semi-officielle, a diffusé, ce 3 juin 2026, un reportage sur Ramstein2 dans lequel pas une seule fois on n’évoque le conflit politique et militaire concernant l’Ukraine et la Russie dont il constitue un danger explosif.
    Bien au contraire, cette présence militaire américaine est décrite comme véritable aubain pour l’Allemagne. Ramstein, dans l’arrondissement de Kaiserslautern, compte environ 8 000 habitants, dont les quatre cinquièmes votent pour la CDU. Sur la place du marché, une vieille dame déclare aux micros d’«Echo der Zeit» que Ramstein est «plutôt bien», car elle peut se rendre chez presque tous les médecins à pied. Les infrastructures sont excellentes, résume la journaliste: «Crèches, écoles, centres sportifs, piscine, centres d’alimentation haut de gamme, tout cela grâce aux Américains vivant ici.»
    Si l’on inclut les installations de moindre envergure, le territoire allemand abrite plusieurs dizaines de bases militaires américaines.3 Là où elles se trouvent, c’est le paradis économique, comme le rapporte l’«Echo der Zeit»: «La commune de Ramstein dispose de moyens financiers dont les autres se contentent de rêver.» Si l’on en croit ce magazine d’actualité, de renom international, la présence de l’armée américaine est une véritable aubaine pour cette région du Palatinat où vivent 50 000 personnes: «commerces, propriétaires-bailleurs, hôtels, restaurants, mais encore artisans et entreprises de construction: tout ce monde dépend de l’armée américaine. Selon le fisc, les Américains génèrent deux milliards d’euros de valeur ajoutée pour la région.» Ces chiffres sont probablement exacts. Cependant, tout le monde ne profite pas de la même manière de cette plus-value. Le maire Ralf Hechler (CDU), admirateur depuis son enfance des Etats-Unis et de – selon ses propres termes – leurs incomparables glaces et marshmallows, mentionne dans son éloge de l’armée américaine, brièvement et comme en passant, le manque de logements abordables: «Il y en a aussi beaucoup qui investissent ici uniquement dans les affaires avec les Américains, dans l’immobilier, dans la location d’appartements courts séjours à des prix exorbitants.»
    Selon des informations officielles, le gouvernement allemand finance les bases américaines à hauteur d’une centaine de millions d’euros par an4, ce dont «Echo der Zeit» ne souffle mot. On peut toutefois supposer que ces données officielles ne représentent qu’une fraction des dépenses réelles. Les dommages environnementaux et les effets sur la santé liés aux activités militaires ont jusqu’à présent été soigneusement passés sous silence. Ces mêmes médias qui, à l’instar d’«Echo der Zeit», nous rappellent régulièrement les changements climatiques, l’empreinte environnementale et notre «responsabilité envers la planète», font généralement la sourde oreille et semblent aveugles lorsqu’il s’agit de l’une des principales sources de dégradation de l’environnement5: le complexe militaro-industriel. Sous la pression des pays membres de l’OTAN, ses émissions de CO2 ont été exclues du protocole de Kyoto et d’autre textes des Nations unies relatifs au climat. Or, le réarmement et les guerres sont tout sauf neutres sur le plan climatique. Individuellement, l’armée américaine est le plus gros consommateur d’énergie au monde. Les 868 bases militaires officielles des Etats-Unis (en réalité, il y en aurait environ un millier) consomment chaque jour 320 000 barils de pétrole. Cela fait des décennies que le Pentagone fait l’objet, partout dans le monde, de poursuites judiciaires liées à la contamination de sites et aux effets à long terme des munitions à l’uranium appauvri, utilisées par l’OTAN notamment en Irak et lors des guerres des Balkans. L’uranium appauvri est un métal lourd toxique qui, par inhalation ou par ingestion d’aliments contaminés, provoque des lésions rénales ainsi que d’autres pathologies.
    Entre les décollages et les atterrissages à la Ramstein Air Base6, ce sont largement plus d’un milliard de mètres cubes de gaz d’échappement qui sont rejetés chaque année,7 contenant notamment de grandes quantités de dioxyde de soufre, d’oxyde d’azote, de monoxyde de carbone, de dioxyde de carbone, de brome, de plomb et de suie. Avant l’atterrissage, le carburant utilisé par l’OTAN, le JP-8 cancérigène, est régulièrement rejeté dans l’atmosphère par les avions gros-porteurs, car ceux-ci ne doivent pas dépasser certaines limites de poids à l’atterrissage. A mots couverts, les gardes forestiers mettent en garde contre la consommation de fruits et de champignons contaminés provenant des forêts situées dans la zone d’approche de la base aérienne de Ramstein. L’aérodrome est situé au cœur de réserves naturelles et de zones de paysages protégés.

Ramstein, plâque tournante stratégique
via des câbles à fibres optiques

Depuis environ deux décennies, des anciens pilotes de drones américains, comme le lanceur d’alerte Brandon Bryant, ont contribué à ce que ces assassinats extrajudiciaires secrets et leurs conséquences soient portés à la connaissance du grand public et dorénavant considérés comme des crimes par les experts de renom et les juristes du monde entier. Les pilotes de drones étant basés quelque part en Californie ou au Nouveau-Mexique, leur télécommande fonctionne via une liaison par fibre optique vers Ramstein, d’où le signal est retransmis par satellite aux drones équipés pour l’attaque. A l’inverse, les images vidéo en direct et les données des capteurs sont renvoyées par la même voie. En raison de la courbure terrestre, il est techniquement impossible d’établir une liaison satellite directe entre le continent américain et le Proche-Orient.
    Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les gouvernements successifs à Washington justifient leurs «exécutions extrajudiciaires» au nom de la légitime défense contre le terrorisme. Ils affirment que le gouvernement américain «a le droit, partout dans le monde, de tuer toute personne susceptible de  constituer une menace pour les Etats-Unis». Le gouvernement américain n’a pas besoin d’être officiellement entré en état de guerre avec le pays ciblé, ni de présenter la moindre preuve – que ce soit devant un tribunal civil, un tribunal militaire ou même l’opinion publique – que la personne visée ait réellement commis un crime. C’est ainsi que Medea Benjamin le décrit dans son livre «Drone Warfare. Killings by remote control», l’une des nombreuses études qui montrent comment les «exécutions aériennes» sont devenues une pratique courante pour les Etats-Unis.

Aucun débat autour du retrait
des troupes de Ramstein

Une seule fois, l’«Echo der Zeit» évoque le fait que la base aérienne de Ramstein était «contestée parmi la population locale en raison de questionnements sur la guerre et la paix». Un habitant de Kaiserslautern, la ville voisine, déclare qu’il s’inquiète «parfois de ce qui pourrait s’y passer». Il sous-entend que les guerres auxquelles participent les Etats-Unis pourraient un jour retomber sur Ramstein. Ce bref passage est la seule ombre portée sur cette oasis de bien-être politique portée sur les T-Bone et autres Tomahawk-steaks dont parle l’article.
    La conclusion se focalise sur l’intervention de David Sirakov, directeur de l’Atlantische Akademie Rheinland-Pfalz, (Académie atlantique de Rhénanie-Palatinat) qui, selon ses propres termes, «entend renforcer les relations transatlantiques», c’est-à-dire en quelque sorte une académie conçue selon le modèle de l’OTAN. Sirakov dissipe toute crainte éventuelle quant au risque, évoqué par Trump, d’un retrait de 5 000 soldats américains (5 000 sur 35 000) qui laisserait Ramstein totalement vulnérable face au déclin économique. A Weilerbach, près de Kaiserslautern, les Américains construisent actuellement, sur une superficie équivalente à plus d’une centaine de terrains de football, le plus grand hôpital militaire américain situé en dehors des Etats-Unis. Sur les 1,8 milliard d’euros prévus au budget, l’Allemagne ne paie, selon ses engagements, qu’une modeste contribution de 266 millions. La construction de cette méga-clinique montre que l’avenir de la base aérienne de Ramstein est manifestement assuré.
    L’ensemble du reportage diffusé dans «Echo der Zeit» reprend le même refrain: «Soyons joyeux et optimistes». Le retrait des troupes, brandi comme une menace par Donald Trump est loin d’être si grave. Personne ne quittera la base de Ramstein qui pourra continuer à servir de plaque tournante opérationnelle pour les guerres lancées par les Etats-Unis et leurs attaques de drones.
    Le message ressemble à un communiqué de presse émanant du quartier général de l’OTAN à Bruxelles: Donʼt worry folks, everything will be allright. (Pas d’inquiétude, les gars, tout va bien se passer)

1https://www.austrianwings.info/2026/02/us-verlegungen-in-richtung-iran-hochbetrieb-auf-der-ramstein-air-base/ 
2https://www.srf.ch/audio/echo-der-zeit/ramstein-die-bedeutung-des-groessten-us-militaerstuetzpunktes?partId=YAWJL0T0SMNU6mzvzYcDcvu9Iro 
3https://de.wikipedia.org/wiki/Liste_der_amerikanischen_Milit%C3%A4rstandorte_in_Deutschland 
4https://www.spiegel.de/wirtschaft/kosten-fuer-us-truppen-deutschland-zahlte-fast-eine-milliarde-euro-in-zehn-jahren-a-d4a670c3-8b6f-4b54-8770-eaecf2236d69 
5 https://www.ziviler-friedensdienst.org/de/aktuelles/gastbeitrag-militaer-und-krieg-als-klimakiller 
6https://umwelt-militaer.org/us-air-base-ramstein-altlasten/ 

7https://www.pressenza.com/de/2019/06/die-umwelt-killer/ 

premier publié: https://www.infosperber.ch/politik/welt/air-base-in-ramstein-ein-abzug-der-usa-waere-eine-katastrophe/  du 9/06/26


* Helmut Scheben, né en 1947 à Coblence, en Allemagne, a été reporter et correspondant pour la presse écrite au Mexique et en Amérique centrale de 1980 à 1985. A partir de 1986, il a été rédacteur à l’hebdomadaireWoZ à Zurich, et de 1993 à 2012, rédacteur et reporter à la télévision suisse SRF, dont 16 ans au sein de lʼémission dʼinformation Tagesschau.

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