«La guerre – l’ennemi de l’Europe»1

Comment tout a commencé (2e partie)

von Arne C. Seifert*

«Nous sommes tous appelés aujourd’hui à concevoir une nouvelle architecture pour la maison européenne. J’ai convenu avec le secrétaire général Gorbatchev des fondements d’une maison commune, l’Europe.» 2
 

(Helmut Kohl, chancelier fédéral)

La question «Comment tout a commencé?» permet de comprendre que même un statu quo militaire entre adversaires peut être plus propice à la paix que le recours exclusif à la puissance militaire, à la «défense» ou même à la «défense avancée». Ces trois variantes font obstacle à une paix durable. L’expérience historique de l’Europe après la fin de la Seconde Guerre mondiale se répète actuellement dans le conflit au Proche-Orient. Un exemple actuel en est le fait qu’Israël, depuis sa création, n’a pas réussi à garantir sa paix par la «sécurité». La devise trompeuse de «la paix par la sécurité» n’a pas permis à Israël de trouver la paix. L’expérience démontre par contre son contraire, à savoir «la sécurité par la paix». Aboutir à la sécurité ne réussira à Israël qu’au travers de la paix avec tous ses voisins régionaux. L’Europe pourrait, si jamais elle le voudrait, s’appuyer sur son expérience, qui montre qu’un cadre global fondé sur le modus vivendi – c’est-à-dire la stabilité des relations entre Etats, de bonnes relations de travail au niveau des dirigeants et la reconnaissance du statu quo militaire – s’est révélé être une sorte de clé universelle pour établir des relations appropriées entre les Etats ainsi qu’au sein d’eux-mêmes. C’est ce concept-là qui s’est éprouvé contribuer en effet à équilibrer et à maintenir les rapports de force entre les puissances.

[Sous les conditions de la guerre froide tardive réd.], l’antagonisme idéologique entre les deux blocs s’est manifestement révélé être moins gênant que supposé et pratiqué généralement. Dans ce contexte, les prises de position encourageantes du Ministre des Affaires étrangères de l’époque, Genscher, et du Secrétaire général de l’OTAN, Wörner, ont également pesé de tout leur poids: il s’agissait de surmonter la division des peuples européens, d’associer l’Union soviétique, ensuite la Russie, à la construction de l’avenir européen ainsi que de créer «un ordre de paix durable et juste pour le continent commun». Le SPD a également développé des réflexions alternatives dans le sens d’un système de sécurité européen collectif, qu’Egon Bahr a élaboré au sein de l’Institut de recherche sur la paix et les conflits de Hambourg, qu’il dirigeait. Pour sa conception de l’après-guerre froide, il s’est inspiré d’un «espace entre Lisbonne et Vladivostok en tant qu’entité de politique de sécurit黳
    A l’Europe se dessina alors «la possibilité d’organiser la sécurité de ses Etats de manière à rendre impossibles les guerres entre eux».
    Cependant, toutes ces opportunités d’instaurer un ordre de sécurité européen durable avaient déjà été gâchées ou anéanties avant même que le «Traité Deux plus Quatre», entre la République fédérale d’Allemagne et la République démocratique allemande, ne soit signé à Moscou, le 12 septembre 1990. Gernot Erler (SPD), alors «coordinateur pour la coopération inter-sociétale avec la Russie, l’Asie centrale et les pays du Partenariat oriental» au Ministère fédéral des Affaires étrangères, a déclaré, en 2018: «Nous assistons aujourd’hui à une crise profonde entre la Russie et l’Occident. Et à première vue, elle trouve son origine dans le conflit ukrainien. […] La crise a manifestement des racines plus profondes. Il apparaît de plus en plus clairement que le conflit n’est pas la cause, mais le produit d’un processus de perte de confiance et d’aliénation qui dure depuis longtemps.» 4

L’élargissement de l’OTAN vers l’Est:
la trahison de l’Occident

Le ministre des Affaires étrangères de l’URSS, Chevardnadze a déclaré, à l’occasion de l’ouverture des négociations «Deux plus Quatre» basées sur le «Traité sur le règlement définitif concernant l’Allemagne», le 5 mai 1990: «Pour nous, l’OTAN est ce qu’elle a toujours été, un bloc militaire qui nous fait face, doté d’une doctrine d’orientation bien précise et reposant sur la possibilité de lancer la première frappe nucléaire. […] Si l’on tentait de nous acculer sur des questions touchant à notre sécurité, cela conduirait – je le dis sans détour – à une situation où notre marge de manœuvre politique serait brusquement réduite. Les émotions s’exacerberont chez nous, les fantômes du passé reviendront hanter nos esprits, et les complexes nationaux, qui trouvent leurs racines dans les chapitres tragiques de notre histoire, iront se résurgissant.»5
    Par conséquent, dès cette époque, l’élargissement de l’OTAN, la prévention de la mise en place d’infrastructures militaires à proximité des frontières de la Russie ainsi que le stationnement de troupes permanentes de l’OTAN dans cette région figuraient en tête de la liste des priorités de l’URSS en matière de politique de sécurité, sources de méfiances incontournables. «Rien n’est convenu», déclara Chevardnadze, «tant que tous les aspects de l’accord n’ont pas été coordonnés, tant qu’un équilibre complet des intérêts n’a pas été trouvé» (ibid.)
    Comme indiqué précédemment, le gouvernement fédéral s’est d’abord rangé à cette dernière position. Dans ses «Mémoires», consacrées aux négociations «Deux plus quatre», le Ministre des Affaires étrangères Genscher a souligné, à maintes reprises, qu’il s’était engagé avec énergie à répondre comme il se devait aux besoins de l’Union soviétique en matière de sécurité. Dans son discours, prononcé le 31 janvier 1990 lors d’une manifestation organisée par l’Académie évangélique de Tutzing, à laquelle assistaient également le Premier ministre de la RDA Hans Modrow, Matthias Platzeck (alors Ministre sans portefeuille du Parti vert de la RDA au sein du cabinet Modrow) et le Président d’Allemagne fédérale Richard von Weizsäcker, Genscher a déclaré: «Il appartient à l’OTAN de déclarer sans ambiguïté: quoi qu’il arrive au sein du Pacte de Varsovie, il n’y aura pas d’extension du territoire de l’OTAN vers l’Est, c’est-à-dire en s’approchant de la frontière de l’Union soviétique. Ces garanties de sécurité sont de haute priorité à l’Union soviétique et son comportement. L’Occident doit également tenir compte du fait que les changements en Europe de l’Est et le processus de réunification allemande ne doivent pas porter atteinte aux intérêts de la sécurité soviétique.»6
    A l’époque, cela semblait plausible, compte tenu de la volonté de Bonn de se libérer des contraintes extérieures en matière de souveraineté, susceptibles de constituer un obstacle sur la scène internationale pour un Etat allemand plus puissant. Pour cela, il fallait l’accord des dirigeants soviétiques, ce que Bonn obtint.
    On peut se demander si Bonn savait qu’en février 1990 déjà – alors que le Pacte de Varsovie était encore en vigueur – le Ministre américain des Affaires étrangères Baker avait sondé, à l’occasion d’entretiens en Pologne, en Hongrie et en Tchécoslovaquie, l’accord de ces pays sur un élargissement de l’OTAN vers l’Est. Robert L. Hutchings, conseiller en politique étrangère de l’administration Bush père, notait à ce sujet: «Alors que la Pologne et la Hongrie se sont révélées être des partisans enthousiastes de l’OTAN, la situation était plus délicate à Prague. «Le président Havel posait davantage de problèmes. […] Il avait emporté avec lui dans ses fonctions, du temps où il était dissident, la conviction que les deux blocs militaires – à savoir l’OTAN et le Pacte de Varsovie – devaient se déconstruire, de manière équitable, en les remplaçant par un nouvel ordre de paix paneuropéen, de préférence sous tutelle de la CSCE en tant que nouveau système de sécurité collective. […] Nous avons jugé important de lui expliquer pourquoi les Etats-Unis ne considéraient pas que la CSCE puisse remplacer l’OTAN en tant qu’instrument de la sécurité européenne, même si celle-ci devait assurément adopter une nouvelle conception de son rôle.»7 Hutchings a précisé ce qui était «en jeu» pour les Etats-Unis: empêcher que la «réunification des Allemands» ne débouche sur un accord «susceptible de nuire à l’ensemble du dispositif de sécurité européen pendant des générations […]. Par exemple, un retrait de l’OTAN ou, du moins, par le bannissement des armes nucléaires du sol allemand ou encore qu’ils cèdent à la demande de retirer toutes les forces armées stationnées en Allemagne». Une institutionnalisation du processus de la CSCE était considérée par certains à Washington comme un anathème, car ils craignaient que la conférence puisse mettre en doute le droit d’existence de l’OTAN. 8
    L’administration américaine savait qu’elle ne devait pas prendre trop au sérieux les prises de distance verbales de Bonn vis-à-vis d’un élargissement de l’OTAN vers l’Est. A l’occasion de la visite à Washington, le 17 mai 1990, d’une «importante délégation de la République fédérale», conduite par Kohl et Genscher, visant à «coordonner les politiques américaine et ouest-allemande», Hutchings nota: «Résumé des points essentiels immédiatement après la fin de la réunion; point trois: les troupes américaines doivent rester stationnées en Allemagne unifiée et ailleurs en Europe. Kohl y a accordé une importance particulière.»9 Toujours est-il que l’administration Clinton a activement lancé sa stratégie d’élargissement de l’OTAN vers l’Est, en 1993. Pourtant, d’après des documents des «National Security Archives» des Etats-Unis, même le Président russe Boris Eltsine a d’abord été laissé dans la conviction qu’un élargissement de l’OTAN vers l’Est n’était pas prévu.» 10 Par conséquent, cette prise de position de Bonn et des Etats-Unis s’est déroulée parallèlement aux négociations «Deux plus quatre», sachant notamment que l’URSS, en tant que partenaire de négociation sur la «réunification allemande», rejetait alors déjà catégoriquement un élargissement de l’OTAN vers l’Est.
    A la fin de la Guerre froide, Hutchings a résumé ses conclusions tirées de la politique de l’administration au service de laquelle il avait travaillé: «Tout comme en 1919 et en 1945, il régnait également à la fin [de la Guerre froide – A. S.] un climat d’euphorie et d’espoir, selon lequel les valeurs qui avaient vaincu l’ennemi allaient immédiatement instaurer la paix. Mais cette fois encore, ces attentes pleines d’espoir ont fait naufrage, autant aux Etats-Unis qu’ en Europe.»

Le modus vivendi, clé générale de la CSCE
pour une coexistence pacifique

Les expériences concrètes de paix de l’Europe dans le cadre de la CSCE remontent à une période historiquement relativement courte pendant la Guerre froide et même aux premières années 1990. Au cours de cette période, l’Est et l’Ouest ont réussi à «geler» ou à ajuster l’imprévisibilité en matière de politique de sécurité à un niveau convenu d’un commun accord. Un statut quo militaire a soutenu cette «paix», malgré des dissensions politiques et idéologiques parallèles. Les deux parties étaient conscientes des intentions contradictoires de l’autre.
    Ces expériences tirées du processus de la CSCE constituent un modèle en deux points: premièrement en ce que le processus de la CSCE s’est déroulé parallèlement à la Guerre froide et a ainsi offert des espaces permettant d’aborder les problèmes sur un pied d’égalité; deuxièmement que la notion prioritaire de «civilisation des conflits» (Dieter Senghaas) visait à prévenir la guerre entre les Etats. Cette approche reposait sur la prise de conscience que ce ne sont pas les différences entre les systèmes en eux qui constituent la principale source de menace, mais la militarisation de la manière dont celles-ci sont gérées. C’est ainsi qu’un système de conduite s’est développé au cours du processus d’Helsinki se résumant de la sorte:

  • les dirigeants européens de l’Ouest et de l’Est ont su préserver leurs relations interétatiques de l’épée de Damoclès que représentait la menace permanente et réciproque pour leur sécurité, et maintenir intactes leurs relations (y compris personnelles) au niveau des dirigeants;
  • l’Est et l’Ouest ont su, pendant la Guerre froide, «geler» ou ajuster l’imprévisibilité en matière de politique de sécurité à un niveau convenu d’un commun accord. Cela a permis une prévisibilité relative en matière de politique de sécurité. Cela a surtout favorisé une «trêve des armes» en Europe centrale, sur la ligne de démarcation entre les blocs;
  • il en résulta un modus vivendi entre l’Est et l’Ouest reposant sur deux piliers: le premier en tant que du maintien du statu quo militaire, le second dans la reconnaissance réciproque que la concurrence politique devait s’exercer par des moyens pacifiques.

Cette construction globale du modus vivendi, garantissant la stabilité des relations entre Etats, les relations de travail aux échelons dirigeants et le statu quo militaire, s’est avérée être une sorte de clé universelle permettant aux Etats concernés d’adopter un comportement approprié, les uns envers les autres et entre eux. Elle a contribué à maintenir les rapports de force existants entre les puissances tout en les figeant par le principe de l’équité.  •

1 Bahr, Egon. Der deutsche Weg, Karl Blessing Verlag, München, 2003, p.131.
2Presse- und Informationsdienst der Bundesregierung, Nr. 134/S.1141, Bonn, 29. 1989
3 Bahr, Egon. Zu meiner Zeit, Blessing Verlag, München 1996, p. 566.
4 Neue Ostpolitik– Entspannen, Eindämmen, Abschrecken?, DGAP-Veranstaltung, Berlin, 1.Juni 2017, https://dgap.org/de/veranstaltungen/neue-ostpolitik-entspannen-eindaemmen-abschrecken 
5 Genscher, Hans-Dietrich. Erinnerungen, Siedler Verlag, 1995, p. 775 suiv.
6 Oldenburg, Fred. Deutsche Einheit und Öffnung der Nato. Berichte / BIOst, 52–1996). Köln: Bundesinstitut für ostwissenschaftliche und internationale Studien, https://www.ssoar.info/ssoar/bitstream/handle/document/4274/ssoar-1996-oldenburg-deutsche_einheit_und_offnung_der.pdf?sequence=1 
7 Hutchings, Robert L. Als der Kalte Krieg zu Ende war, Alexander Fest Verlag, Berlin, 1999, p. 176.
ibid., p. 155ff.
9 ibid., p. 186
10Savranskaya, Svetlana; Blanton, Tom. Die Nato-Osterweiterung: Was Jelzin zu hören bekam, in: National Security Archive vom 16.3.2018, ps. 1/14, ds.: LUFTPOST, Friedenspolitische Mitteilungen aus der US-Militärregion Kaiserslautern/Ramstein, LP 043/18 – 11.4.2018; https://nsarchive.gwu.edu/briefing-book/russia-programs/2018-03-16/nato-expansionwhat-yeltsin-heard 

 

* Dr. Dr. h.c. Arne Clemens Seifert (né en 1937 à Berlin), docteur honoris causa, ambassadeur (à la retraite), chercheur principal à l’Institut WeltTrends de politique internationale de Potsdam. A. C. Seifert a étudié à l’Institut des relations internationales de Moscou, où il s’est spécialisé sur la Turquie, l’Iran et l’Afghanistan, diplômé en 1963. Il a soutenu sa thèse de doctorat à l’Institut du mouvement ouvrier international de Berlin en 1977 s’ayant vu désigner par le doctorat honoris causa de l’Institut d’études orientales de l’Académie des sciences de Russie, en 2017. De 1964 à 1990, au Ministère des Affaires étrangères de la RDA, Seifert a occupé de différentes fonctions à haute responsabilité: chef du Département des Etats arabes (travaux sur le terrain en Egypte et en Jordanie); chef de regroupement des secteurs Irak, Iran et Afghanis- tan; assistant de recherche auprès du Vice-ministre pour l’Asie et l’Afrique; ambassadeur au Koweït de 1982 à 1987 ainsi que chef de département de 1987 à 1990. Après 1990, il a assumé son mandat au sein de la mission de l’OSCE au Tadjikistan. Conseiller pour l’Asie centrale au Centre de recherche de l’OSCE (CORE) à l’Institut de recherche sur la paix et la politique de sécurité de l’Université de Hambourg, spécialisé dans les recherches sur l’OSCE et l’Asie centrale: prévention des conflits civils, transformation, islam politique, relations islamo-séculières et processus politiques. Parmi ses publi- cations récentes: Dialog und Transformation – 25 Jahre OSZE- und Zentralasienforschung, Nomos; Islamischer Aufbruch in Zentralasien – Spezifika religiöser Radikalisierungsprävention, OSZE-Jahrbuch Bd. 24, 2018; Friedliche Koexistenz in unserer Zeit – Der neue Kalte Krieg und die Friedens- frage, WeltTrends 2021; Regelbasierte internatio- nale Ordnung» versus post-koloniale Emanzipation – Grenzen und Sackgassen eines globalen Hegemonieprojekts, WeltTrends 2022.

A lire

Hd. Arne Seifert a lancé son propre site Internet:www.konflikt-friedensforschung-seifert.de.
    Sur ce site, les personnes intéressées accèderont à de nombreux textes d’Arne Seifert consacrés aux régions, pays et lieux où il a exercé ses activités et mené ses enquêtes, par exemple au Proche-Orient et en Asie centrale. Le site comporte également une rubrique consacrée à la politique internationale – ses textes proposant des analyses et des informations de fond et constituant ainsi une exception dans le courant dominant occidental.

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