par Eliane Perret
«La guerre est de retour – mais nous en avons perdu le respect», titrait, en 1999, Hans Bachof-ner (1931–2012), ancien divisionnaire de l’armée suisse et docteur en droit, son exposé sur les conséquences de la guerre du Kosovo.1 Combien de misère que les nombreuses guerres qui ont suivi ont-elles depuis lors infligé à la vie humaine! Le non-respect des traités de droit international et de l’interdiction du recours à la violence de l’ONU, la soif arrogante de pouvoir et de dominance, ainsi que la cupidité prédatrice en sont quelques-unes des causes. Que ces guerres soient menées militairement avec des armes toujours plus pernicieuses ou bien par des sanctions économiques qualifiées – à tort – de «douces: elles ont toujours pour conséquence des milliers de victimes et des pays entiers dévastés. Il est d’autant plus grand temps de réfléchir (une fois de plus) à la manière dont nous parviendrons, dans notre monde unique, à une coexistence plus pacifique et plus équitable.
Du savoir transmis sans idéologie
Ceux se trouvant en phase avec des enfants et des adolescents savent à quel point ils acceptent d’éveiller leur intérêt pour le passé. Comment vivaient-ils, les gens à l’époque? Pourquoi la guerre est-elle partout et pourquoi n’y en a-t-il pas dans notre pays? Ils adorent obtenir des réponses sincères à ces questions, ce que nous leur devons, car aucune offre numérique, aussi sophistiquée soit-elle, ne peut remplacer un échange personnel. Cela défie considérablement les parents; à nos écoles et enseignants il incombe donc de les soutenir d’autant plus sérieusement dans cette tâche. Le temps y consacré en vaut décidément la peine. Malheureusement – il faut le dire sans ambage – les manuels scolaires actuels sur l’histoire suisse sont pour la plupart marqués par une historiographie idéologisée qui les rend d’utilité limitée. Il faut donc diriger l’attention de nos jeunes envers les nombreux témoignages du passé permettant un aperçu d’événements historiques direct, capable de retransmettre un savoir historique, autant sur le plan intellectuel qu’émotionnel. C’est ce genre de témoignages qui provoque chez nous tous des impressions émouvantes. Le Panorama des rescapés de l’armée Bourbaki à Lucerne compte parmi eux.
Une installation panoramique permanente qui touche
Un voyage dans le temps: on est début février 1871, tôt le matin. Dans le Jura vaudois et neuchâtelois, entre la Vallée de Joux, Vallorbe, Sainte Croix et Les Verrières, plus de 87 000 soldats et officiers français traversent la frontière suisse avec leurs chariots et leurs animaux. Depuis des jours, le thermomètre indique moins 22 degrés. La guerre franco-allemande de 1870–1871 prend fin. Elle a apporté la dévastation et la souffrance physique et morale, comme toute guerre – à l’époque comme de nos jours. Dans ce convoi des misérables se trouvent des secouristes de la Croix-Rouge, des réfugiés civils et quelques prisonniers de guerre allemands.
Napoléon III, empereur de France, s’était engagé dans une guerre contre le royaume allemand sous le règne du roi Guillaume et de son chancelier Otto von Bismarck – une guerre contre une armée prussienne surpuissante qui était impossible de gagner.
La France a essayé de donner un autre tournant à la guerre en mobilisant des soldats de réserves dans tout le pays. On a fait en plus venir des réservistes africains mobilisés à la colonie française d’Algérie ainsi que des vétérans et recrues issus des provinces rurales de France, ce qui faisait que des grands-pères, des pères et des fils se voyaient mobiliser ensemble. La France a mis tout son espoir dans cette armée de l’Est, commandée par le Général français Bourbaki, constituée avec un minimum d’équipement et d’entraînement. Très vite, les soldats français peu experts, retirés près de la frontière suisse, se retrouvèrent encerclés par les forces allemandes et coupés de leurs ravitaillements. Une fuite à travers notre pays leur semblait évidente, mais peu réalisable face au fait que l’armée suisse bloqua et défendit ses frontières. A ce moment, à la frontière du Jura se trouvaient 22 000 soldats suisses qui devaient arrêter toute avancée des formations étrangères, dont en principe les survivants de l’armée Bourbaki en difficulté, eux aussi. Après avoir évalué la situation dans le village frontalier jurassien Les Verrières, le commandant suisse, le Général Hans Herzog, voulait sécuriser la frontière en y stationnant des soldats supplémentaires. Il ne lui restait toutefois plus le temps de consulter le Conseil fédéral à ce sujet. Au milieu de la nuit du 1er février, un négociateur français lui demanda audience souhaitant obtenir, au nom du Général Clinchant, l’autorisation de laisser passer en Suisse les survivants, dont nombreux blessés, de l’ancienne armée de l’Est française. Herzog comprit que pour cette armée en difficulté la seule chance consistait à atteindre de se réfugier en Suisse. Mais comment éviter que notre pays ne devienne un champ de bataille pour les troupes françaises, ensuite allemandes volontaires de les poursuivre? Pour cette raison, il a informé le négociateur qu’un passage sur notre pays serait lié au dépôt des armes sur place, sous contrôle de l’armée suisse, ce qui signifia le désarmement complet et sans résistance des troupes, confirmé par la signature du commandant français. Ainsi, Herzog a gagné quelques heures pour élaborer, avec son état-major, une convention en dix points, présentée à quatre heures du matin en trois exemplaires, écrits à la main.2 Elle figea les conditions décisives: le désarmement complet des troupes françaises, leur restitution après le remboursement des frais causés à la Suisse et le droit du Conseil fédéral de déterminer les modalités d’application de l’accord.
87 000 soldats d’une armée étrangère –
distribués dans 190 communes suisses
Pour la Suisse, qui n’était alors qu’un jeune Etat fédéral, la tâche à accomplir était colossale. Le Conseil fédéral disposait de peu de temps pour s’organiser, car du 1er au 3 février, un convoi interminable de soldats français, de chevaux, de chariots et de canons traversa Les Verrières. La fille d’une résidente qui était témoin raconte à son fils: «Ma mère ne pouvait pas retenir ses larmes à la vue du désastre incroyable de cette pauvre armée, vaincue, souffrante et désorganisée, qui dépendait de son entrée sur le sol suisse pour se mettre en sécurité et sauver ses soldats.»3 Après leur passage sur du terrain sauf, les 87 000 soldats français ont été distribués dans 190 communes s’étendant sur pratiquement tous les cantons. Seul le canton du Tessin en faisait exception car il était difficilement accessible en raison de chutes de neige dans les montagnes.
Pour garantir la sécurité nécessaire à tous et pour marquer clairement la fin irrévocable des combats, ils ont été tous obligés de déposer leurs armes à la frontière, contrôlés par des unités militaires suisses. Ce n’est que grâce à l’action sans formalités administratives de la part des autorités suisses et à la compassion et à la solidarité de la population que l’internement des soldats se déroula dans l’ordre, au cours des six semaines suivantes. Soleure par exemple, qui comptait alors 7 000 habitants, en a accueilli 2 600 soldats. Les communes jurassiennes ont été spécialement touchées. A lui seul, le village frontalier Les Verrières a vu s’affecter 34 000 soldats. L’église et le presbytère étaient transformés en hôpitaux militaires tandis que les granges et les étables servirent de dortoirs.
Premier engagement de la Croix-Rouge
La population a apporté une aide spontanée et a fourni aux nouveaux arrivants de la nourriture, des vêtements et du bois à brûler. Partout, des volontaires ont participé aux soins aux malades et ont organisé des collectes de chemises, de chaussures, de chaussettes et d’autres biens de secours. C’était absolument nécessaire, comme le montre le rapport d’un membre de la «Garde Mobile» française: «Les gens tombent comme des mouches, les uns de faim, les autres du froid, de la fatigue et d’épuisement. Tout est épuisé, il n’y a plus de vêtements, plus de chaussures, plus aucun soldat en état de combattre.»
Beaucoup de soldats étaient atteints de maladies infectieuses hautement contagieuses et souvent mortelles – un danger énorme pour les aides. Mais l’attachement humain a continué à jouer le rôle décisif, même dans les moments difficiles. «Les riches comme les pauvres ont fait don de leurs provisions, et ce chaque jour, avec le même élan et la même générosité», c’est ainsi que met en évidence, en 1871, le rapport du comité Neuchâtelois de la Croix-Rouge. L’aide bénévole et des dons privés ont donc largement dépassé le montant que la Suisse a finalement facturé à la France.
Ce convoi de réfugiés est devenu la première grande épreuve pour la Croix-Rouge internationale, fondée quelques années auparavant, en 1863. En 1862 encore, le Général Dufour, bouleversé par le rapport de Solferino, a écrit à son auteur, Henry Dunant: «On est que trop facilement enclin à ne voir que les aspects brillants de la guerre et à fermer les yeux sur ses tristes conséquences.» Un mot à l’intention de nos bellicistes actuels! Un an plus tard, Dunant, Dufour et trois autres Genevois ont fondé le CICR, et en 1864, douze Etats ont signé la première Convention de Genève de la Croix-Rouge, cette organisation humanitaire aujourd’hui active dans le monde entier. Elle fait ses preuves en pratique, pour la première fois, lors de la guerre franco-allemande.
Le Panorama de Bourbaki
nous interpelle directement
La rotonde spécialement créée à cet effet à Lucerne nous donne un aperçu de ces événements bouleversants. Tous les détails ne correspondent pas exactement aux faits historiques, mais la liberté artistique permet cette marge. Le panorama est une peinture historique sans héros, comme il y en avait beaucoup d’autres à l’époque: cela n’aurait pas été dans l’esprit de la Suisse d’alors! Aux côtés d’une charrette d’ambulance venue aux Verrières avec l’armée de Bourbaki, marche un homme barbu. Un brassard de la Croix-Rouge est noué autour de son bras. C’est ainsi que le peintre genevois Edouard Castres (1838–1902), le créateur du Panorama, s’est immortalisé sur le tableau, un parmi d’autres. Issu d’une famille bourgeoise d’horlogers genevois, il avait suivi une formation d’émailleur, puis de portraitiste. Les idées humanitaires de Henry Dunant l’ont impressionné, lui aussi. Lors de la guerre franco-allemande, il a, ensemble avec deux amis médecins, équipé une charrette à cheval en tant qu’ambulance, avec du matériel médical, des médicaments et des pansements, pour la mettre à la disposition du CICR. Les trois bénévoles ont ainsi vécu leur première mission sur les champs de bataille français: d’abord en Normandie, puis au sein de l’armée de l’Est française. C’est ainsi que Castres a été personnellement confronté directement à la misère de la guerre.
Ces images ne cessaient de le hanter, et après la guerre, il a immortalisé sans pathos ce qu’il avait vu dans des croquis et des tableaux. Ceux-ci ont attiré l’attention de Benjamin Henneberg, promoteur immobilier et entrepreneur en bâtiment genevois, qui souhaitait faire une place dans sa ville natale aux tableaux panoramiques en vogue alors. C’est ainsi qu’Edouard Castres a été chargé de cette tâche ambitieuse. Il s’est accordé cinq ans pour les travaux préparatifs, notamment pour se familiariser avec la technique et le savoir-faire d’un peintre de panoramas. De plus, il fallait construire une rotonde pour cette œuvre, de 112 mètres de long sur 14 mètres de large. Pour lui et ses réalisateurs, le panorama devait être un symbole de la tradition humanitaire qui s’ancrait de plus en plus dans l’identité suisse se façonnant au XIXe siècle.
Castres a constitué une équipe de onze peintres pour réaliser ce projet. Parmi eux se trouvait Ferdinand Hodler, qui, en difficulté financière, comptait sur cette rémunération. Le 24 septembre 1881, le Panorama de Genève a ouvert ses portes. Le public était enthousiaste! Pendant huit ans, le Panorama se trouvait à Genève pour être ensuite transféré à Lucerne. Avant de trouver sa place là-bas comme attraction touristique, il y avait à surmonter quelques difficultés. Aujourd’hui encore, il faut beaucoup d’engagement, l’intérêt et les efforts de maintes curateurs et restaurateurs attentionnés, ainsi que les fonds nécessaires aux travaux de restauration qui s’imposent régulièrement.
Tragédies pour l’humanité tout entière
Quiconque prend le temps de laisser les scènes du panorama agir sur lui et de découvrir leurs nombreux détails ne quittera la rotonde sans être profondément ému. Le respect de la guerre n’est-il pas une réaction tout à fait naturelle? A notre période actuelle de propagande massive de guerre, ce panorama nous offre une perspective éclairante! On la contemplant pas à pas, elle nous racontent des centaines d’histoires touchantes: des destins individuels et des rencontres entre des personnes d’origines et de cultures très différentes. Cette représentation des réalités que crée la guerre rend évident à chaque visiteur disposant de compassion, que cette guerre, comme celles actuelles (où, à l’écran, loin de nous, des gens sont tués et des maisons et des villes rasées) ne sont jamais ni «propres» ni «justes» ni «admirables», comme on nous le fait croire. Les sanctions qui l’accompagnent font, elles aussi, partie intégrante du conflit: elles touchent les plus vulnérables – les enfants, les personnes dans le besoin, les malades et les personnes âgées – poussent les gens à la résignation. Elles détruisent les systèmes de santé et empêchent l’accès aux médicaments vitaux. Elles tuent lentement et silencieusement! Par leurs répercussions et leurs conséquences, ce sont de terribles tragédies pour l’humanité tout entière! C’est ce que le panorama rend évident aussi, à chacun qui ose le voir.
Connaître sa propre histoire –
une protection essentielle contre son abus
Pour notre jeune génération, il est important d’avoir un tel aperçu concret de sa propre histoire. C’est une façon incomparable pour nos jeunes de s’identifier à leur pays, et c’est ainsi que naissent l’intérêt et, par conséquent, le désir de vouloir y apporter sa propre contribution. Elle apprend à apprécier ce que les générations précédentes ont accompli pour préserver notre pays des troubles de la guerre et pour en faire, au contraire, un garant de la médiation et de la conduite de négociations de paix et de Bons offices. Elle comprendra mieux alors pourquoi notre pays est l’Etat d’hôte de nombreux sièges d’organisations internationales s’engageant en faveur d’une coexistence pacifique, sur un pied d’égalité envers tous les peuples. C’est pourquoi il convient de citer à nouveau Hans Bachof-ner, qui, il y a plus de vingt ans déjà, avait mis en évidence les facteurs constitutifs de l’identité de notre pays, lorsqu’il écrivit: «La neutralité [suisse] a fait preuve de sa grande valeur. Elle nous permet d’apporter une aide plus utile que lorsque nous participerons à une guerre gâchée. Elle nous protège de l’activisme médiatique de politiciens à la merci de leurs émotions. C’est une méthode adaptée, face à un avenir incertain, pour préserver notre autonomie et notre liberté. Mais elle ne doit pas être davantage vidée de sa substance.»4•
1 Bachofen, Hans; cité selon Horizons et débats, no 45, 22/10/2012
2 Fink, Hans Dieter/Ganz, Michael T. Bourbaki Panorama. Zurich 2000: Werd-Verlag. p.13; Schweizerisches Bundesarchiv.
3 Fink, Hans Dieter et. al, loc.cit. p 18. Les citations ci-dessus sont issues de ce catalogue.
4 Bachofner, Hans, a.a.O.
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