par Karl-Jürgen Müller
Bien avant la fin d’une guerre, ceux qui tentent d’agir en toute conscience commencent leur réflexion par la reconstruction du monde d’après-guerre. La Charte de l’Atlantique1, conclue le 14 août 1941 (voici presque 80 ans déjà, et donc moins de deux mois après le début de l’invasion par l’Allemagne de l’Union soviétique) à bord du cuirassé britannique «Prince of Wales» par Roosevelt, le Président américain et Churchill, le Premier ministre britannique, en est devenue un exemple fameux.
«Un nouvel ordre privilégiant la paix» qui donnerait «à tous les êtres humains, dans tous les pays, la possibilité de vivre à l’abri de la peur et de la misère», la formule s’est figé dans l’Histoire, et pourtant on était encore loin d’entrevoir la fin de la guerre, tant s’en faut, et pourtant, quatre ans avant même que les combats ne prennent réellement fin, ces accords ont posé les jalons d’un ordre qui ne se bornait pas aux seuls «prérogatives des vainqueurs».
La Charte de l’Atlantique a été un élément déterminant pour l’élaboration de la Charte des Nations Unies, adoptée en 1945. Nous savons, bien sûr, que la réalité, après la fin de la Seconde Guerre mondiale, a été bien différente (comme c’est encore le cas aujourd’hui) de ce qui avait été promis à l’époque. Néanmoins, cette Charte et ses principes continuent de servir de cadre de référence pour la majeure partie du monde. En d’autres termes, la grande majorité de la population mondiale aspire à la mise en œuvre des principes de la Charte des Nations Unies, espérant la fin des guerres qui font actuellement rage dans de nombreuses régions du monde, tout comme des politiques de guerre et de domination empreintes d’injustice qui ont jusqu’à présent prévalu.
Ne pas céder à la résignation
Rappelons cet exemple historique, et bien d’autres, à ceux qui, face à la montée de la violence, l’escalade des conflits et l’échec des initiatives de paix, sont actuellement tentés de céder à la résignation. Il est extrêmement important de ne pas renoncer à l’idéal de paix et de continuer à le défendre sans relâche.
Ceux qui disposent toujours de bon sens et de compassion ne pourront jamais se résigner à accepter ce climat de guerre qui règnent actuellement, pas plus que cette politique de violence, toujours plus brutale. C’est aussi pour cette raison qu’il est indispensable d’initier dès maintenant une réflexion approfondie comment construire un nouvel ordre d’après-guerre. Un ordre d’après-guerre qui ne repose pas sur les «prérogatives des vainqueurs» – comme ce fut le cas après la fin de la Guerre froide en 1991 – mais qui renoue avec les principes de la Charte des Nations unies.
Le processus de la CSCE
Cela vaut tout particulièrement pour l’Europe où, depuis 1991, plusieurs guerres ont fait et font encore rage. Pour l’Europe, il existe un cadre de référence spécifique auquel il est fait référence sans cesse: le processus de la CSCE.
Il convient de souligner les efforts inlassables déployés par l’ex-ambassadeur au ministère des Affaires étrangères de la RDA, Arne Seifert, qui a également travaillé pour l’OSCE en Asie centrale, après 1991, et qui ne cesse de souligner à quel point il serait judicieux de s’inspirer du processus de la CSCE pour surmonter la situation conflictuelle qui règne en Europe.2 Seifert s’appuie sur l’expérience de la coexistence pacifique entre Etats, dans les conditions réelles de la Guerre froide, période durant laquelle des Etats antagonistes de l’Est et de l’Ouest, ainsi que leurs systèmes sociaux respectifs, ont su éviter tout conflit ouvert. Il est toutefois encourageant de constater qu’aux Etats-Unis aussi, certaines voix s’élèvent pour souligner l’importance capitale du processus de la CSCE dans la résolution des problèmes actuels. Je parle de celle de George Beebe, directeur de la stratégie globale au Quincy Institute for Responsible Statecraft (QI) ayant occupé, pendant plus de 20 ans, des fonctions au sein du gouvernement à titre d’analyste des services de renseignement, diplomate et conseiller politique, notamment en tant que responsable de l’analyse russe à la CIA, directeur de l’Open Source Center de la CIA et conseiller pour les affaires russes du vice-président Cheney. Le Quincy Institute – qui tire son nom du président américain John Quincy Adams (1767-1848) – est un groupe de réflexion américain qui se définit en ces termes:
«Le Quincy Institute défend des idées visant à détourner la politique étrangère américaine provoquant des guerres sans fin pour l’orienter envers les restrictions des actions militaires en faveur de la diplomatie, dans la perspective de la paix internationale. Les échecs concrets et éthiques des tentatives américaines pour déterminer unilatéralement, par la force, le destin d’autres nations, exigent une remise en question fondamentale des principes qui sous-tendent la politique étrangère américaine. Mais l’influence du complexe militaro-industriel, déjà dénoncée par le président Eisenhower, a débouché sur une situation restreignant délibérément le débat sur la politique étrangère à Washington, où la diversité des points de vue nécessaire à ce changement de perspective n’est aucunement prise en compte. Nous sommes convaincus qu’une politique étrangère qui mette l’accent sur la retenue militaire, l’engagement diplomatique et la coopération avec les autres nations sert mieux les intérêts et les valeurs américains qu’une politique qui donne la priorité au maintien de la domination mondiale des Etats-Unis par la force.»3
George Beebe
George Beebe avait déjà suggéré, en 2018, puis à nouveau en 2025, d’aborder les problèmes de politique étrangère des Etats-Unis en s’appuyant sur les concepts du processus de la CSCE.4 A la mi-juin 2026, il est revenu sur ce sujet lors d’un entretien vidéo avec Glenn Diesen, politologue, auteur et podcasteur norvégien.5
Beebe souligne encore une fois que la guerre en Ukraine «n’est pas uniquement un conflit bilatéral entre la Russie et l’Ukraine», mais «avant tout un conflit géopolitique global entre la Russie et l’Occident». Ce conflit existe en réalité «depuis les tout premiers jours qui ont suivi la chute du mur de Berlin».
Il s’agit de définir «quelles doivent être les conditions-cadres de la sécurité européenne: […] Quel rôle la Russie joue-t-elle en Europe? Sur ce point, l’Occident et la Russie ont des points de vue fondamentalement divergents.»
C’est pourquoi cette question ne relève pas d’une décision qui pourrait être tranchée sur le champ de bataille ukrainien, mais bien du «conflit existant entre la Russie et l’Occident au sujet de la sécurité européenne». Même une victoire militaire en Ukraine ne résoudrait pas ce problème de sécurité pour la Russie, qui se retrouverait alors face à une OTAN dont le nombre de membres a été multiplié par deux depuis la chute du mur de Berlin, au territoire nettement plus vaste, à la frontière avec la Russie beaucoup plus longue, et face à une Europe en plein réarmement et très, très hostile à la Russie.»
Quels sujets aborder avec la Russie?
Beebe pose donc la question décisive en ces termes: «Quelle serait donc, pour les Russes, la contrepartie qui les inciterait à s’ouvrir à de nouvelles propositions de l’Occident? Je pense que cela pourrait être une discussion avec les Russes au sujet de la sécurité européenne. Ils nous y invitent depuis des décennies, depuis 30 ans en fait, mais nous nous y sommes montrés plutôt réticents. Ils ont même présenté des projets d’accords et proposé d’en discuter, ce à quoi nous avons répondu par une fin de non-recevoir, optant pour une escalade du conflit afin d’obliger la Russie à céder. Mais si l’on prend un peu de recul en reconnaissant l’élargissement géopolitique que les Russes voient dans ce conflit, qui engloberait l’Europe et les relations entre l’Occident et la Russie, alors cette escalade ne fait que renforcer la conviction qu’ont les Russes de la nature de ce qui se passe ici: non pas un conflit bilatéral avec l’Ukraine, mais un conflit avec l’Occident, lequel utilise l’Ukraine comme un pion pour affaiblir la Russie. Cela renforce en Russie le sentiment d’une menace existentielle.»
Ce cycle d’escalade doit être enrayé. C’est pourquoi Beebe rappelle le processus de la CSCE en ces termes:
L’indivisibilité de la sécurité
«Eh bien, ce que à quoi les Russes se réfèrent depuis de très nombreuses années, c’est un principe dont nous avons discuté pour la première fois lors des négociations d’Helsinki, bien longtemps avant la fin de la Guerre froide, qui a été inscrit dans l’Acte final d’Helsinki et qui a ensuite, au début des années 1990, été expressément réaffirmé par la Charte de Paris pour une nouvelle Europe. Il s’agit du principe de l’indivisibilité de la sécurité, en réalité un concept très simple, qui reconnaît fondamentalement le dilemme sécuritaire évoqué par la théorie des relations internationales: il se peut que, dans une relation donnée, une des parties défende ses propres intérêts sécuritaires d’une manière qui menace la sécurité de l’autre partie.
Pour réduire le risque qu’un tel dilemme de sécurité ne déclenche une spirale d’escalade, il faut donc admettre les préoccupations de l’autre partie en matière de sécurité, dont on doit tenir compte si l’on veut en effet renforcer sa propre sécurité. En Occident, nous ne pouvons pas être en sécurité si la Russie ne l’est pas, et inversement. Il est intéressant de noter que la Russie n’a cessé de réclamer que l’on discute de ce principe et que l’on trouve des moyens de le mettre en œuvre concrètement. A l’époque de la présidence de Dmitri Medvedev, pendant l’ère Obama, les Russes ont présenté un traité stipulant en substance qu’un traité européen sur la sécurité devait avoir pour principe fondamental celui de l’indivisibilité de la sécurité. Et fin 2021, lorsque Poutine et le gouvernement russe ont présenté deux autres projets d’accord aux Etats-Unis et à l’OTAN, avant l’invasion de l’Ukraine, ce principe a également été mis en avant dans les documents qu’ils ont mis sur la table. Pour moi, c’est là le cœur d’un processus diplomatique, qui doit constituer l’axe central des discussions entre les Etats-Unis et la Russie sur nos préoccupations mutuelles en Europe.»
Beebe aborde ensuite un autre point, également important pour l’Ukraine, le conflit entre le principe de l’intégrité territoriale (de l’Ukraine dans ses frontières de 1991) et le principe du droit à l’autodétermination (des régions à forte majorité russophone situées à l’est du pays):
L’intégrité territoriale ou le droit
à l’autodétermination?
«Le principe de l’intégrité territoriale est en contradiction avec celui de l’autodétermination des peuples, une contradiction qu’il faut éliminer, ce qui est précisément l’essence de la diplomatie. A la question «quel sujet pourrions-nous aborder avec les Russes? je répondrai donc: Eh bien, commençons par reconnaître explicitement que cette contradiction entre les principes est précisément le sujet dont nous devons discuter afin de trouver des compromis pragmatiques sur ce point.
C’est là une approche totalement différente de celle adoptée par les Etats-Unis officiels lesquels ont déclaré en substance que le principe d’intégrité territoriale était sacro-saint et ne devait en aucun cas être bafoué, désignant quasiment une ligne rouge absolu. Mais le principe selon lequel les Etats sont libres de choisir leurs propres alliances militaires est, lui aussi, absolu et ne doit pas non plus être bafoué.
Ce à quoi les Russes ont rétorqué: Une minute, s’il-vous-plaît. Nous devons également mettre ces principes en balance avec le fait que la sécurité est indivisible. Rien que de le reconnaître et d’assurer aux Russes que nous allons maintenant discuter de la manière dont nous pouvons résoudre ces tensions constituerait, à mon avis, un changement fondamental dans l’approche des Etats-Unis. Tel geste, pris lui seul, suffirait à passer de ce que Churchill appelait parcourir de ‹la guerre pour la guerre au dialogue pour le dialogue› – c’est-à-dire à tout réorienter sur la stratégie de la parole. Ce qui serait, je pense, bien utile pour toutes les parties concernées.»
La sécurité de l’Europe ne peut pas
cibler sur l’OTAN seul
Et Beebe de continuer: «Si l’on aborde plus concrètement la question de ce à quoi devrait ressembler l’Europe, nous devons en outre reconnaître que la sécurité européenne ne peut pas être exclusivement garanti par l’OTAN. L’OTAN elle-même ne peut pas être l’organisation de sécurité paneuropéenne, et ce, pour une raison de base. La Russie n’en fait pas partie. Et la Russie estime qu’une OTAN paneuropéenne (sans la Russie) constitue fondamentalement une menace pour sa sécurité à elle, simplement du fait que elle viole ce principe d’indivisibilité de la sécurité.»
Redécouvrir la diplomatie
Cela ne se fera toutefois pas du jour au lendemain: «Ce sera un long débat. Ce genre de questions ne se règlent pas rapidement et prendront des années. Mais entamer ce débat et définir certains principes qui devraient guider ces discussions contribuerait, à mon avis, décidément à changer le contexte dans lequel la guerre en Ukraine se déroule actuellement.»
Et Glenn Diesen d’ajouter: «Mais nous ne partons pas de zéro. Comme vous l’avez dit, les bases permettant de définir les relations entre l’Est et l’Ouest ont été posées par l’Acte final d’Helsinki de 1975. La création de l’OSCE en 1994 reposait également sur les principes de la sécurité indivisible: comment éviter les lignes de fracture? Aucune des parties ne doit renforcer sa sécurité au détriment des autres. Il faut respecter le principe de l’égalité des souverainetés.»
Beebe le confirme en ces termes: « e pense que c’est vrai. Mais je ne crois pas que nous revenions en arrière. Ce que nous faisons, c’est revenir à des principes. Et ces principes sont en effet universellement valables. Les relations internationales n’ont pas été inventées au siècle passé.
Les relations entre les nations et les Etats souverains remontent loin, à des dixaines de siècles. Quant à la manière dont ces nations interagissent entre elles et aux principes qui régissent ces relations, il n’y a vraiment rien de nouveau sous le soleil. Sommes-nous donc en train de redécouvrir la diplomatie? Devons-nous vraiment redécouvrir la diplomatie? Absolument?.
«Absolument, certes. Pourquoi donc? Parce que cette hégémonie libérale que vous avez décrite, celle que nous avons suivie pendant la majeure partie de la période qui a suivi la Guerre froide, a échoué.»
René Roca, de l’Institut de recherche sur la démocratie directe (FIdD), a rappelé dans un article d’octobre 2025, intitulé «Comment l’éthique de la paix peut-elle réussir? L’exemple positif du processus de la CSCE et la neutralité suisse»6, a rappelé le rôle joué par la diplomatie suisse, attachée à une neutralité stricte, dans la réussite du processus de la CSCE jusqu’en 1975. Cette année, la Suisse assure la présidence de l’OSCE, l’organisation qui a succédé à la CSCE. La Suisse rendrait un grand service à l’Europe (et au monde entier) si elle reprenait le flambeau lancé depuis l’autre côté de l’Atlantique et faisait valoir son influence pour redonner vie au processus de la CSCE. •
1Le monde depuis 1945. Documents pour l’enseignement de l’histoire, édité par Herbert Krieger, partie 1. Diesterweg, Francfort-sur-le-Main 1983, p. 1
2 cf. «La coexistence pacifique des Etats – une nécessité de notre temps», https://www.zeit-fragen.ch/archiv/2025/nr-10-29-april-2025/friedliche-koexistenz-der-staaten-gebot-unserer-zeit; «La guerre est l’ennemie de l’Europe», https://www.zeit-fragen.ch/archiv/2026/nr-13-23-juni-2026/krieg-ist-der-feind-europas1; «Conflit de valeurs et guerre froide des valeurs»https://www.zeit-fragen.ch/archiv/2026/nr-15/16-21-juli-2026/wertekonflikt-und-kalter-wertekrieg
3https://quincyinst.org/
4https://www.russiamatters.org/analysis/helsinki-summit-good-idea-turns-bad du 19 juillet 2028 ethttps://nationalinterest.org/feature/to-end-the-ukraine-war-recapture-the-spirit-of-helsinki du 4 septembre 2025
5https://www.youtube.com/watch?v=92tCtk0ux2w du 8 août 2026 ; transcription: https://www.video-translations.org/transcripts/5763_Diesen_2026_08_08_de-DE.pdf
6https://www.zeit-fragen.ch/archiv/2025/nr-22-14-oktober-2025-1/nr-23-sonderbeilage-kongress-mut-zur-ethik-1-1/wie-kann-friedensethik-gelingen
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