par Pascal Lottaz*
Mesdames, Messieurs, chers membres de «Mut zur Ethik»,
je vous suis très reconnaissant de m’avoir invité et je m’excuse de ne pouvoir être présent parmi vous en personne, cependant je vous remercie de me permettre de participer à votre remarquable colloque via ce message vidéo.
Je vous encourage vivement à continuer votre réflexion sur l’éthique et l’actualité mondiale. Le thème de la conférence de cette année étant «Vivre dans la dignité», j’aimerais donc partager brièvement avec vous quelques réflexions sur la neutralité et la dignité humaine.
Mon idée fondamentale est qu’il n’y a rien de plus indigne au monde que de devoir mourir misérablement lors d’une guerre. Cela vaut pour les soldats dans les tranchées, mais aussi pour la population civile, qui souffre énormément de chaque conflit. La guerre est l’un des plus grands maux de l’histoire de l’humanité, et ce fléau, c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Il existe certes des catastrophes telles que la faim, la maladie, les épidémies, etc., qui frappent également l’humanité et sont responsables de bien de morts. Mais s’il y a bien une calamité inutile, c’est la guerre. Et c’est précisément sur cette évidence que repose la neutralité. Peut-être faut-il ici retenir une idée fondamentale, qui va au-delà de tout ce que la neutralité rend possible, comme par exemple les fameux «bons offices», le rôle de médiateur, ou encore le fait que les Etats neutres puissent contribuer à la résolution des conflits. Plus fondamental encore, le principe de neutralité s’oppose par définition à la logique de la guerre. La logique de la guerre est celle de l’escalade, c’est-à-dire dès lors que deux, trois, voire quatre acteurs – qu’il s’agisse d’Etats ou de quelconques entités – entrent en conflit et déferlent leurs hostilités. Selon Clausewitz, la guerre a cette conséquence: elle pousse les belligérants aux extrêmes. Elle échauffe les esprits des deux camps, les plus faibles se demandant sans cesse: «Que faire pour que, d’une manière ou d’une autre, l’autre camp perde, et comment puis-je moi-même prendre le dessus sur eux?» Et l’on assiste alors à une escalade de part et d’autre, une spirale d’escalade qui finit par des millions de morts, une spirale infernale qui était déjà en place, avant même que les hostilités ne commencent. Il réside là, tout le problème de la logique de la dissuasion. C’est ce que l’OTAN ne cesse de nous répéter: que seule la dissuasion pourrait garantir notre sécurité. Qu’il faudrait disposer de nombreux armements, très puissants, et même d’armes nucléaires; qu’il faudrait faire partie d’une grande alliance en plus, en regroupant de nombreux membres au sein de l’OTAN. Il ne serait qu’à cette condition que nous nous trouvions en sécurité, au point que l’autre serait tellement effrayé qu’il n’oserait plus nous attaquer. A condition donc, que nous parvenions à lui infliger la panique, la peur à l’état pur – voilà ce qui nous garantirait notre sécurité.
Raisonnant ainsi, on se trouvera complètement dans la logique guerrière, misant entièrement sur le fantasme de domination d’un ou plusieurs ennemis. Le problème avec cette logique de guerre, c’est bien évidemment que l’ennemi visé ne peut réagir autrement qu’ainsi: «Oups, dira-t-il, j’ai un problème. Ils sont nombreux, ils sont lourdement armés. Pour qu’ils ne m’attaquent pas, je dois dissuader ces gens. Moi aussi, je dois constituer un contingent impressionnant. Moi aussi, je dois produire une grande quantité d’armes, et plus raffinées que les leurs. Moi aussi, je dois emprunter une attitude aussi agressive que possible. Je dois donc les intimider plus encore.»
Bon, et ensuite?
A ce moment, les autres se verront contraints de redoubler leur intimidation première: «Attention, attention, houahh – ces méchants Russes, ces méchants Chinois, voyez-vous comment ils poussent leur armement, bande de criminels. Nous, on n’est là que pour se défendre, mais eux, voyez donc, ils veulent nous attaquer.»
Voilà donc, un peu simplifié, la spirale de l’escalade inévitable, le dilemme inné à la sécurité militaire. Celui qui s’arme ne parvient jamais, en fin de compte, en état d’atteindre sa propre sécurité; au contraire, ces efforts d’intimider l’ennemi le poussent à renforcer la sienne, ce qui fait que l’on se trouve enlisé dans une ruée vers l’armement qui ne tende qu’à la catastrophe.
La logique de la guerre est fondé sur l’illogisme le plus pur.
Comment garantir sa capacité de triompher sur l’adversaire? Sur quoi fonder sa croyance d’éviter ainsi que l’autre renonce à tirer?
La conclusion logique, pourtant, c’est qu’à un moment donné, une parti finit par ouvrir le feu parce que finalement, il faut tout de même vaincre son ennemi.
On peut facilement concrétiser cette voie sans issue en prenant l’exemple de l’OTAN. On voit bien que l’OTAN n’est plus juste une simple alliance défensive. Si l’OTAN respectait sa propre charte, son propre acte fondateur, je n’aurais pas grand-chose à lui reprocher, car ce document est en réalité très pacifique, son seul objectif étant de se défendre. Mais malheureusement, nous constatons que depuis 1999, avec les bombardements en Serbie, puis avec l’élargissement constant de l’alliance de l’OTAN vers l’Est, nous observons pas à pas ce renforcement continu de la logique de guerre au sein de l’OTAN, les interventions de l’OTAN en Afghanistan, les interventions de l’OTAN au Kosovo. L’OTAN agit au-delà de ses frontières, sa prétendue défense se transforme en agression par le seul fait de démanteler sa force de dissuasion au-delà de ses frontières, dans le but évident d’inspirer l’effroi.
Et que se passe-t-il de l’autre côté?
Eh bien, la partie ciblée, elle aussi essaie alors de se réarmer. En Europe, on pointe désormais du doigt les Russes en disant: «Ils consacrent une si grande partie de leur budget à des dépenses militaires. Voyez donc, ils doivent forcément être mal intentionnés, ils doivent sûrement nourrir de sinistres projets à l’égard de nous, l’Europe.» Admettez donc, chers Européens, chère OTAN, c’est exactement ce qui arrive quand on se réarme, seul dans son coin, diabolisant toute initiative de l’autre côté de mettre en place un dispositif de sécurité mutuel, une structure de sécurité – en commun.
Pour sortir de la logique autodestructive de l’escalade militaire, la sécurité ne peut se faire qu’ensemble, de manière plurilatérale. Si tout le monde se trouve en sécurité, alors il ne faut plus fixer tout sur son armement. Mais pour y arriver, on cesse de vouloir intimider l’autre; il faut au contraire ancrer cette sécurité auprès de son vis-à-vie, afin que chacun soit persuadé qu’il n’en a plus riend à craindre.
La dissuasion classique est une autre absurdité pérenne, car force est de constater que l’idée selon laquelle seule la dissuasion permettrait d’être plus en sécurité est tout sauf logique. Pour le voir, on n’aura que se poser la question suivante: Pourquoi l’Allemagne n’a-t-elle plus besoin, aujourd’hui, de pratiquer la dissuasion envers la France? Pourquoi la France n’en fait-elle pas autant face à l’Allemagne? Et les Britanniques envers les deux? Après tout, ils ont toujours été en conflit et rivaux les uns avec les autres. Aujourd’hui, pourtant, plus aucune force dissuasive n’est nécessaire entre eux, ils sont, malgré tout le passé, en sécurité et bien plus rassurés qu’ils ne le sont face aux Chinois ou aux Russes. Constuire une structure de sécurité commune garantit donc bien plus de sécurité que la dissuasion de tous contre tous.
Voilà, cette longue digression pour en venir finalement aux conclusions: C’est précisément le concept de neutralité qui va décidément à l’encontre de ce principe de dissuasion. Un pays neutre ne cherche pas à semer la peur invincible envers l’autre, mais en essayant au contraire de faire passer le message suivant: «Chers amis – car nous sommes amis – nous voulons rester vos amis. Nous ne sommes pas vos ennemis, nous ne sommes ennemis de personne. Vous n’avez donc rien à craindre de nous.»
La neutralité, c’est avant tout le principe pacifique de la politique internationale.
Cela ne signifie cependant pas qu’un Etat neutre ne puisse disposer d’armement, ni qu’il soit privé d’armée. La neutralité est un principe pacifique qui repose pourtant sur une base militaire, si cette décision vient d’un Etat neutre, comme cela a été le cas pour la Suisse.
Ce qu’un Etat neutre peut et doit accomplir, ce qu’il doit garantir selon la Convention de La Haye, c’est, dans une certaine mesure, la protection de ses frontières.
Pour cela, pas besoin forcément d’une armée. On pourrait s’organiser avec les forces de police seules. Cependant, la plupart des Etats neutres disposent d’armées chargées de la protection des frontières. Cela ne signifie toutefois pas, selon la Convention de La Haye, qu’un Etat neutre doive être en mesure de repousser toutes les menaces imaginables.
Aucun Etat n’est tenu de pouvoir se protéger contre toute éventualité d’attaque. Pour les petits Etats, comme ce fut notamment le cas de la Suisse au cours des 200 dernières années, il s’agit généralement de pouvoir faire preuve d’un minimum de capacité de défense.
Il ne s’agit pas de dire: «Nous représentons une telle menace que vous avez peur de nous.» Il s’agit plutôt de dire: «Chers amis, vous voulez nous prendre quelque chose. Disons que vous voulez notre fromage. Vous pouvez soit envahir notre pays avec votre armée et nous voler notre fromage, mais dans ce cas, nous avons une armée et nous tenterons de vous en empêcher. Vous subirez donc des pertes.
Mais il existe aussi une autre possibilité. Au lieu de nous attaquer, nous pourrions entrer en échanges commerciaux contre quelque chose que vous possédez. Nous serions heureux de commercer avec vous. Nous sommes liés à tout le monde, car nous sommes amis avec tout le monde. Nous sommes neutres, après tout.
Nous n’avons pas d’ennemis.
Cependant, si vous déclarez la guerre à quelqu’un d’autre, eh bien, ce n’est pas notre problème, c’est le vôtre. Nous vous aiderons, nous essaierons de vous aider à résoudre cela. Nous tenterons de servir de médiateurs, nous essaierons de résoudre votre conflit d’une manière ou d’une autre, en votre faveur et au profit de la paix.»
C’est donc ainsi que ce changement de logique dans le fonctionnement de la politique internationale est un principe pacifique, un principe qui contribue justement à la désescalade et à la réduction de cette catastrophe qu’est la guerre.
Pour comprendre ce qui se passe lorsqu’on conclut des alliances, il suffit de prendre l’exemple de la Première Guerre mondiale: comment un petit incident survenu quelque part dans les Balkans, à Sarajevo à l’époque, l’assassinat d’un obscur prince héritier, a conduit non seulement tout le continent européen à s’entre-déchirer, mais aussi le monde entier, car bien entendu, les Européens étant les puissances coloniales, ils ont tout simplement entraîné toutes leurs colonies dans ce carnage de masse.
Et cela s’est produit parce que, l’une après l’autre, les alliances ont commencé à intervenir et à faire pression, parce que des traités, des traités d’alliance, ont été conclus… et c’est ainsi que des millions de personnes ont péri dans d’atroces souffrances dans les tranchées, un véritable drame.
Cela ne doit plus jamais se reproduire.
Puis vint la Seconde Guerre mondiale, et nous avons par la suite connu d’autres guerres; nous sommes constamment en guerre: les Etats-Unis ont de nouveau attaqué l’Iran, la guerre en Ukraine se déroule à différents niveaux… constamment la guerre.
Alors ce refus de la guerre est, à mon sens, l’un des acquis les plus importants de la neutralité.
Si on la développe, cette stratégie peut permettre, voire être exploitée pour mettre en place des zones tampons à part entière. L’Ukraine en est le meilleur exemple.
L’Ukraine s’est malheureusement retrouvée entraînée dans cette guerre. Je ne vais pas m’étendre ici sur la question de savoir qui en est responsable.
Les Russes ont attaqué, ce qui a rendu la riposte inévitable. Cette situation était cependant déjà vieille de plusieurs années, et l’on aurait pu transformer bien avant l’Ukraine en une sorte d’Etat tampon neutre. Dès 1995, la Constitution ukrainienne comportait un article stipulant que le pays devait rester neutre, car il est évident – on le voit bien avec le recul du temps – que l’Ukraine doit être une zone tampon: elle ne doit appartenir ni à l’une ou l’autre des alliances, et doit pouvoir jouer un rôle de passerelle, précisément celui dont j’ai parlé tout à l’heure: commercer avec tous, sans représenter une menace pour personne. Si l’un des deux camps tente de transformer l’Ukraine en une menace pour l’autre, alors ce dernier sera motivé à y mettre un terme, et c’est exactement ce qui s’est passé.
C’est donc là qu’intervient la neutralité, laquelle peut non seulement jouer un rôle de trait d’union, mais aussi servir de zone tampon, et s’intégrer ainsi dans une structure de sécurité plus large où tout le monde serait en sécurité: les Russes, les Européens, les Américains, les Chinois, car personne ne représenterait une menace pour qui que ce soit.
Car toute cette rhétorique qui prétend que les Russes sont foncièrement mauvais ou impérialistes, voilà qui est tout simplement absurde. Les Chinois non plus ne sont pas impérialistes, c’est une autre absurdité. S’il existe une ambition impérialiste, elle vient de l’autre côté de l’Atlantique, des Américains, qui se sont d’abord déployés sur leur propre continent, puis jusqu’à Hawaï, voire en partie jusqu’aux Philippines, et qui, aujourd’hui encore, contrôlent directement ou indirectement de vastes territoires.
Mais cette époque touche désormais à sa fin.
C’est pourquoi, pour des raisons éthiques, il est désormais de notre devoir de remettre ce principe pacifique de la politique internationale, à savoir la neutralité, au cœur des préoccupations du peuple, de le diffuser et l’approfondir.
Et c’est ce que j’essaie de faire.
Tout comme nous devons également nous accrocher à ce principe en Suisse, défendre cette neutralité et le pacifisme qu’elle incarne, que nous pouvons mettre en pratique de deux façons différentes: soit un pacifisme sans armée, soit un pacifisme avec une armée, mais toujours selon le principe fondamental de ce pacifisme.Avant de conclure, une dernière petite anecdote.
Il fut une époque où la Suisse a voulu se doter de son propre armement nucléaire. Nous voulions notre propre bombe, ce qui, dans les années 50 et 60, était un objectif très présent. L’idée était celle-ci: pour dissuader, il nous faudrait la bombe. Jusqu’à ce qu’on se rende enfin compte que la doctrine de défense suisse consistait en fait à n’utiliser l’armement suisse uniquement à l’intérieur de nos frontières, et jamais à l’extérieur. Ce qui, dans le cas de l’arme nucléaire, impliquait que nous ne l’utiliserions que si des troupes étrangères se trouvaient déjà sur notre sol, ce qui revenait donc à déclencher une attaque nucléaire contre notre propre territoire. Et quand on a compris ce que cela représentait, en forme de retombées radioactives et d’irradiation, les militaires ont fini par ouvrir les yeux et se sont rendu compte qu’une bombe atomique ne servait pas à grand-chose si ce n’était que de s’autodétruire.
Les armes suisses sont conçues pour défendre la Suisse, et cette défense s’exerce sur le territoire national et non à l’étranger. Et tous ces principes, tous ces principes très positifs et pacifiques de la défense nationale, nous les devons à notre neutralité, car c’est elle qui permet de désamorcer les conflits, et c’est là, à mon sens, notre plus grande contribution à la dignité humaine pour l’humanité tout entière. Nous pouvons en être fiers, nous devons défendre ces principes et les faire connaître mieux.
Je vous remercie. •
(Traduction Horizons et débats)
* Pascal Lottaz est maître de conférences en études sur la neutralité à la faculté de droit de l’université de Kyoto (Japon). Originaire du canton de Fribourg, il est membre du Parti socialiste suisse et gère le site Internet Neutrality-Studies. Ce texte reprend une intervention vidéo de Pascal Lottaz lors du colloque organisé par le groupe de travail «Mut zur Ethik» du 4 au 6 septembre à Sirnach (TG) sur le thème «Vivre dans la dignité».
Notre site web utilise des cookies afin de pouvoir améliorer notre page en permanence et vous offrir une expérience optimale en tant que visiteurs. En continuant à consulter ce site web, vous déclarez accepter l’utilisation de cookies. Vous trouverez de plus amples informations concernant les cookies dans notre déclaration de protection des données.
Si vous désirez interdire l’utilisation de cookies, par ex. par le biais de Google Analytics, vous pouvez installer ce dernier au moyen des modules complémentaires du présent navigateur.