par Peter Küpfer
La manifestation nationale pour la neutralité, le dernier samedi d’août, a vivement animé la Place fédérale à Berne. Il ne s’agissait pas d’une revue impressionnante par la seule présence du nombre de militants, il n’y avait guère la prétention à l’être, mais plutôt d’une réaffirmation en commun en faveur du «oui» à l’Initiative sur la neutralité – à quelques semaines du référendum crucial pour lʼindépendance de la Suisse. Près de 2 000 citoyens engagés y ont bravé la canicule régnante, avec patience et attention, venus de toutes les régions de Suisse et aux diverses opinions politiques, comme en témoignent les différents intervenants, mais unis dans la volonté civique de se prononcer décidément pour la neutralité concise et droite – entre-temps dénommée «la DNA de la Suisse».
Face à la campagne du «non», menée de manière peu professionnelle, blessante et polémique par les opposants à l’initiative, alimentée par une ruée médiatique manifestement orchestrée, le rassemblement sur la Place fédérale à Berne, s’est borné à rappeler les principaux arguments expliquant pourquoi cette initiative capitale mérite un «oui» retentissant. Le rapprochement favorisé de certains et leurs lobbies entre la Suisse, l’UE et l’OTAN, dénoncé par ses détracteurs, contredit frontalement comme vétuste la neutralité que la Suisse a soigneusement et prudemment maintenue jusqu’à récemment. Dans un monde tendu comme le nôtre, l’UE et l’OTAN ne prônent ni le dialogue ni la résolution non violente des conflits, mais plutôt les sanctions, la guerre économique et la domination militaire du monde occidental – le tout sous l’égide des Etats-Unis. Le reste du monde observe donc avec inquiétude à quel point la Suisse, jadis impartiale et attachée à la paix mondiale, s’est déjà alignée sur des cercles qui préparent et cherchent à remporter la prochaine grande guerre mondiale.
Des voix s’élèvent depuis longtemps pour alerter le public civique sur le fait qu’une telle folie ne produira aucun vainqueur, mais bien la défaite de tous, et assurément la destruction de l’Europe. Il est donc impératif d’inscrire une neutralité fondamentale et permanente dans la Constitution suisse, garde-fous envers ceux qui ne préconisent que la guerre.
Dans ce contexte, la manifestation du 29 août constitua un dernier appel urgent à la raison. Elle a pourtant été «couverte», par nos principaux médias «de qualité» pratiquement en unanimeté, par la parole de l’ignorer. Pour les esprits ayant gardé leur compétence civique, les intervenants, non pas les moindres, en provenance de très différentes inspirations politiques, se sont montrés résolus dans leur préoccupation centralse: ne faire qu’avancer les arguments de pointe qui les poussent à s’engager pour le Oui. C’est ainsi que, ramassés dans ce qui suit, ils sont lisibles comme le rappel, urgent et concentré à l’essence, face au Palais fédéral, et plein d’effort de ne se laisser pas dérouter par le poison des ennemis de la raison.
L’intégralité de cette manifestation, solennelle et captivante, est visible dans son intégralité sur TransitionTV via le lien suivant: https://www.youtube.com/watch?v=t7LUc1qUNKg.
Nous vous recommandons vivement de la suivre en entier. Des paroles clés des intervenants. Initiée par Urs Hans, fondateur de Public Eye on Science, qui a également prononcé les paroles d’ouverture et animé l’événement, la manifestation du Oui a réuni les intervenants suivants:
Voici donc des extraits-clés lors de leurs discours:
«Selon les témoignages de plusieurs rapporteurs spéciaux de l’ONU, les mesures coercitives unilatérales [les sanctions économiques, telles que celles que le Conseil fédéral entend continuer d’imposer] provoquent des catastrophes humanitaires, la faim, la misère, la mort et les migrations. Elles ont été condamnées à maintes reprises comme des violations des droits de l’homme dans les rapports de la Commission des droits de l’homme de l’ONU, du Comité des droits économiques, sociaux et culturels et du Haut-Commissariat aux droits de l’homme. Le 25 mars 2024, j’ai exposé cette question en détail devant le Conseil de sécurité des Nations Unies à New York. Une plainte a donc été déposée auprès de la Cour pénale internationale afin de faire qualifier ces mesures coercitives unilatérales de crimes contre l’humanité au sens de l’article 7 k) du Statut de Rome. Je déplore que le Conseil fédéral ait émis une recommandation défavorable à l’Initiative de neutralité. J’estime qu’il s’agit d’une erreur fatale. Il semble que la Suisse agisse délibérément à l’encontre des résolutions annuelles de l’Assemblée générale des Nations Unies et du Conseil des droits de l’homme.» (Alfred de Zayas)
«La neutralité n’est pas une question de gauche ou de droite. C’est une question qui concerne tout le peuple suisse. Et il est absurde que le Parti social-démocrate réduise aujourd’hui cette question cruciale à Vladimir Poutine. Nous devons insister, de gauche comme de droite, pour que ce débat ait lieu. Quoi qu’il arrive le 27 septembre, nous avons besoin de cet échange national sur la façon dont nous voulons définir le mot ‹neutralité›. Cela nous concerne tous. […] La neutralité s’oppose à ce comportement expansionniste capitaliste. Elle vise à maintenir la Suisse sur la voie d’une Suisse internationale, d’une Suisse humaniste qui défend toutes les victimes de la guerre.» (Pascal Lottaz)
«La question [de la neutralité] est d’une portée considérable. Elle concerne l’avenir de notre pays. Sur la carte du monde, notre pays est à peine visible. Et pourtant, il est l’un des pays les plus connus et les plus respectés. Ce n’est pas grâce à notre chocolat ou à nos montres, mais parce que c’est le pays le plus fiable. C’est la crédibilité qui découle de sa neutralité qui définit sa grandeur. J’ai moi-même constaté que, même dans les missions de l’ONU, pour amener les parties en conflit au dialogue, sur les drapeaux, la croix suisse est plus importante que les insignes des Nations Unies. La neutralité repose sur la crédibilité et la confiance qu’elle inspire. La crédibilité et la confiance sont donc deux phénomènes qui sont soit présents, soit absents. On ne peut être qu’à moitié crédible ni qu’à moitié confiant. La prévisibilité de la neutralité est une composante indispensable de sa crédibilité. […] Nos ancêtres suisses comprenaient que ni la démocratie ni la neutralité ne tolèrent le double discours. On ne peut être ni à moitié démocratique ni à moitié neutre. On ne peut être neutre, un jour, et non plus le lendemain. Cette pratique constante de la neutralité a fait de la Suisse un pays dont le drapeau est respecté dans le monde entier, il a façonné notre identité. C’est cette attitude qui a favorisé la faculté de s’écouter respectivement et ainsi le dialogue et qui fait partie intégrante de notre démocratie. Nous ne cherchons pas à juger ni à condamner, mais à comprendre et à ainsi trouver des solutions. […] La neutralité n’est pas un moyen de se tenir à l’écart des conflits. C’est un moyen d’aider les autres à les résoudre. (Jacques Baud)
«La neutralité n’est pas une question de préférence personnelle. Elle n’a rien à voir avec le favoritisme envers un Etat ou un peuple. La neutralité est un principe qui accompagne la Suisse depuis 150 ans et qui nous a toujours été profitable. La neutralité ne se laisse pas guider par les sympathies et les sentiments de chacun, mais elle interroge plutôt: ‹Quelles en sont les conséquences?› Et ce sont les bonnes conséquences que recherche la neutralité: à savoir, pas de guerre, pas de participation aux guerres, la recherche de solutions pacifiques aux conflits. Voilà la morale, voilà l’éthique de la neutralité que nous devons défendre. […] Les sanctions sont injustes; elles ne sont pas un instrument de paix mais de guerre. Les restrictions imposées par l’initiative constituent un renoncement à la force, conforme à la neutralité. […] Les sanctions ne sont pas dictées par la loi mais par le pouvoir, plus précisément par le pouvoir du plus fort. […] Il est donc juste que l’initiative limite les sanctions. […] Elles sont incompatibles avec la neutralité et l’idée de paix. (Wolf Linder)
«La Suisse a joué un rôle de médiateur dans la résolution pacifique du conflit ukrainien, à travers les accords de Minsk. En tant que présidente de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), elle a établi une mission d’observation. […] Mais les puissances en place à Kiev, Bruxelles et ailleurs ont cru pouvoir obtenir un meilleur accord en déclenchant un conflit armé. C’est pourquoi elles cherchent maintenant, a posteriori, à salir la réputation de la Suisse et de ses bons offices. Je ne connais aucune autre mission d’observation en zone de guerre qui ait été traitée avec autant de mépris que la mission spéciale d’observation de l’OSCE en Ukraine, à laquelle j’ai également appartenu pendant un certain temps. Notre personnel a été insulté, menacé, pris pour cible, et deux de ses membres ont été tués dans des explosions. J’en ai été témoin sur le terrain. Je n’ai pas besoin de rédacteurs en chef ou de journalistes rémunérés de la presse transatlantique pour m’enseigner ce que j’ai vu et vécu en Ukraine et au Haut-Karabakh.
[…] C’est une conscience coupable qui transparaît dans les propos haineux tenus lorsque l’on parle de la neutralité suisse, comme ce fut le cas hier dans l’émission de télévision suisse ‹Arena›. Ceux-là mêmes qui, à un moment donné, ont compris qu’ils ne pouvaient ni gagner ni mettre fin à la guerre qu’ils avaient acceptée de leur plein gré et en toute connaissance de cause, traitent aujourd’hui les neutres de lâches. Et bien qu’incapables de se défendre eux-mêmes ou leurs alliés, ils continuent d’offrir leur protection à ceux qui n’en ont pas besoin.» (Ralph Bosshard)
«Je suis convaincu que toute notre civilisation occidentale et notre progrès reposent sur la curiosité et la quête de comprendre, ce depuis la Grèce antique. Et depuis la Rome antique, même pour les criminels présumés les plus dangereux, le principe ‹il faut entendre l’autre partie, elle aussi› – audiatur et altera pars – s’applique. Cela signifie que, quelles que soient les divergences qui nous séparent au premier abord, nous devons tout de même écouter l’autre partie et dialoguer avec elle. C’est ce qui vaut d’autant plus pour un Etat qui se dit neutre, comme la Suisse. Notre objectif doit être d’écouter l’autre partie, de la comprendre et d’instaurer un dialogue par la voie diplomatique, car seule cette compréhension correspond à notre neutralité et à nos valeurs civilisées fondamentales. (Philipp Kruse)
«Mesdames et Messieurs, cette présumée flexibilité en matière de neutralité constitue un double standard, une forme d’arbitraire, elle a nui à la crédibilité de notre neutralité. C’est une neutralité à deux vitesses, cette neutralité flexible, elle continue de nous nuire gravement. Elle a rongé la crédibilité de la Suisse dans le monde. Précisément là, le Oui à cette initiative favorise le procès de restaurer une partie de cette crédibilité perdu – voire une grande partie. A une condition, certes: à condition d’appliquer les mêmes normes et les mêmes principes à tous et en toutes circonstances. Nous devons appliquer les mêmes principes, les mêmes normes, à chaque situation, et non pas «à la carte». […] Nous voulons être un pays qui ait du cran. Le Oui à cette initiative redonne du cran – au Conseil fédéral et à la Suisse. (Jean-Daniel Ruch)
«Aujourd’hui, un vote crucial est imminent. Le 27 septembre, les Suisses voteront sur cette neutralité même que mon père a discrètement préservée et pour laquelle il a sacrifié des années de sa jeunesse [pendant ses 1 200 jours et nuits de service actif, pour protéger nos frontières et notre neutralité au péril de sa vie, comme l’a déclaré l‘intervenante par ailleurs, pk]. Qui parle encore de cette neutralité dans les débats télévisés d’aujourd’hui? A chaque émission, ce sont les mêmes voix, les mêmes costumes, les mêmes diplomates, les mêmes militaires qui nous parlent de guerre, qui nous parlent d’une partie dévouée à l’échec. Et nous, les femmes, nous, les mères qui donnons naissance à des enfants, les fils qui, comme mon père, pourraient être mobilisés – sommes-nous entendues, avons-nous la possibilité de nous exprimer?
Ce ne sont jamais les femmes qui décident des guerres. Mais ce sont elles qui perdent leurs enfants. Ce sont elles qui en paient le prix, du seul fait que les hommes ont voulu jouer aux armes. C’est pourquoi elles ont le droit de se faire entendre. Elles n’en ont non seulement le droit, mais aussi le devoir d’exiger une définition claire de la neutralité – afin de protéger leurs enfants. Elles sont pleinement légitimées à dire aux conseillers fédéraux, aux diplomates, aux militaires et aux hommes politiques qu’ils rejettent les alliances militaires qui mettent en danger la vie de leurs enfants. Je ne suis donc pas ici parce que les représentants syndicaux l’attendaient de moi.
Je suis ici parce que j’ai une voix – en tant qu’avocate, en tant que citoyenne, mais aussi en tant que mère. Et cette voix, nos voix, mes amis, elle nous rappelle une chose simple:
La neutralité n’est ni l’indifférence, ni la faiblesse, tout au contraire: elle est exigeante. Elle signifie choisir de rester ferme entre deux camps opposés – non par lâcheté, mais par courage, afin qu’un jour nous puissions tendre la main aux deux.» (Michelle Cailler)
«Liberté, vérité, neutralité. Trois mots qui semblent désigner trois principes différents. En réalité, ils ne décrivent qu’une seule chose: le droit d’un peuple à penser par lui-même et à décider de son propre destin. La coopération internationale ne signifie pas abandonner son pouvoir de décision. Coopérer suppose toujours la possibilité de dire non. Quand dire non n’est plus possible, ce n’est plus de la coopération, mais de la subordination. Et lorsqu’une organisation revendique son droit de réduire notre souveraineté démocratique, nous devons avoir le courage de lui riposter par notre ‹non›. […] Nous ne voulons pas d’une Suisse isolée; nous voulons une Suisse cosmopolite, maîtresse de ses décisions, prête à coopérer, mais non pas une Suisse demie-souveraine. Nous voulons une Suisse capable de nous défendre, mais refusant d’être entraînée dans les guerres d’autrui. »(Maria Pia Ambrosetti)
«La neutralité n’est pas une revendication politique comme une autre. Sans neutralité, point de souveraineté nationale, nous finissons par intégrer l’OTAN. Sans souveraineté nationale, point de souveraineté populaire. En fin de compte, nous serons donc soumis aux lois décidées par l’UE. Et sans souveraineté populaire, point de démocratie directe. […] Je le dis aux dirigeants de la gauche sociale-démocrate et écologiste: sans démocratie directe, sans souveraineté nationale, les réformes sociales sont impossibles. Les élites néolibérales nous imposeront les accords bilatéraux n°3 avec une UE incapable de parler de paix, mais qui ne fait que promouvoir la course aux armements, saboter les négociations avec la Russie et faire de notre pays une cible militaire. Ces irresponsables, qui se plient aux diktats de l’OTAN et de l’UE, veulent nous entraîner dans la guerre. […] Cette Initiative de neutralité n’est pas une initiative de droite, mais une initiative solidaire, pacifiste et progressiste.» (Massimiliano Ay)
«Ici, en face du Parlement fédéral, il faut dénommer les réalités. Même si elle vient de la Gauche, chaque menace délirant qu’un ennemi superpuissant se prépare à son assaut de la Suisse fait hausser les cours boursiers. Chaque article contre la neutralité enrichit les riches. Chaque émission qui alimente la peur de la guerre enrichit une minorité et appauvrit la majorité. C’est la situation classique du commerce de la guerre. Mais nos angoisses servent aussi à raffiner les moyens qui nous contrôlent. Le mécontentement grandit en Europe, il grandit également en Suisse. Pour les élites autoproclamées, ce mécontentement doit être contrôlé – numériquement, financièrement, politiquement et militairement. La plupart des exercices de l’OTAN visent à contrôler et à réprimer les soulèvements. […] Mais témoigner de son courage ne suffit pas. […] Nous devons remplacer les angoisses nous infligées par l’espoir. L’espoir d’une Suisse neutre et pacifique, capable de jouer un rôle de médiateur. L’espoir d’un pays qui nous offre à vivre en sécurité et en paix. Les portes à cet avenir, il est à nous tous de les grand-ouvrir, lors de ce 27 septembre mémoriable.» (Christoph Pfluger) •
Publié initialement dans Zeit-Fragen, n° 19, en allemand, le 15 septembre 2026; trad. réd.
Notre site web utilise des cookies afin de pouvoir améliorer notre page en permanence et vous offrir une expérience optimale en tant que visiteurs. En continuant à consulter ce site web, vous déclarez accepter l’utilisation de cookies. Vous trouverez de plus amples informations concernant les cookies dans notre déclaration de protection des données.
Si vous désirez interdire l’utilisation de cookies, par ex. par le biais de Google Analytics, vous pouvez installer ce dernier au moyen des modules complémentaires du présent navigateur.