«Ce qui va de pair avec la véritable neutralité, c’est l’autorité morale»

Entretien avec Scott Ritter*

Horizons et débats: Pour vous, quelle est la définition de la neutralité, et qu’est-ce qui caractérise, pour vous, celle de la Suisse? Et où réside l’importance de cette neutralité suisse pour les autres pays, voire pour le monde entier?

Scott Ritter: Soyons réalistes: c’est quoi, la Suisse? Un tout petit pays au cœur du continent européen. Un pays magnifique, peuplé d’habitants formidables, et qui pratique une forme de démocratie à la fois unique au monde et très efficace. En effet, sans la démocratie directe suisse, ce référendum sur la neutralité n’aurait tout simplement pas lieu. La Suisse incarne donc parfaitement la démocratie à l’état pur.
    Mais en soi, la Suisse n’apporte rien de particulier au monde. Il existe d’autres endroits magnifiques, d’autres personnes aussi sympathiques, d’autres formes de gouvernement tout aussi intéressantes. Ce qui rend la Suisse unique, c’est son statut de neutralité; c’est précisément cela qui en fait un atout mondial. Nous vivons dans un monde où les conflits font désormais partie du quotidien. La paix reste un idéal pour toute l’humanité, mais souvent, elle reste hors de notre portée, car nous ne parvenons pas à trouver de médiation efficace entre les parties en conflit.
    D’une manière générale, les acteurs qui revendiquent le rôle de médiateurs prennent en réalité parti pour l’un ou l’autre camp. Il n’y a pas de véritable médiation, mais plutôt des motifs cachés. Quant à la Suisse, elle présente l’avantage de disposer de médiateurs véritablement neutres – des personnes dont on peut être sûr qu’elles ne poursuivent aucun autre objectif que la paix.
    Et c’est cela même qui a fait de la Suisse une superpuissance, car un Etat véritablement neutre – notamment en raison de la neutralité imposée de sa position géographique – est un lieu sécurisé atteignable aux gens et aux Etats en quête de négociations et de pourparlers. Par le passé, nous avons constaté, à maintes reprises, que la Suisse a joué ce rôle dans le cadre de divers traités dans le motif de résoudre des conflits.
    Cependant, ce qui fait défaut au monde, c’est une véritable force de maintien de la paix. Les Nations Unies s’appuient sur l’article 6, pour mettre en place des forces de maintien de la paix, ce qui passe par un vote au Conseil de sécurité. Quiconque s’est intéressé à l’histoire des Nations Unies depuis leur création, en particulier pendant la Guerre froide, est amené au constat des profondes divisions qui régnaient au sein du Conseil de sécurité – entre, d’un côté, les Etats-Unis, la France et la Grande-Bretagne et, de l’autre, l’Union soviétique et la Chine communiste. Or, ce sont précisément ces cinq membres permanents qui ont transformé cet organe en une instance incapable de s’engager sur quoi que ce soit. Lorsqu’il s’y engageait malgré tout, il se retrouvait bloqué par le fait que chaque membre s’alignait sur l’agenda de l’une des parties en présence.
    Face à cette situation qui perdure, revenons donc à la Suisse. En quoi consisterait son apport? Mais précisément ce qui résulte de sa véritable neutralité, sans aucune contrainte, qui reviendrait à dire: «Nous voici donc, à votre entière disposition, capables de trouver une sortie du conflit – donc précisément ce qui serait en réalité du devoir des Nations Unies. Ces dernières n’en sont pas capables et n’en veulent, mais nous, Suisses, nous sommes prêts à y œuvrer avec vous».

A y arriver, cher Scott, vous le savez – il faudrait une neutralité cent pourcent, sinon cela ne resterait qu’un vœu pieux. Dans les conditions où la Suisse se trouve, à quoi cela servirait-il?

Actuellement, c’est pourtant une évidence et une nécessité. Prenons l’exemple de la Russie et de l’Ukraine. Je pense que les Russes cherchent une solution, sans pouvoir s’appuyer, pour manque de confiance sur les médiateurs ou les observateurs disponibles, ce qui fait qu’ils ne le feront pas, pas ainsi. L’Ukraine aspire à une solution où les médiateurs et les observateurs se rangent de son côté. Les pays européens et les pays de l’OTAN entreraient en jeu pour renforcer la position de l’Ukraine. Eh bien, cette approche ne permettra jamais d’arriver à un vrai accord. Ce qui fait que la Russie mènera cette guerre jusqu’au bout.

La guerre en Ukraine en est un bon exemple. La Conférence du Bürgenstock s’est tenue chez noux, en Suisse, c’est vrai, et nous avions également œuvré en but de négociations sur l’Iran, avec Oman comme médiateur. Aucune de ces deux initiatives n’a porté ses fruits.

Pour ce qui est d’Oman, les négociations ont bien eu lieu ici en Suisse, mais sans garantie de neutralité par la Suisse puisqu’elles se sont déroulées à l’ambassade d’Oman. Fondamentalement, il était impossible de faire confiance au gouvernement omanais car, bien qu’il se présentât en instance neutre, il agissait en réalité dans l’intérêt des Etats-Unis. Mais si une Suisse fiablement neutre en avait pris la direction – en tant qu’instance forte par sa fiabilité – nous pourrions dès aujourd’hui mettre fin à la guerre entre la Russie et l’Ukraine. Si la Suisse faisait véritablement figure d’instance impartiale, je ne doute pas qu’une force d’observation authentiquement indépendante et neutre, capable d’intervenir entre les deux parties, saurait instaurer la confiance indispensable, notamment du côté russe.
    Malheureusement, la Suisse a aujourd’hui pratiquement renoncé à ce statut. D’un point de vue constitutionnel, on pourrait certes affirmer qu’elle conserve encore un minimum d’engagements ou de principes liés à la neutralité. Mais la Suisse ne se comporte pas comme une instance neutre. La Suisse a pris parti, notamment dans le conflit russo-ukrainien, et se comporte comme un acteur impliqué. Et dans certains cas, en livrant des armes, elle cesse d’être simplement un acteur impliqué et joue en pratique le rôle de partie prenante au conflit. C’est une attitude tout sauf neutre.
    C’est alors que l’on s’interroge ce que sont les raisons qui poussent la Suisse dans cette direction? Qu’a-t-elle à y gagner? Sur ce point, il faut être totalement honnête envers le peuple suisse. Votre armée ne fonctionne que tant qu’elle reste une armée d’autodéfense, raison pour laquelle personne n’envahit la Suisse. Une fois déployée hors de Suisse, l’armée suisse n’est plus qu’une unité de combat, réduite et pitoyable, dépourvue d’endurance, qui se fera massacrer dès le premier mois des hostilités, dans n’importe quel conflit opposant des adversaires de force égale. Vous n’êtes pas en mesure de mettre en place la structure militaire nécessaire pour faire pencher la balance en faveur de l’Otan. Vous n’êtes pas une puissance potentiellement victorieuse, vous n’êtes pas une superpuissance. Votre population est très peu nombreuse et vos possibilités de constituer des forces armées dignes de ce nom sont très limitées.
    Autre chose encore: dès que vous adhérerez à l’Otan ou que vous vous rejoindrez à une structure de défense européenne, votre budget de défense dépendra entièrement d’autres acteurs. On vous imposera des structures de défense qui ne serviront pas les intérêts de la Suisse en matière de défense, mais ceux de l’Europe. Votre armée sera formée, équipée et organisée pour combattre hors de Suisse au nom d’autres pays, peut-être même en dehors de l’Europe, car l’Europe a une vision très ambitieuse de son mode d’action. Voilà donc quel sera le sort des Suisses, hommes et femmes, qui servent dans l’armée suisse: mourir dans des pays étrangers et mener une guerre qui n’aura plus rien à voir avec la Suisse. Vous n’en tirerez donc aucun bénéfice, et cela affaiblira même votre capacité à vous défendre.

Les opposants à l’Initiative sur la neutralité prétendent être favorables à la neutralité suisse, mais sans contraintes trop strictes. Ils préconisent la «neutralité flexible» – ce qui n’est, à notre avis, qu’un autre mot pour désigner l’arbitraire. C’est pourquoi le référendum sur l’Initiative sur la neutralité, se déroulant le 27 septembre 2026, revêt une telle importance.

Une neutralité «flexible» n’existe pas. Ce n’est qu’une désignation crée de la part de vos cercles politiciens pour cacher leurs vraies intentions. Ce qu’ils vous proposent est comparable à un mariage «flexible». Y a-t-il, ou non, l’adultère? Pour moi, un mariage, c’est un mariage. La neutralité, c’est la neutralité. La  neutralité est une notion bien définie, elle n’est pas flexible. Elle est claire et nette et lorsqu’elle a été pratiquée, elle a fait la force de la Suisse. La neutralité flexible impliquerait d’intervenir, le cas échéant, par la force contre un ennemi, aux côtés d’une autre nation. Et comme je viens de le dire: le problème, c’est que cela supposerait d’être formé, organisé et équipé pour mener un autre type de guerre que de pure défense du territoire. La neutralité signifie que l’on décide seul, de manière souveraine, de qui l’on est, de ce que l’on est et de ce que l’on défend. Et ce qui confère à une Suisse neutre sa force, c’est sa crédibilité, ce n’est pas sa puissance militaire. Elle n’est pas puissante sur le plan militaire et ne le sera jamais, mais elle l’a été, à plusieurs reprises, sur le plan honnêtement diplomatique.

A ce stade du débat, certains diront que c’est précisément pour cela qu’il faut adhérer à l’OTAN et à l’UE.

Pas du tout! Vous ne seriez plus que le maillon faible, et vous vous feriez plumer comme une oie. Toutes vos riches ressources seraient utilisées par d’autres, pour financer leurs guerres et d’autres armées, tandis que l’armée dont vous disposeriez sera le maillon faible de l’OTAN. Vous auriez l’armée la plus faible de l’OTAN, même le Luxembourg serait plus fort que vous. Ce sera celle, votre réalité.
    Ce qui fait la force de la Suisse, ce n’est pas le concept de puissance militaire traditionnelle, mais l’autorité morale qui va de pair avec une véritable neutralité, honnête. Lorsque deux nations sont en guerre, voulez-vous savoir à qui revient le plus grand prestige dans la salle? Certainement pas au général de tel ou tel camp qui aurait remporté une douzaine de batailles, ni au général de l’autre camp qui en aurait remporté autant. Car le fait est qu’aucun d’entre eux ne peut remporter la bataille décisive: épuisés par les combats, ils cherchent désespérément une issue. Le personnage le plus influent de la salle est le médiateur neutre, seul capable de diriger la dispute en direction d’une solution durable, donc à la paix, et tous les regards sont tournés vers lui. Son prestige et son statut sont de toute première importance. La Suisse pourra endosser ce rôle à condition qu’elle décide de mettre en pratique sa neutralité de manière crédible, non pas une neutralité «flexible», mais une neutralité de principe et vécue.

Comment définir cette véritable neutralité?

Tout d’abord, à un Etat authentiquement neutre, il ne suffit pas de débiter éternellement son «je suis authentiquement neutre». Il faut conduire une démarche correspondante, honnête. Il importe donc avant tout de disposer d’une armée qui soit véritablement indépendante, une armée qui n’appartienne qu’à elle-même, authentiquement indépendante. En plus, il y appartient un peuple, des citoyens qui rejettent l’idée même de guerres d’agression – à l’exception de la légitime défense. Les Suisses ne pourront recourir à la force que lorsqu’ils’ils étaient physiquement attaqués par une autre partie. En fait, la neutralité est une question de mentalité. Ce n’est pas seulement un mot, il ne s’agit pas simplement d’un fait qu’on ne peut pas devenir neutre, on l’est. Si on ne l’est pas, l’on ne peut pas dire: «oh, aujourd’hui, je suis neutre».
    La neutralité, ça commence dès la naissance. Elle a atteint son but lorsque chaque citoyen aura internalisé ce concept: «Nous agissons indépendamment des autres. Nous adoptons une position non alignée, ce qui ne nous empêche pas d’avoir des valeurs communes avec d’autres Etats».
    Bien sûr, on peut partager des valeurs communes, mais cette neutralité implique de prendre certaines distances avec celles des autres et, en période de conflit, de comprendre que toute médaille a deux faces. Et dès lors, au moment où il est décidé de recourir à un médiateur neutre, c’est alors qu’il faut intervenir. Force est de reconnaître que l’on n’enverra pas toujours des observateurs suisses sur les lieux d’un conflit. Il y a des guerres qu’il faut absolument gagner, comme par exemple la victoire sur l’Allemagne nazie. Je ne pense pas que quiconque aurait souhaité une intervention suisse neutre pour empêcher l’Armée rouge de prendre le Reichstag. Certaines guerres doivent être gagnées. Mais concrètement:
    Qu’en est-il au moment, par exemple face à la guerre Russie-Ukraine où, des deux camps régissent des opinions bien arrêtées sur qui a raison et qui a tort; alors même qu’il apparaît clairement que les belligérants ne font plus que s’entre-tuer et s’entre-déchirer, et que les deux parties cherchent désespérément une solution qui aujourd’hui n’existe pas? Et ce également parce que la Suisse a décidé de renoncer à sa neutralité? Par contre, si la Suisse était neutre, il serait possible que cette guerre s’arrête dès aujourd’hui.
    Comme je viens de le dire: dans la salle occupée des deux parties à la recherche d’une solution stable, ce n’est pas le général qui est la personnalité la plus influente et la plus puissante. Celui qui détient la plus haute autorité morale, c’est l’observateur et le médiateur suisse neutre. La première chose à faire est donc d’amener la population suisse à réfléchir à la véritable signification de la neutralité, qui doit faire partie intégrante de la vie, afin que, lorsque l’on forme ses soldats … Moi-même, par exemple, je ne pourrais jamais être un observateur neutre. Pour quelle raison? J’ai reçu une formation de «marines» (formation de pointe des USA) et j’y ai appris une autre façon de penser. Elle est imprégnée de violence. Or, il faut quelqu’un qui comprenne la violence, non pas dans le sens où il l’exerce, mais pour éviter qu’elle ne se produise – et une telle personne ne peut être que quelqu’un ancrée dans la neutralité. Quelqu’un qui empêche la violence, qui comprenne à quel point il est important de prendre le temps de s’asseoir et d’écouter, de ne pas avoir d’idées préconçues et de ne pas fausser la balance.  Il est donc impossible de juste envoyer un soldat, formé selon les normes de l’OTAN, à l’Académie de neutralité et s’attendre à ce qu’il devienne soudainement un médiateur neutre. Non, cela prendrait beaucoup trop de temps, c’est impossible. C’est pourquoi la Suisse est un atout si précieux: les concepts de neutralité y sont encore profondément ancrés, les écarts par rapport à la neutralité constituant un phénomène récent.
    L’Initiative sur la neutralité représente un moment unique, que vous ne pourrez plus jamais revivre. Si la Suisse renonce à sa neutralité, elle s’inflige des dommages irréversibles. Ce n’est pas une erreur apte à corriger. C’est la fin de la Suisse telle que nous la connaissons et l’apprécions depuis des décennies; elle deviendra quelque chose de différent de ce qu’elle est aujourd’hui. Et tous les Suisses qui sont fiers de ce qu’ils sont aujourd’hui – et ils ont tout à fait le droit de l’être – doivent comprendre une chose: sans votre neutralité vécue, vous ne serez plus qu’une toute petite destination touristique européenne sans importance. Voilà tout, rien de plus.

Merci beaucoup pour cette interview, Scott Ritter. •

(Traduction Horizons et débats)


* Scott Ritter est un ancien officier des services secrets du Corps des Marines américain qui, au cours d’une carrière de plus de 20 ans, a notamment travaillé en ex-Union soviétique à la mise en œuvre d’accords de contrôle des armements, au sein de l’état-major du général américain Norman Schwarzkopf pendant la guerre du Golfe de 1991, puis en tant qu’inspecteur en chef des armes de l’ONU en Irak de 1991 à 1998. Ritter a vivement critiqué la décision américaine de repartir en guerre contre l’Irak en 2003. Il est l’auteur de douze ouvrages. Son dernier livre s’intitule «Highway to Hell: The Armageddon Chronicles 2015–2024» (Clarity Press).

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