par Marianne Wüthrich, Docteur en droit
Après quelques hésitations, le Conseil fédéral a au moins interdit les futures exportations d’armes vers les Etats-Unis ainsi que plusieurs (mais pas tous) survols d’avions de combat américains. En matière de diplomatie, et en particulier des Bons offices de la Suisse, le Conseil fédéral échoue cependant une fois de plus, sur toute la ligne.
Convoquer le faux ambassadeur
«La Suisse est profondément préoccupée par l’escalade au Moyen-Orient, à la suite des frappes militaires contre l’Iran. Elle appelle au respect sans réserve du droit international et à la désescalade.»1 Sur cette base conforme à la neutralité, le Conseil fédéral pourra s’engager en faveur de la paix et offrir ses Bons offices.
Au lieu de cela, le Conseiller fédéral Ignazio Cassis a pris position de manière unilatérale, en convoquant Mahmoud Barimani, le Représentant de l’Iran attaqué, mais non pas les Ambassadeurs des Etats-Unis et d’Israël. Barimani a été chargé de transmettre à son gouvernement la protestation suisse concernant la guerre. Ceci en dépit du fait que pratiquement le monde consent que ce sont Israël et les Etats-Unis qui ont attaqué l’Iran, en violation du droit international, et non l’inverse. L’activisme zélé et partisan de Cassis est donc très surprenant.
On ignore encore exactement ce que le Conseiller fédéral Cassis a reproché à l’ambassadeur iranien, à l’intention de son gouvernement, dans cette affaire. Le chef du DFAE suisse devrait pourtant connaître le droit dont dispose tout Etat attaqué à se défendre contre une agression armée, conformément à l’article 51 de la Charte des Nations unies.
Sanctions contraires à la neutralité
En février 2022, le monde entier a dû constater que la Suisse avait perdu, par sa propre faute, sa crédibilité en tant qu’Etat neutre. Depuis lors, en contradiction avec la neutralité et la souveraineté de la Suisse, le Conseil fédéral reprend presque sans exception les sanctions de l’UE à l’encontre de la Russie, unilatérales et contraires au droit international. Ce comportement contraire à la neutralité a été l’une des raisons du lancement de l’initiative sur la neutralité, qui sera soumise à la votation populaire suisse (référendum) cet automne.
En ce qui concerne la guerre contre l’Iran, le Conseil fédéral va encore plus loin: il reprend des sanctions dirigées contre le pays attaqué, et ce en violation du droit international! Le Conseil fédéral a déjà entièrement révisé l’ordonnance correspondante le 12 décembre 2025 (alors que la guerre contre l’Iran était en préparation). Elle prévoyait, d’une part, la mise en œuvre des «résolutions de l’ONU remises en vigueur» de 2006 à 2015 et, de l’autre, «la reprise partielle par la Suisse des sanctions de l’UE réactivées», qui avaient été suspendues dans le cadre de l’entrée en vigueur du JCPOA2. Il s’agit donc d’un mélange de sanctions de l’ONU, en vigueur depuis des années, lesquelles que la Suisse est malheureusement tenue de reprendre, et de sanctions unilatérales de l’UE contraires au droit international, qu’elle ne devrait pas reprendre en tant que pays neutre. Il suffit de jeter un regard à la longue liste des interdictions de livraison et des sanctions financières pour mesurer les dimensions par lesquelles la Suisse neutre, elle aussi, plonge encore davantage dans la misère le peuple iranien déjà durement éprouvé!3
Renforcement de l’aide humanitaire
au Proche-Orient – la voie suisse
Petit rayon de soleil dans cette matière sombre: le Conseil fédéral n’oublie pourtant pas entièrement les obligations humanitaires dont se charge la Suisse. Dans son communiqué de presse du 16 mars 2026, le DFAE écrit: «La guerre au Proche-Orient et au Moyen-Orient a de graves conséquences pour les populations au Liban, en Syrie et en Iran. La Direction du développement et de la coopération (DDC) vient de débloquer le montant de 6,5 millions de francs pour apporter un soutien humanitaire, destiné au Liban principalement, avec un volet régional comprenant la Syrie. La DDC prévoit également une aide d’urgence en Iran». Et de poursuivre: «Les contributions sont versées à des partenaires clés qui œuvrent dans les domaines suivants: protection, abris d’urgence, eau, nourriture, assainissement et hygiène (WASH). Il s’agit notamment du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), qui travaille en étroite collaboration avec la Croix-Rouge libanaise, du Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) et du Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF).» Par ailleurs, le Corps suisse d’aide humanitaire (CSA) soutient, en collaboration avec le CICR et l’autorité régionale chargée de l’approvisionnement en eau, l’approvisionnement en eau potable dans la vallée de la Bekaa (Liban). En réponse à un appel d’urgence lancé par la «Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR)» en faveur de l’Iran, la Confédération débloque également 1 million de francs à titre d’aide d’urgence.4•
1Information du Conseil fédéral le 8.4.2026. https://www.eda.admin.ch/fr/prise-de-position-situation-iran
2 Joint Comprehensive Plan of Action. L’accord de Vienne sur le nucléaire iranien du 14.7.2015 entre l’Iran et l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, Etats-Unis, la Russie et la Chine
3 Secrétariat d’Etat à l’économie SECO. «Ordonnance instituant des mesures à l’encontre de la République islamieque d’Iran». L’Ordonnance du 12.12.2025
4 «La DDC renforce son soutien humanitaire aux populations au Liban, en Syrie et en Iran». https://www.eda.admin.ch/fr/newnsb/V-OEiZFDCNXDa_WIWDpWZ
mw. «En raison de la guerre au Proche-Orient et au Moyen-Orient et du risque sécuritaire croissant, le DFAE a décidé de fermer provisoirement l’Ambassade de Suisse à Téhéran.» (Communiqué du DFAE du 11 mars 2026).
Dans une «Lettre de Genève», l’ancienne conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey exprime en termes poignants son incompréhension face à cette décision précipitée et appelle le DFAE, qu’elle a elle-même dirigé autrefois, à respecter les obligations de la Suisse en tant qu’Etat neutre et puissance protectrice.
La neutralité, condition préalable aux
mandats de puissance protectrice
L’ancienne ministre suisse des Affaires étrangères est consciente de l’importance essentielle de la neutralité pour l’exercice d’un mandat de puissance protectrice: «La fonction de représentation des intérêts étrangers exige de l’habileté et du tact et se traduit par un effort constant de fiabilité et d’impartialité, sans s’identifier en aucune manière aux positions et à la politique de l’un ou l’autre Etat.»
Si une ambassade devait rester ouverte,
ce serait celle de la Suisse
Mme Calmy-Rey souligne la position particulière de l’ambassade de Suisse en Iran, qui représente depuis de nombreuses années les intérêts américains dans ce pays. Ce mandat comprend des tâches consulaires telles que le traitement des demandes de passeport et autres démarches similaires, ou encore la protection des citoyens américains détenus dans les prisons iraniennes. Sur le plan diplomatique, les diplomates suisses font office de «relais entre les deux ministères des Affaires étrangères», c’est-à-dire qu’ils maintiennent ouvert le canal de communication entre Téhéran et Washington, particulièrement vital en temps de guerre, et s’engagent pour la poursuite du dialogue entre les deux parties. C’est pourquoi, pour l’ancienne ministre suisse des Affaires étrangères, une chose est claire: «Si, malgré les risques, une ambassade devait rester ouverte, ne serait-ce qu’avec un seul diplomate, ce serait celle de la Suisse, car notre mandat de protection des intérêts et des citoyens américains en Iran nous y oblige.»
Calmy-Rey ajoute que nous autres Suisses devrions savoir que nous sommes censés nous asseoir à la table des négociations avec toutes les forces politiques, sans faire de distinction entre «les Bons et les Méchants». Disposer d’une personnalité comme Micheline Calmy-Rey, qui place la neutralité suisse et ses Bons offices su le plan international au premier plan et ne se laisse pas influencer par chaque tendance du moment, serait aujourd’hui très utile dans la Berne officielle, notamment au sein de notre Conseil fédéral.
Source: Micheline Calmy-Rey. «Brief aus Genf. Warum schliesst die Schweiz ihre Botschaft in Teheran?» (Lettre de Genève. Pourquoi la Suisse ferme-t-elle son ambassade à Téhéran?), ds. Weltwoche du 1er avril 2026
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