Matières premières, géopolitique et logistique génocidaire

Les ultimes «dons» du néo-colonialisme occidental?

par Raïs Neza Boneza*

Arrêtons de nous cacher derrière un langage qui perd son sens. Ses formules habituelles – recyclées, polies, répétées – n’éclairent plus rien; elles brouillent les vraies responsabilités.
    Dans ce chaos qui nous est présenté, chaque jour, comme notre normalité, il n’y en a, au fait, rien d’intrinsèquement confus, rien de si complexe à échapper à notre raison. Parler de «complexité» ou qualifier des régions de ce monde de «critiques» n’explique pas la triste réalité – il l’adoucit. Cela crée de la distance. Cela transforme quelque chose de concret, imputable à des êtres humains responsables, en une abstraction vague favorisant leur anonymat.
    Et surtout, face au langage recyclé de nos «élites», leurs récits diplomatiques, méticuleusement construits pour rassurer le public et sauver les apparences: ils ne s’emploient guère pour dissimuler les faits – non, ils sont fait pour accompagner ce qui est à voir dans toute sa brutalité – net, frontal, sans l’anesthésie des euphémismes – mais pour nous imposer leur brutalité, nous faire accepter ce qui est inacceptable comme normalité. Ce ne sont plus des excuses. C’est la parole de la logistique: un système de pipeline et de chaîne d’approvisionnement. Efficace. Rationalisée. Mondialisée. Les ressources y entrent, les cadavres en sortent. Les profits par contre restent, tournant en continu. Le génocide se transforme en nécessité – économique.
    Et quelque part au milieu – climatisés, vêtu élégamment, s´exprimant en langage «diplomatique» – se trouvent ceux qui rendent tout cela possible, en diffusant des communiqués se voulant paternalistes er circonspects pendant qu’en coulisses, le génocide est facturé comme simple colonne de dépenses budgétaire.

Commençons par le Soudan

Les Forces de soutien rapide (RSF)1 ne se sont pas réveillées un bon matin en décidant, par caprice, d’industrialiser leurs atrocités, sophistiquement entraînées par des spécialistes tortionnaires. Elles ont été rendues possibles. Armées. Financées.
    Entrent alors en scène les Emirats arabes unis (EAU) – un ensemble étatique qui a perfectionné l’étrange prouesse d’être à la fois une destination touristique cinq étoiles et le FedEx des guerres par procuration.
    L’accord le permettant à été repoussant tout en frôlant la beauté obscène:
    Les armes, l’argent, la logistique entrent.
    L’or des mines contrôlées par les RSF sort.
    Cet or qui est ensuite raffiné, monétarisé, puis poliment rebaptisé – tout cela loin du vacarme.
    Ces affaires reposent solidement sur les soixante-dix pourcents de la totalité d’or soudanais récupéré. Qui est transporté, quasiment première classe, à travers d’une sorte d’«oléoduc» invisible. Pour être affiné, aseptisé, réintroduit dans les marchés mondiaux où personne insiste sur des questions gênantes concernant les empreintes.
    Si la question vous a jamais passé par la tête à quoi ressemble un génocide perpétré au travers de l’application Excel, cela correspondra précisément à ce scénario officiel: des colonnes impeccables, des courbes ascendantes et non pas la moindre association concernant les fosses communes sur lesquelles ce genre d’arithmétique mortelle est construite. Ensuite, la géopolitique du goût de nos «élites» a fait ce qu’elle fait toujours, à perfection: elle s’en est lassée pour diriger son attention à une autre région prometteuse.
    Le 28 février 2026, l’Iran et Israël échangent des missiles comme des cadeaux toxiques de Saint-Valentin. Du jour au lendemain, les Emirats se heurtent à d’autres priorités que leur portefeuille soudanais. Les chaînes d’approvisionnement se tarissent. Les champs de bataille se déplacent. Et une vérité simple réapparaît: même les génocides dépendent de la logistique et des flux financiers, selon un principe banale: pas de camions, pas de munitions. Pas de munitions, pas de «conflit complexe».

Mais le Soudan, ce n’est pas l’or
seulement. C’est de la géopolitique.

Un corridor, un cordon (tout autre qu’humanitaire). Un lieu d’observation, d’interception, de redirection silencieuse de ce qui coule entre l’Iran, le Gaza, les Emirats et n’importe où ailleurs.
    Ce qui explique l’obsession de «l’alignement» sur le système établi. De sa «stabilité». De s’assurer que le Soudan s’intègre parfaitement dans l’architecture des relations «normalisées». Un Soudan brandissant le drapeau des Accords d’Abraham a donc été hautement désirable.
    Les Accords d’Abraham – leur offert comme cadeau par les Etats-Unis, en 2020. Commercialisés en tant qu’«accords de paix». Livrés comme une liquidation, petits caractères inclus.
    Le marché était simple: Des Etats arabes (Bahreïn et les EAU) normalisent leurs relations avec Israël. Israël gagne en légitimité, en espions, en marchés d’armement. Les Emirats obtiennent des technologies militaires de pointe et des sceaux d’approbation occidentaux. Et la Palestine? Elle reçoit une brochure illustrée sur la coexistence en termes en ne peut plus nébuleuses – savamment éditée pendant qu’en temps réel des maisons de sa population sont «rasées». Avant ces accords, l’opposition arabe – incohérente, certes – offrait aux Palestiniens un certain degré d’influence. Après? Ce levier a disparu plus vite qu’un communiqué médiatique après un attentat.
    La paix devient extrêmement rentable lorsqu’on élimine les personnes qu’elle est censée protéger.

Cette architecture prédatrice est appliquable
à dʼautres «régions critiques»

Bienvenue au Congo, appelé «République démocratique». Même scénario. Distribution de rôles appropriée:

  • le Rwanda soutient son armée de procuration, le groupe armé M23, pendant que ses mercenaires «sécurisent» les territoires riches en minerais, comme dans la région de Rubaya2
  • Les populations civiles paient le prix – fusillades, incendies, viols, déplacements forcé dans un village après l’autre…, tout résumé, de l’autre côté du monde, par le terme évasif de «préoccupations humanitaires».
  • Tandis que, sous le chaos perpétuel, sont extraits: coltan, cobalt, lithium, or, niobium… les minerais donc qui alimentent le cœur de vos portables, ordinateurs, de votre puissance technologique, de votre existence numérique, de toute votre «transition dans un avenir vert». (Et qui, en plus, façonnent nos guerres modernes avec leurs technologies d’armes basés sur le numérique qui, lui, dépend techniquement entièrement des «terres» appelées «rares», et ce pour cause!)

Et ensuite? Le tout blanchi via le Rwanda. Exportés (déclarés comme produits rwandais) vers les Emirates, l’Asie, les Etats-Unis et l’Europe. A quoi bon perturber un modèle économique tellement performant?
    Et lorsque certains pensent que le fondement moral qui le légitime ait atteint son niveau le plus pas – voilà à nouveau ce grandiloqueur qui propose, là-aussi, son autre «accord de paix».
    Entre alors Donald Trump sur scène, négociateur par nature et origine, qui réalise ce qui ressemble à l’arrangement trompeux «minerais contre paix». Son code diplomatique: «Voyez donc comment nous faisons pression sur les auteurs des difficultés – très doucement, il est vrai, à l’aide de ma plume – tout en leur garantissant que l’extraction continue, sans accrocs, et pour le bien de tous…».
    Les soldats du Président rwandais Paul Kagame, malgré ses implications largement documentées aux atrocités et massacres à grande échelle, en ressortent, au moins dans le monde occidental, non pas comme criminels de guerre, mais comme partenaires à respecter. Un partenariat idéal pour construire ce genre de paix.
    Face à cette «complexité» soigneusement mise en scène, tirons-en quelques vérités nues.

Tirons-en les conclusions
principales actuelles!

Elles sont autant logiques que mafieuses. Des réseaux presque identiques arment les RSF au Soudan, profitent de l’or soudanais, achètent des armes israéliennes, bénéficient des architectures politiques construites pour anéantir les Palestiniens et garantissent le blanchiment des minerais congolais, extraits dans le sang de toute une population sans défense.
    Des continents différents. Le même programme de «croissance» trompeuse. Une seule boucle. La même arrogance sanguinaire. Avec des gestionnaires régionaux. Ce n’est pas une coïncidence. C’est un concept.
    Et puis, comme toujours, quelqu’un finit par lever la main: «Et le Nigéria? Le Niger? Le Mali? Le Mozambique? Et quid des chrétiens, là-bas… ?»
    Comme si ces centres «critiques» étaient isolés, les uns des autres. Comme si le monde ne s’était pas transformé, au moins pour certains, en une grande plateforme logistique où la souffrance est méticuleusement calibrée par régions. Pour mieux gérer l’inventaire.
    Voici donc la vérité inconfortable: toutes ces danses macabres ne sont pas des tragédies accidentelles. Ce sont des résultats coordonnés. Ainsi, souscrire au «Free Palestine», ce n’est pas tout juste lancer un slogan en l’air. C’est activer un levier. Car la Palestine se trouve au cœur, symboliquement et politiquement, de cette mécanique – là où normalisation, militarisation, éradication et profit s’entremêlent le plus étroitement possible – et au grand jour.
    Tirez donc à un de ces fils – allez-y, tirez résolument! Tout se déroulera aussitôt, comme les mailles d’un tissu tricoté troué: ces accords, ces alliances – et ces silences qui le camouflent. Et soudain, toute cette chaîne d’approvisionnement, nourrissant le génocide, évident et démenti à la fois – se démasquera.
    Mais cela supposerait, bien sûr, un vrai geste radical. Pas un sommet de plus. Pas une énième déclaration hypocrite de «profonde préoccupation…».

Juste un acte simple: dénommer de son nom le système pervers et sadique. Refuser, ensemble et sans céder, ce qu’il nous vend. S’en désabonner. Dans les faits et dans le cœur. Pour de bon.

1 Les Forces de soutien rapide (FSR) sont un groupe paramilitaire soudanais qui, jusqu’à sa destitution, était sous le commandement du président Omar el-Béchir et a ensuite participé au gouvernement militaire. Depuis la mi-avril 2023, les FSR tentent de prendre le contrôle du territoire soudanais; dans de nombreuses régions du pays, elles attaquent des installations appartenant aux forces armées et au gouvernement soudanais. Les analystes estiment qu’il y a entre 70 000 et 100 000 combattants des FSR au Soudan. Apparues en 2013, les FSR sont composées en grande partie de membres de la milice nationaliste arabe Janjawid, qui a combattu aux côtés du gouvernement soudanais lors du conflit du Darfour et est tenue responsable de nombreuses violations des droits de l’homme et de crimes de guerre. Leur commandant est le lieutenant-général Mohammed Hamdan Daglo. (Note de la rédaction)

2 La mine de Rubaya, située dans la proximité de Goma, est la plus grande mine congolaise d’exploration de Coltan qui produisait les ¾ de l’export congolais de ce minérais clé pour la technologie numérique international. Depuis l’attaque et l’occupation de grandes parties du Congo de l’Est par les troupes sous le commando du M23, l’armée de procuration du Rwanda, dès l’été 2024, la mine de Rubaya est sous contrôle militaire du M23, donc du Rwanda. Des enquêtes sérieuses insistent sur ce que l’exploration de cette mine par le M23 se passe illégalement et au profit du Rwanda. Le plan «de paix» de Trump légalise ce détournement au détriment de la République démocratique du Congo tandis que dans les mines mal sécurisées les travailleurs à contrat, peuplant précairement des camps improvisés à toiles, proches des tunnels d’extraction, sont exposées aux fréquent déboulements des couloirs. (Note de la rédaction.)

Source: https://rboneza.substack.com , 22 avril 2026

(Traduction de l’anglais par Horizons et débats,


 

* Raïs Neza Boneza est né en 1979 au Zaïre (aujourd’hui République démocratique du Congo). Il vit actuellement en Norvège en tant que chercheur et militant pour la paix. Auparavant, il a vécu dans l’est et l’ouest de la République démocratique du Congo, ainsi qu’au Rwanda, au Burundi et en Ouganda. Il parle sept langues africaines et plusieurs langues européennes. Il a collaboré avec Johan Galtung, l’un des fondateurs de la recherche sur la paix. Outre son travail de consultant et de conférencier pour diverses ONG et institutions à travers le monde, il est cofondateur de Transcend Global, un réseau dédié à la paix, au développement et à l’environnement. Ouvrages sélectionnés: Peace By African’s Peaceful Means (2005), ISBN 978-1-5934-4099-2; Nomade, souns of exil (2006), ISBN 978-1-4116-0990-7; Nomade, poète réfugié (2019), ISBN 978-0972699617; Eldorado blanc, fièvre noire (2019), ISBN 978-8-2998-5413-9; Emeraudes noires (2020), ISBN 978-8-1825-3034-8; Poésie informe (2024), ISBN 978-1779331519

autorisée de l’auteur)

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