Sous le joug du «consensus de Washington»

Comment tout a commencé (1re partie)

La stratégie de transformation de l’Occident envers l’Est brise le contrat social

par Arne C. Seifert*

hd. Trente-cinq ans après la fin du Pacte de Varsovie et du Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM), il apparaît de plus en plus clairement que les décisions et les discours occidentaux adoptés après la fin de la guerre froide doivent faire l’objet d’un examen approfondi et d’un débat. Il est à cet égard judicieux de donner la parole à ceux qui ont été et sont encore des témoins de l’époque et qui, dans un certain sens, sont sortis «victimes» des décisions politiques et économiques hautement problématiques, prises depuis 1990. Arne C. Seifert, ancien ambassadeur de la RDA, apportant depuis de nombreuses années une contribution précieuse à ce débat nécessaire, est un témoin hautement compétent. La première partie de son texte «Comment tout a commencé», publiée ci-dessous, sera complétée, dans les prochaines éditions de Horizons et débats, de deux autres parties consacrées aux stratégies transatlantiques d’extension et de maintien du pouvoir ainsi qu’à leurs alternatives. Quant aux deux parties suivantes, la première mettra au centre l’élargissement de l’OTAN vers l’Est et le processus aboutissant à la CSCE tandis que la partie finale va tracer et commenter les concepts et actions liés à la «guerre froide des valeurs».

Après la fin de la guerre froide en 1990, l’Occident – et, en particulier, le gouvernement fédéral allemand, très engagé – s’est immédiatement implanté dans les espaces géopolitiques de l’ancienne sphère d’influence soviétique. Ils ont développé des stratégies de choc, pudiquement qualifiées de stratégies de transformation, d’ambition globale: englober tous les systèmes économiques, politiques et sociaux de cet espace et les convertir simultanément selon le modèle de marché néolibéral occidental. La doctrine directrice, élaborée dans le cadre du «consensus de Washington» pour la transformation économique et sociopolitique de l’ancien espace socialiste, a plongé les Etats y appartenant, notamment leurs économies, dans un séisme dont les répercussions se font sentir aujourd’hui encore.
    Les recettes propagées des conseillers émanant des représentants formés selon les sciences politiques de l’Allemagne occidentale ont, elles aussi, promu le caractère universel et radical des exigences occidentales concernant les orientations de la transformation politique et sociale sous leur régie. Ils recommandaient de mettre en œuvre «simultanément» «un nouvel ordre économique, un nouvel ordre juridique et constitutionnel ainsi que de nouvelles règles d’intégration sociale, c’est-à-dire des règles de reconnaissance sociale et d’appartenance à grande échelle, à l’échelle de sociétés entières».1 Le but de ces recommandations résidait dans l’attitude de considérer «la complexité des changements comme une refonte simultanée, extrêmement condensée dans le temps et conflictuelle, allant de la substance nationale des relations internes (économie, société et politique) jusqu’au nouveau classement international».2 La position selon laquelle l’Occident devait piloter de l’extérieur l’orientation de ces processus de transformation dans l’espace post-soviétique s’est exprimée, par exemple, dans le postulat selon lequel «la seule condition sous laquelle l’économie de marché et la démocratie seront capables de s’implanter et prospérer simultanément est que les deux soient imposées à la société par l’extérieur, ce au travers de garanties à long terme par des relations de dépendance internationale».3

La «transformation» en thérapie de choc

Or, la transformation générale du système des Etats «post-socialistes» et de leurs populations avait été planifiée, dès le départ, comme une «thérapie de choc» et non pas en tant que transformation en «paysages florissants» – selon les termes employés de l’ancien chancelier fédéral Helmut Kohl. La «thérapie de choc» était le résultat en forme de «consensus» qui «reflétait l’accord entre les institution siégeant à la 15e et la 19e rue à Washington, c’est-à-dire le Trésor états-unien, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale – donc des think-tanks très influents – et une majorité d’universitaires de renom, des représentants des médias et, surtout, des intérêts financiers».4
    L’auteure canadienne Naomi Klein a précisé, dans son ouvrage «La stratégie du choc: la montée du capitalisme du désastre»5 que les nouvelles dimensions de l’économie mondiale qui en résultaient signifiaient que «depuis la fin de l’empire soviétique, c’était le marché qui détiendrait désormais le monopole mondial».6 Klein écrivit: En 1993, «nombre de ministres des finances et de dirigeants de banques pour organiser un grand sommet économique ont discuté ouvertement et sans détours de l’idée de provoquer activement une crise grave [dans les pays en transition] afin de leur imposer la thérapie de choc». L’un des arguments avancés était celui que «seuls les pays qui souffrent vraiment, qui sont donc en effet sous choc, se soumettent à la thérapie, celle du choc».7
    Joseph Stiglitz, prix Nobel en sciences économiques, membre du groupe de conseillers économiques auprès du Président américain Clinton, à partir de 1993, économiste en chef et vice-président senior de la Banque mondiale, ayant eu accès aux politiques et aux pratiques du FMI, s’est prononcé, dans son ouvrage «Les ombres de la mondialisation», en ces termes: «La ‹thérapie de choc›, en tant que programme de stabilisation, de libéralisation et de privatisation, n’était bien sûr pas un programme de croissance. […] Elle a en effet créé les conditions du déclin».8 A sa question «Qui a ruiné la Russie?», Stiglitz répond, en attribuant clairement la responsabilité là où elle appartient: «Les lignes directrices de politique économique du ‹Consensus de Washington› ont entraîné une privatisation mal mise en œuvre, qui n’a pas conduit à des gains d’efficacité et à une poussée de croissance, mais par contre à des entreprises démantelées et à un recul de la production.» (ibid., p. 108) «Ce qui importait le plus au FMI, c’était le nombre d’entreprises transférées au secteur privé, nombre acquis à n’importe quelle manière, presque tout le reste étant secondaire.» (ibid., p. 209. «La Russie est rapidement passée du statut de géant industriel à celui d’exportateur de matières premières.» (ibid., p. 104). Selon Stiglitz, «La précipitation imposée par l’Occident a permis, à une élite dirigée par des bureaucrates internationaux, d’imposer à une population habituée à la réticence, des changements rapides. Il en résulta une économie de marché dans laquelle de nombreux anciens apparatchiks du Parti se virent simplement dotés de pouvoirs élargis pour diriger et exploiter à outrance les entreprises qu’ils avaient déjà dirigées à l’époque communiste, et où d’anciens officiers du KGB continuaient de tenir les leviers du pouvoir. Une nouvelle dimension apparut: quelques nouveaux dirigeants exerçaient un pouvoir politique et économique considérable.» […] «Il y a eu une ‹nouvelle› révolution en Russie, celle post-communiste.» (ibid., p. 210)
    A ce sujet, Stiglitz explique que «la précipitation du FMI reposait tout autant sur des motivations politiques». La «puissante classe d’oligarques» (ibid., p. 109) que le gouvernement avait mise en place devait «assurer la réélection de Eltsine». […] «Le programme ‹loans for shares› [prêts contre achat d’actions, recette recommandée par le FMI] a constitué la dernière phase de l’enrichissement des oligarques, […] qui ont fini par dominer également la vie politique.» […] «Les hauts responsables américains et du FMI […] se sont efforcé à maintenir au pouvoir leurs amis Boris Eltsine et les soi-disant ‹réformateurs›» (ibid., p. 222)

La privatisation de l’économie de la RDA comme «thérapie de choc»

L’histoire des années qui ont suivi 1990 a montré que même l’imposition brutale, par le gouvernement fédéral, de l’économie de marché néolibérale en RDA, dans le cadre d’une «thérapie de choc», n’a guère tenu les promesses de retombées économiques propices immédiates, faites généreusement aux citoyens de la RDA et des nouveaux Länder. C’est précisément le contraire qui se produisit. La «transformation» de l’économie de la RDA, réalisé par le gouvernement fédéral, par l’intermédiaire d’une autorité sous le nom fallasieux de «Treuhand» s’est déroulée à un rythme non moins «brutal» que celui de l’exemple russe.
    Il en va de même pour la «privatisation choc» qui s’en est suivie, touchant près de 11 000 entreprises et divisions d’entreprises est-allemandes, entre juillet 1990 et décembre 1992. «Dans le sillage de la privatisation, environ 68 % des emplois ont été supprimés: sur les 4,1 millions d’emplois que comptait l’«empire de la Treuhand» à la mi-1990, il n’en restait plus qu’environ 1,3 million, fin 1992, dans les entreprises privatisées et celles toujours contrôle de la ‹Treuhand›. Le nombre de salariés dans l’industrie manufacturière de l’Allemagne de l’Est a chuté entre 1989 et fin 1992, passant de plus de 3,2 millions à environ 750 000.»9

Erreur de calcul

Le «Consensus de Washington» en faveur de la transformation systémique des anciens régimes socialistes en ensembles étatiques acceptant l’ordres social selon les mythes néolibéraux, fondés sur l’économie de marché, ce recourant au moyen d’une thérapie de choc éco-sociale. La campagne octroyé ‹loans for shares›, (donc «prêts pour l’achat d’actions» synonyme à gain politique (dans ce cas, l’installation d’ Eltsine) a grièvement échoué en ce qui concernait la stabilisation de la suprématie mondiale de l’Occident. Le «Consensus» a plutôt généré une conception postcommuniste de l’affirmation du pouvoir dans le contexte de la transition vers l’économie de marché, où la transformation aussi rapide et irréversible que possible du pouvoir politique en propriété était considérée comme la question clé. En conséquence, le pouvoir politique fut, lui aussi, considéré comme une forme de propriété. Il en résulta un genre spécifique de «clan-bureaucratiques» capitalistes et d’élites politiques au pouvoir, constituant une forme de capitalisme qui, aujourd’hui, fait obstacle aux objectifs fondamentaux de l’Occident – indépendamment de ce comment on juge ces objectifs.

En résumé

L’Occident continue de s’obstiner, sans réfléchir, dans ses propres erreurs d’appréciation. Après 1990, il s’est immédiatement engouffré dans les espaces géopolitiques où la domination soviétique avait échoué. L’approche de l’Occident reposait sur l’hypothèse qu’un système libéral de marché, une fois mis en place par l’Occident, ouvrirait, à ses propres intérêts, la Russie et l’espace post-soviétique aux dimensions jusqu’en Asie centrale10, ainsi qu’à l’acceptation inconditionnelle, par les Etats d’Europe de l’Est, de ses systèmes institutionnels et normatifs propres à lui. «L’effondrement de l’Union soviétique [a] déclenché un triomphalisme fatal en Occident. Le sentiment d’avoir eu raison au regard de l’histoire mondiale exerçait un effet séduisant.»11
    Les attentes de l’Occident se sont toutefois révélées naïves inspirant l’impression qu’il adhérait à l’illusion que tout dépendait uniquement de la volonté des acteurs. A cette époque déjà, il était pourtant suffisamment évident et connu que, sur les marchés mondiaux, des économies nationales ou régionales aux structures économiques et politiques différentes se côtoyaient. A cela s’ajoutait la domination croissante de l’extérieur, au-delà des frontières de l’économie nationale. Cela concerne en particulier la régulation des flux de capitaux par des puissances financières opérant à l’échelle internationale, qui ne sont plus orientées vers l’économie nationale et le bien commun, ne représentant et servant les intérêts et l’idéologie d’un monde financier occidental à impact internationaliste.
    Selon Stiglitz, celles-ci ont sapé le «lien qui garantit la cohésion social, souvent appelé le ‹capital social›». Par «saper», Stiglitz entend avant tout la «privatisation» ainsi que la «manière» dont le passage à l’économie de marché a été mis en œuvre «en Russie et dans de nombreux anciens Etats satellites de l’Union soviétique» – sous les contraintes imposées par les adhérants occidentaux de la thérapie de choc: «Le contrat social entre les citoyens et le gouvernement a été rompu, et des questions telles que la pauvreté, les inégalités et le capital social ont été éloigné de sa perception».12

1 Offe, Claus. Der Tunnel am Ende des Lichts, Erkundungen der politischen Transformation im Neuen Osten. Campus Verlag, Frankfurt/Main, New York, 1994, p. 19
2 Bundesinstitut für ostwissenschaftliche und internationale Studien (Hrsg). Der Osten Europas im Prozess der Differenzierung. Carl Hanser Verlag München Wien, 1997, p. 13
3 Offe, Claus. Der Tunnel am Ende des Lichts, Erkundungen der politischen Transformation im Neuen Osten. Campus Verlag, Frankfurt/Main, New York, 1994, p. 65
4 Marangos, John. Was Shock Therapy Consistent with the Washington Consensus?, Department of Economics, Colorado State University, Comparative Economic Studies, 2007, 49, (32–58); https://www.researchgate.net/publication/5219030 ; Naomi Klein. Die Schocktherapie – Der Auf-stieg des Katastrophen-Kapitalismus. Frankfurt/M 2007
5 Klein, Naomi. Die Schocktherapie – Der Auf-stieg des Katastrophen-Kapitalismus. Frankfurt/M 2007
6 Stiglitz, Joseph. Die Schatten der Globalisierung. Goldmann, 2004
7 Klein, Naomi. Die Schocktherapie – Der Auf-stieg des Katastrophen-Kapitalismus. Frankfurt/M 2007, p. 335
8 Stiglitz, Joseph. Die Schatten der Globalisierung. Goldmann, 2004, S. 193
9 Roesler, Jörg. War der Ansatz der Treuhand eine Alternative? Helle Panke, Berlin 2019
10 Die VR China lehnte jegliche Angebote für «Transformationshilfe» aus dem Westen ab.

11 Habermas, Jürgen. Zur Verfassung Europas. Suhrkamp Berlin, 2011, p. 103
12 Stiglitz, Joseph. Die Schatten der Globalisierung. Goldmann, 2004, p. 217f.

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