Défendre la liberté d’expression

par Karl-Jürgen Müller

Selon le droit constitutionnel allemand (Article5 de la Loi fondamentale Allemande), la liberté d’expression englobe la liberté d’opinion et la liberté d’information pour tout individu, la liberté de la presse et la liberté de reportage, l’interdiction de la censure ainsi que la liberté de l’art et la liberté académique. Ces droits humains et civils ayant de moins en moins été respectés ces dernières années par les autorités publiques allemandes, les médias et les ONG qui travaillent en étroite collaboration avec ces autorités, cela a suscité une vague croissante de scepticisme et de critiques, non seulement en Allemagne, mais aussi à l’échelle internationale.
   Irene Kahn, Rapporteuse spéciale des Nations Unies pour la liberté d’expression et d’opinion, rattachée au Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (HCDH) à Genève, s’est donc rendue en Allemagne du 26 janvier au 6 février 2026 pour y rencontrer de nombreux représentants des ministères allemands et d’autres autorités nationales, des représentants de différents partis politiques, des juges, des procureurs et des avocats, des représentants des autorités des «Länder», des institutions médiatiques et des médias, des ONG et des journalistes, des scientifiques ainsi qu’un grand nombre d’autres personnalités,  pour débattre de la situation de la liberté d’expression en Allemagne. C’était en outre la première visite d’un rapporteur spécial des Nations unies pour la liberté d’expression en Allemagne depuis la création de cet organe en 1993.
    Le 6 février à Berlin, lors d’une conférence de presse d’environ trente minutes, Irene Khan a présenté ses «observations préliminaires»1, également disponibles sous forme écrite, y compris en version allemande.2 En juin prochain, elle soumettra son rapport détaillé, ainsi que ses recommandations, au Haut-Commissariat aux droits de l’Homme.
    La Rapporteuse spéciale a tout d’abord, en des termes diplomatiques, salué le statut constitutionnel élevé de la liberté d’expression en Allemagne et la position officielle de l’Etat allemand sur ce droit fondamental et humain, ajoutant toutefois: «La marge de manœuvre pour la liberté d’expression en Allemagne se réduit, sapée par diverses tendances négatives.»
    Il est vrai qu’on constate également une hausse d’abus envers la liberté d’expression et «de profondes atteintes à la compréhension de l’importance de la liberté d’expression» dûes à la polarisation de la société. Cet état de fait a cependant déclenché une réaction inappropriée de la part des autorités: «Bon nombre des mesures adoptées – qu’il s’agisse d’une protection renforcée des fonctionnaires exposés aux incivilités, d’interdictions générales portant sur des slogans liés aux manifestations propalestiniennes ou de la surveillance d’organisations sur la base de vagues accusations d’‹extrémisme› – sont contraires aux normes internationales en matière de droits humains. Elles ont créé une incertitude quant à la différence existant entre les expressions protégées et celles qui sont interdites, encourageant la stigmatisation et l’autocensure.»
    La Rapporteuse spéciale des Nations Unies a mis en garde «contre une approche excessivement axée sur le droit pénal et la sécurité dans le maniement du discours politique et de l’activisme», qui inclurait «le risque de restriction de l’espace nécessaire à un débat démocratique diversifié et constructif, d’accélération de la polarisation et d’érosion de la confiance générale envers les valeurs et les institutions démocratiques que le gouvernement tente de protéger».
    Concernant les normes internationales en matière de droits humains, le gouvernement a une double responsabilité: «Il doit garantir la liberté d’expression et la participation à la vie publique de manière égale et sans discrimination, tout en veillant à ce que les plus vulnérables de la société soient protégés contre les crimes de haine, les insultes et l’exclusion. Dans une société démocratique, la tolérance envers les opinions divergentes et la critique, en particulier à l’égard de personnalités publiques, doit être respectée, même s’il s’agit de propos qui sont ‹lawful, but awful› (légaux, mais odieux).»
    La Rapporteuse spéciale critique en détail la réaction des autorités allemandes aux actions palestiniennes qui ont suivi les attaques du Hamas contre Israël en octobre 2023 et à la guerre menée par Israël contre la population de la bande de Gaza. Avant elle, d’autres Rapporteurs spéciaux avaient «déjà fait part de leurs inquiétudes au gouvernement allemand, notamment concernant les restrictions et interdictions des manifestations pacifiques, les arrestations et détentions arbitraires, l’usage excessif de la violence, les menaces d’expulsion à l’encontre de certaines personnes et les raids dans les logements d’activistes et de défenseurs des droits humains.»
    «Nombre de conférences, d’exposés, de concerts et de manifestations culturelles, organisés par solidarité avec la Palestine, ont été annulés, reportés ou restreints. Des conférenciers et des scientifiques israéliens ont également été diffamés, censurés ou exclus uniquement en raison de leur nationalité. Des journalistes, des scientifiques, des militants, des artistes, des avocats, des politiciens et des fonctionnaires se sont autocensurés, en particulier sur les réseaux sociaux. Tout cela a conduit à une restriction de la participation publique, à un recul du débat scientifique et artistique et à un climat général de méfiance, d’insécurité et de tension.»
    En septembre 2025, une étude menée par des chercheurs de la Freie Universität (université libre) Berlin a révélé que «près de 85% des universitaires allemands ont ressenti une menace accrue pour la liberté académique depuis octobre 2023. Certains chercheurs, en particulier ceux sans nationalité allemande, ont fait état d’une incertitude quant à leur avenir professionnel, d’une restriction des échanges ouverts entre collègues et d’un sentiment croissant de méfiance générale, les universités étant de plus en plus ‹axées sur la sécurité› et le recours aux forces de l’ordre lors d’événements étant en hausse constante – tout cela contribuant à restreindre considérablement tant la recherche que la liberté d’expression dans le domaine scientifique.»
    La Rapporteuse spéciale a également critiqué «l’application des lois antiterroristes étendue à la restriction ou l’interdiction de contenus défendant les intérêts palestiniens. Ainsi, des centaines de militants ont été arrêtés pour avoir scandé un slogan3 identifié comme celui du Hamas, organisation classée comme terroriste par le gouvernement allemand. Cette interprétation du slogan est remise en question par certains experts, tandis qu’une interdiction générale criminalisant un simple slogan, quelque soient les circonstances, est disproportionnée et incompatible avec les normes internationales en matière de droits humains.»
    Au niveau local et régional, les autorités auraient parfois tendance à «confondre et assimiler à de l’antisémitisme les critiques à l’égard de la politique et des mesures prises par le gouvernement [israélien], qui pourtant constituent un droit tout à fait légitime d’exercer sa liberté d’expression […].»
    La Rapporteuse souligne que l’antisémitisme est certes «un problème réel et croissant» en Allemagne, mais qu’il faut lutter contre celui-ci «dans le respect des normes internationales en matière de droits humains». Sinon, il y a un risque «que la discrimination d’un groupe vulnérable soit remplacée par la discrimination d’un autre groupe, ce qui ne réduit en rien l’antisémitisme, mais attise davantage la haine et l’intolérance».
    Dans ses «remarques préliminaires», Irene Khan aborde d’autres points qui méritent d’être lus, réfléchis et discutés. On peut d’ores et déjà en dégager une première conclusion: il faut espérer que les autorités allemandes, les médias et les ONG qui les soutiennent prendront au sérieux les avertissements de la Rapporteuse spéciale des Nations unies et corrigeront leur attitude. Quelques médias allemands influents ont, heureusement, rendu compte de cette situation, certes de manière succincte, mais sans polémique.4 Et mieux encore: les citoyens engagés peuvent très largement se référer aux propos d’Irene Khan.

1https://www.youtube.com/watch?v=amv2EDTXmew&t=71s 
2https://www.ohchr.org/sites/default/files/statements/20260206-eom-stm-europe-central-asia-region-sr-protection-right-german.pdf  du 6.2.2026. La citation renonce au langage inclusif.
3 Le slogan est: «From the river to the sea, Palestine will be free.»
4 Des articles ont été publiés dans l’hebdomadaire Die Zeit, la «Frankfurter Allgemeinen Zeitung», dans «Handelsblatt» et sur la station de radio Deutschlandfunk.

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