Horizons et débats: L’un des principaux objectifs de la stratégie est le renforcement de la coopération militaire avec l’UE et l’OTAN. Le Conseil fédéral aspire à un partenariat en matière de sécurité et de défense avec l’UE ainsi qu’à un «programme de partenariat sur mesure» avec l’OTAN. Il est soutenu en cela par les commissions de sécurité, celle du Conseil national autant que de celle du Conseil des Etats. Comment cette évolution de liquider l’autonomie de notre défense armée est-elle compatible avec la neutralité de la Suisse?
Lukas Reimann: Cela n’est absolument pas compatible avec la neutralité de la Suisse, une attitude qui se trouve en contradiction diamétrale avec la neutralité suisse armée. Depuis des siècles, la Suisse a toujours misé sur une neutralité armée permanente, et le droit de la neutralité – j’ai étudié le droit de la neutralité et rédigé mon baccalauréat à ce sujet – stipule très clairement qu’à un pays neutre, il est exclu de coopérer militairement avec une partie directement impliquée dans un conflit, et l’OTAN est précisément une partie directement impliquée dans un conflit armé. En plus, dans une vue plus générale, lorsque je regarde la situation politique mondiale où la politique de puissance s’impose, il en résulte qu’il n’y a qu’une seule option pour un petit pays comme la Suisse, à savoir sa neutralité, la neutralité armée permanente. Ce concept se trouve en contradiction fondamentale avec la multiplication des exercices militaires avec l’OTAN, le transit des troupes de l’OTAN à travers la Suisse, ainsi que le rapprochement avec l’UE, qui, avec sa Politique étrangère et de sécurité commune, souhaite de plus en plus urgemment de constituer sa propre armée à elle. Tous ces objectifs stratégiques sont diamétralement opposés à l’essence même de la Suisse, nous nous devons de les refuser. Il faut toutefois noter que ce manque de droiture a déjà commencé en 2003 avec l’Armée XXI. On a alors commencé à aligner les dénominations de nos grades d’officiers sur ceux de l’OTAN, à organiser des exercices de ravitaillement en vol de l’aviation militaire suisse intégrant celle de l’OTAN, évolutions qui s’intensifient massivement aujourd’hui. L’Armée XXI était un petit pas vers l’OTAN, mais tous ces programmes introduits ces dernières années et qui doivent être consolidés par ce genre de stratégie de politique de sécurité, c’est comme une copie de ce qui est pratiqué concernant le Rapport à l’accord-cadre avec l’UE. Dans ce cas-là, il s’agit d’une adhésion suisse à l’UE sans être membre, tandis qu’en matière de sécurité il s’agit en fait de pratiquer l’adhésion passive de la Suisse à l’OTAN.
Vous avez déjà mentionné la participation suisse aux exercices selon l’article 5 de l’OTAN. Ceux-ci doivent être explicitement institutionnalisés dans la stratégie de la Suisse officielle. Ce serait, disent ses protagonistes, je cite, «compatible avec la neutralité». En plus, le Conseil fédéral souhaite autoriser le transit et le survol de troupes et d’armes étrangères sur le territoire suisse ajoutant la formule, je cite, «dans le respect du droit de la neutralité». Qu’en pensez-vous?
Le droit de la neutralité stipule très clairement – c’est inscrit dans la Convention de La Haye sur les droits et obligations des Etats neutres – qu’un Etat neutre doit défendre aux troupes étrangères l’accès sur son territoire. Ce que propose le conseil fédéral n’est absolument pas compatible avec la neutralité. Une telle attitude est pour moi tout simplement mensongère. Soit que le Conseil fédéral ait le courage de dire au peuple suisse qu’il faille dorénavant rompre avec sa neutralité, mais je pense qu’alors, le peuple ne le suivra pas. Soit qu’il reste fidèle à la neutralité. Mais ce qu’il fait actuellement, c’est faire semblant de défendre la neutralité tout en faisant le contraire. C’est très nuisible à l’armée, tout comme c’est néfaste à l’indépendance et à la liberté de la Suisse. Un tel comportement détruit l’essence même de la Suisse, et ce non pas vis-à-vis de l’extérieur seul. La crédibilité vis-à-vis de l’extérieur s’amenuise, mais celle vis-à-vis de l’intérieur aussi. Nous autres Suisses, nous vivons dans un pays très diversifié. Nous nous sommes constitués de différentes cultures. Les uns sympathisent avec celle-ci, les autres avec celle-là. Cela ressort de manière impressionnante du fameux discours de Carl Spitteler aux Confédérés, pendant la Première Guerre mondiale. Il est témoigné que dans les casernes en Suisse romande, on acclamait la France, tandis qu’en Suisse alémanique, on faisait les éloges de l’empereur allemand. Spitteler a alors lancé son appel urgent qui dit: «Hé, nous sommes la Suisse, et elle est neutre, nous ne nous alignons sur aucune partie de cette guerre, nous restons unis en tant que Suisses.» Je pense qu’un tel appel serait à nouveau nécessaire aujourd’hui. Personnellement, on éprouve naturellement de la sympathie pour l’un ou l’autre, mais la Suisse en tant qu’Etat doit rester neutre.
Je pense aussi que la seule chose que nous pouvons offrir au monde, en tant que petit pays, ce sont nos bons offices, c’est la diplomatie, et pour cela, la neutralité est indispensable. La Commission des affaires étrangères suisse au Conseil national a récemment été invitée, à Lausanne, par le Comité olympique international. Ils nous ont dit: «Nous avons notre siège ici en Suisse, parce que vous êtes neutres, parce que d’ici, nous pouvons négocier avec les fédérations sportives de tous les pays du monde.» Il en va de même pour la Croix rouge à Genève. Son siège international se trouve en Suisse précisément parce que nous sommes un pays neutre. Elle a ainsi la possibilité d’aider les deux parties, dans chaque conflit. Face à cela, il me semble qu’aujourd’hui la Suisse officielle met en jeu sa substance. Je pense qu’avec cette politique, nous nuisons énormément à la Genève internationale, car la crédibilité n’est plus là si l’on n’est pas considéré comme neutre par une des deux parties en conflit. C’est ce qui est déterminant, la crédibilité, la réalité, la manière dont on se comporte.
Comment voyez-vous l’importance de l’Initiative sur la neutralité dans le contexte de la stratégie de politique de sécurité du Conseil fédéral?
Cette initiative est décisive. Il est tout à fait clair que la stratégie du Conseil fédéral veuille rompre avec la neutralité. Le problème aujourd’hui est que la Constitution ne définit pas clairement ce qu’est la neutralité. C’est précisément cette lacune que l’initiative sur la neutralité va combler: que la Suisse confirme sa neutralité armée permanente, que nous n’appliquons pas les sanctions de l’UE, que nous ne permettons pas l’accès de troupes étrangères sur le territoire de la Suisse. Il m’importe d’y ajouter quelques mots sur les exercices militaire sous la régie d’alliance militaire qu’ est l’OTAN. Il s’agit d’exercices de guerre qui se déroulent directement à la frontière extérieure de l’OTAN, avec une zone de guerre en plus. La Suisse n’a tout simplement rien à y faire, quel que soient les camps se trouvant en guerre. Un pays neutre n’a rien à faire dans des exercices préparant la guerre. Notre armée doit se concentrer sur l’autodéfense de notre propre pays et sur la protection civile, principes qui sont très appréciés à l’étranger. Nous devons être en mesure de défendre notre propre pays. Et la Suisse ne se défend pas à la manière évoquée ces temps-ci d’un ministre allemand «de la défense» qui a dit: «Notre pays se défend également au Hindou-Kouch.» Quant à nous autres Suisses, nous défendons notre pays dans ses frontières et nulle part ailleurs.
Un autre point préoccupant de cette stratégie évoquée est la soi-disant «lutte contre les activités d’influence et la désinformation». Sous cette étiquette, le Conseil fédéral entame rigoureusement la voie pour orienter l’opinion publique selon lui et surveiller les expressions d’opinion, y compris les programmes scolaires. Nous dirigeons-nous vers une abolition du droit fondamental à la liberté d’expression, à l’instar de l’UE, comme nous le voyons actuellement avec le cas Jacques Baud, ancien officier de l’armée suisse et auteur sérieux?
Malheureusement oui. Je suis choqué par ces projets, car il ne s’agit pas de protéger la liberté d’expression. Il s’agit en fait de désinformation étatique. On joue avec les mots. On nous dit que l’on veut protéger la liberté d’expression. Contre qui? Contre quoi? Jusqu’à présent, je n’ai vu en Suisse aucune désinformation provenant de l’étranger et aucune preuve à cet égard. Et sur la base de ces allégations, on réécrit maintenant les programmes scolaires, on influence les gens, on utilise l’argent public pour orienter les gens dans une certaine direction! Avant, j’aurais dit que c’était le spectre évoqué d’Orwell, mais aujourd’hui, c’est la réalité. Jacques Baud est un citoyen suisse qui a exprimé librement son opinion, et la Suisse ne le protège pas du tout. J’ai même eu l’impression que certaines personnes à Berne ont goûté sa sanction.
Je pense d’ailleurs en effet que nous avons peut-être besoin à nouveau d’une sorte de défense spirituelle nationale dirigée vers nos jeunes, qu’ils effectuent leur service militaire, participent à la démocratie, s’engagent dans des associations, connaissent le système de milice suisse. Mais j’envisage cela tout autrement que le conseiller fédéral Pfister, qui semble avoir totalement fait sienne la cause de l’UE et ainsi celle de l’OTAN. Tout ce qui ne suit pas cette ligne politique relève pour lui de la désinformation, de la propagande étrangère et je ne sais quoi d’autre encore. A mon avis, il faut tout remettre sur ses pieds: c’est avant tout de l’UE-OTAN que déferle une propagande étrangère massive sur nous autres Suisses, tandis que nos concitoyens sont bien placés à continuer à suivre la voie suisse qui a fait ses preuves.
Le Conseil fédéral souhaite adopter cette stratégie après la consultation au cours du second semestre, pour que, ensuite, les deux chambres du Parlement suisse doivent la «traiter sans prendre de décision». Cela signifie-t-il que le Parlement et le peuple n’ont rien à dire sur ce programme?
Nous participons actuellement au programme de formation de l’OTAN dénommée «Individually Tailored Partnership Programme» (Programme de partenariat individuellement adaptée). La décision d’y participer a malheureusement déjà été prise. Le Conseil fédéral en a informé les commissions de politique extérieure, tout en déclarant qu’il s’agissait d’une question de politique étrangère, donc relevant de ses compétences à lui. Il lui suffit de nous consulter, puis il fera ce qui bon lui semble.
Je vois les choses tout autrement. Il s’agit là de mesures d’une portée décisive. L’adhésion à une alliance militaire relève de la décision du peuple et des cantons. La stratégie de sécurité 2026 constitue au moins l’adhésion partielle à une alliance de force. Elle devrait donc être soumise au moins au Parlement et, au minimum, au référendum facultatif. Je pense qu’un référendum serait certainement lancé. Nous devrons déposer une motion au Parlement pour qu’elle soit soumise à un référendum obligatoire ou, à moins facultatif, afin que le peuple ait le dernier mot à dire sur cette question. Mais je pense que le Conseil fédéral craint, là aussi, comme pour les accords avec l’UE, l’opinion du peuple, car la neutralité est heureusement encore très fortement ancrée dans l’ADN des Suisses.
Pourquoi le Conseil fédéral organise-t-il donc une consultation? N’est-ce pas pour que le projet soit ensuite soumis au Parlement et qu’il fasse l’objet d’un référendum?
Dans cette configuration, la consultation me semble être purement fictive, afin que le Conseil fédéral puisse affirmer, le moment donné, que la grande majorité des cantons et toutes les grandes associations partagent son avis, que cela ne pose aucun problème et qu’il se prend pour celui qui soit autorisé d’aller de l’avant. Mais je souhaiterais que l’armée elle-même articule plus décidément sa résistance sur ces projets. Je veux dire, elle compte dans ses rangs des officiers chevronnés et intelligents, et ils voient bien ce qui se prépare. Je me demande pourquoi il n’y a pas plus de résistance au sein du DDPS. Ou bien, tous ceux qui ne sont pas conformes à l’OTAN, ont-ils été écartés entre-temps déjà?
Merci beaucoup, Monsieur le conseiller national, de cet entretien instruisant. •
mw. A tous ceux pensant que la surveillance étatique prévue de l’opinion publique ne sera pas aussi rigoureuse qu’on le laisse entendre, nous recommandons de lire le discours prononcé par Martin Pfister, chef du DDPS, devant les représentants des médias suisses, le 8 janvier 2026.
Le conseiller fédéral Pfister commence son discours à désigner clairement, il est vrai, les pratiques de désinformation dirigée, tendant ainsi un miroir à nos propres médias grand public: «Les auteurs d’activités d’influence veulent manipuler la perception, la pensée et les actions des personnes et des sociétés. […] Leurs méthodes couvrent un large éventail, comme la manipulation de contenus audiovisuels, la décontextualisation d’informations ou le développement de nouveaux ‹récits›.» Mais ce disant, Pfister ne vise guère les grands consortiums médiatiques occidentaux mais avant tout la Russie, lui reprochant, sans preuves tangibles: «La Russie, depuis 2022 en particulier, attaque de plus en plus la Suisse dans le domaine de l’information. Les deux plateformes russes les plus connues, Russia Today et Pravda, diffusent entre 800 et 900 articles par mois en Suisse, qui doivent souvent être qualifiés de désinformation. En mai 2025, des acteurs pro-russes ont diffusé de manière coordonnée sur sept plateformes de réseaux sociaux, dans toutes les langues officielles et en anglais, une vidéo hors contexte provenant de Genève. Ceci montrait que la Suisse serait en proie au chaos, en perte de son statut neutre.»
Pfister, veut-il interdire aux Suisses de consulter les médias russes aussi, copiant le modèle de l’UE dans le cadre de la «Stratégie suisse en matiere de politique de sécurité 2026»? Pour seule raison qu’ils soulignent, ce qui est fait établi dans le monde tout entier (sauf à Berne), que la Suisse a renoncé à sa neutralité en participant aux sanctions UE excessives dirigés contre la Russie et à d’autres Etats? Pfister adhère-t-il au concept que toute personne ne répétant pas sagement le discours dominant serait un «agitateur pro-russe»?
Particulièrement préoccupant: le conseiller fédéral Pfister traite, pour ainsi dire, les représentants des médias présents comme ses fantoches: «Les médias de qualité, avec leurs normes journalistiques élevées, contribuent à limiter l’impact des activités d’influence. [...] Dans cette interaction, vous, en tant qu’éditeurs et créateurs de médias, jouez un rôle décisif. […] Les médias ne sont donc pas seulement le quatrième pouvoir d’une démocratie. Les médias libres font également partie de notre architecture de sécurité.»
De telles déclarations d’un conseiller fédéral suisse sont alarmantes. Le débat de fond et en public entre citoyens défendant des opinions divergentes est une base indispensable à la libre formation de l’opinion démocratique. Si les médias sont transformés en «partie intégrante de l’architecture de sécurité de l’Etat», cela équivaut à une violation grave du droit constitutionnel fondamental à la liberté d’opinion et d’information.
Source: Allocution du conseiller fédéral
Martin Pfister à l’occasion du séminaire de l’Epiphanie de l’association Médias Suisses, du 8.1.2026.
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