La lutte contre le terrorisme doit avoir lieu uniquement sur la base du droit international et en respectant les droits de l’homme

Intervention de la présidente de la République argentine Cristina Fernández de Kirchner devant le Conseil de sécurité de l’ONU le 24 septembre 2014

Je veux tout d’abord saluer toutes les personnes présentes ainsi que Mesdames et Messieurs les représentants qui composent ce Conseil de sécurité: je viens à vous avec des certitudes et des questions, ainsi que pour participer à cette réunion du Conseil et bien sûr approuver la résolution dont nous sommes convenus; et naturellement aussi pour condamner de façon ferme et définitive le terrorisme.
Mon pays, la République argentine, tout comme les Etats-Unis en Amérique du Nord, ont fait partie des pays du continent américain qui ont fait l’objet de sauvages attentats terroristes: en 1992, on a fait sauter l’Ambassade d’Israël à Buenos Aires; en 1994, le siège de l’AMIA [Asociatión Mutual Israelita Argentinia, une centrale de la communauté juive en Argentine, ndlr.].
Partant de là, je me pose de nombreuses questions également, parce qu’avec tout ce qui est arrivé, le phénomène récemment apparu, l’ISIS, encore inconnu l’année précédente, est tel que dès 1994, après les évènements d’Argentine on a dit dans mon pays et dans le monde entier que le responsable de l’explosion de l’AMIA était le Hezbollah; aujourd’hui le Hezbollah est un parti politique officiel au Liban; cependant, en 2006, la Justice de mon pays, suite à la création d’une Unité dirigée par un procureur spécial désigné par le Président Kirchner, a enquêté de façon approfondie sur l’attentat qui s’était produit – je le répète – en 1994. Cette année, cela va faire 20 ans que l’attentat s’est produit, sans que les coupables n’aient pu être jugés bien que l’enquête de ce même procureur ait prouvé, de par le tribunal compétent (2006) que la responsabilité devait être imputer à 8 citoyens iraniens, vivant à Téhéran.
Sur cette base, le Président Kirchner d’abord et celle qui vous parle aujourd’hui ensuite, nous avons demandé, de 2007 à 2012 dans chacune des Assemblées qui se sont tenues ici aux Nations Unies, la coopération de la République islamique de l’Iran afin de pouvoir interroger ces accusés. De plus, nous avons offert des alternatives – comme dans le cas Lockerbie – nous avons proposé que le jugement se tienne dans un troisième pays.
Finalement, en 2012, le chancelier iranien nous a proposé une réunion bilatérale, et partant de là a été formulé un protocole d’accord – en 2013 – pour la coopération judiciaire entre les deux pays avec pour unique objectif la possibilité pour les citoyens iraniens de déposer devant le juge, car dans mon pays, la condamnation ne peut être prononcée en l’absence des prévenus dans le système judiciaire argentin. Ils doivent être interrogés et jugés dans le respect de la Constitution et des droits fondamentaux.
Sur la base de la signature de cet accord, les organisations de la communauté, qui jusqu’ici nous avaient toujours soutenus en Argentine même dans nos revendications de coopérations contre la République islamique de l’Iran, nous ont alors accusés de connivence avec les Iraniens et c’est alors qu’a surgi un doute: quand on nous poussait à réclamer la coopération de l’Etat iranien, était-ce réellement pour parvenir à cette coopération ou bien simplement pour créer un casus belli?
Et dans ce pays aussi, principalement ceux qu’on appelle les fonds vautours, ont formé un formidable lobby auprès du Congrès américain, ce qu’on peut constater sur les sites Web de ces mêmes fonds vautours et sur ceux de la Task Force, où ces gens affichaient ma photo en compagnie d’Ahmadinejad, d’où il semblait ressortir qu’avec l’«Etat terroriste islamique», ainsi dénommé jusqu’à l’année dernière, il était condamnable de tenter de conclure un accord de coopération judiciaire.
Et c’est vraiment avec surprise, mais sans contrariété – oui, avec surprise, parce que rien de ce qui a trait au dialogue ne peut être considéré comme mauvais – que nous avons appris que pendant ce dernier week-end le chef du Département d’Etat des Etats-Unis a eu une entrevue avec son homologue iranien dans un hôtel connu de cette ville, afin d’aborder le problème d’ISIS.
Comme vous le savez, ils [ISIS] sont sunnites et ceux qui gouvernent l’Iran sont chiites. Eux, les Etats-Unis, veulent voir quel degré de coopération ou de progression dans le programme nucléaire peut être atteint. Cependant j’observe et je constate à quel point le discours envers eux est tellement plus amiable et amical alors même que l’année passée, on nous a accusés de les avoir seulement approchés ou encore d’avoir parlé avec ces «terroristes» iraniens. Pour moi, le dialogue est une bonne chose et j’y suis préparée; je crois que le dialogue est toujours bon entre les nations.
Mais les questions que je me pose touchent à cet attentat de 1994, ainsi qu’à celui d’Al Qaeda sur les Tours Jumelles, mis au point et exécuté par Oussama ben Laden, qui lui-même n’a pas surgi comme un champignon après la pluie. Oussama ben Laden a été entraîné, ainsi que les talibans, pour contrer la Russie pendant la guerre froide en Afghanistan, cet étrange pays dont seul Alexandre le Grand a pu sortir vivant, comme je le dis. Maintenant, la vraie question est de savoir également d’où a surgi le fameux Printemps arabe, dans lequel tout le monde était apparemment combattant pour la paix, «Freedom Fighters», etc., ce Printemps arabe qui allait donner naissance à de nouvelles démocraties et dont le résultat a été que la plupart des «combattants pour la paix» se sont révélés être des fondamentalistes, qu’alors ils ont reçu un entrainement militaire et qu’aujourd’hui, ils combattent dans les rangs de l’ISIS et recrutent des jeunes.
Je le souligne, tout comme la note de couleur qui m’a été attribuée par l’ISIS: une enquête menée par la justice de mon pays a mis en évidence une menace portée par l’ISIS sur ma personne. Je ne crois pas vraiment que l’ISIS s’intéresse à la présidente de la République argentine, sincèrement je n’y crois pas. Les raisons de ces menaces et leurs projets d’attentats contre moi reposent sur mon amitié avec le Pape François et le fait que je reconnaisse et défende l’existence de deux Etats: l’Etat palestinien et l’Etat d’Israël afin qu’ils puissent vivre ensemble dans la paix.
J’ai noté, ici, certaines questions qui me viennent à l’esprit, parce qu’en même temps, dans l’intervalle, Saddam Hussein est apparu en Irak avec des armes chimiques. On a livré une bataille, puis Saddam Hussein a finalement été anéanti et tout de suite après la situation en Irak est devenue de plus en plus compliquée. C’est comme si le monde lui-même devenait de plus en plus compliqué et que le scénario que nous avions l’année passée, où il semblait que le plus important c’était l’Iran et sa menace nucléaire, a déjà perdu sa raison d’être. Maintenant la menace c’est l’ISIS, de nouveaux terroristes dont nous ne savons pas qui leur achète le pétrole, qui leur vend les armes, qui les a entraînés, mais qui, c’est sûr, possèdent évidemment des ressources économiques, reçoivent des fournitures militaires et des armes et ont des moyens de communication sophistiqués, ce qui m’amène à poser des questions sur ce qui se passe réellement et sur ce que nous faisons fondamentalement pour combattre efficacement le terrorisme; parce qu’évidemment la réponse militaire, puisqu’il est évident qu’il faut faire front contre l’agression, sans aucun doute personne ne la remet en question, il est clair que la forme sous laquelle on combat le terrorisme n’est pas adéquate parce que chaque fois, elle engendre de nouvelles complications, chaque fois elle génère plus de groupuscules terroristes, chaque fois ils sont plus violents, chaque fois ils disposent de plus de puissance.
La logique indique que si j’observe une méthodologie déterminée pour combattre un problème et que ce problème, au lieu de disparaître ou de diminuer, augmente et s’aggrave, je dois au moins réviser la méthodologie et les méthodes que j’utilise parce que quelque chose ne marche pas bien. Je ne dis pas que je connaisse la vérité à propos de ce qu’il faut faire. Je ne dis pas que j’ai de certitude absolue sur la façon de la faire mais ce que je sais, c’est qu’il y a dans mon pays un vieux dicton qui dit que la seule chose que l’on ne peut pas faire avec les cannibales, c’est de les manger. Et il me semble que le plus important consiste pour nous à comprendre la logique du terrorisme. C’est d’obtenir de notre part une réaction exactement symétrique à la leur, en violence comme en agressivité, afin d’établir une sorte de «décompte sanguinaire» permanent pour que chaque mort soit compensé par deux nouvelles recrues, et si celles-là disparaissent, il en viendra trois, et quatre si ces trois-là sont tuées – c’est ça, une effusion de sang permanente.
Et cela se passe, en outre, dans un cadre comme celui du Moyen-Orient, où l’Etat palestinien n’est toujours pas reconnu officiellement, où nous avons vu l’usage disproportionné de la force contre les populations civiles en Palestine, nous n’avons cependant vu disparaître aucun des leaders qui jetaient de l’huile sur le feu de part ou d’autre. Bien au contraire, nous avons vu mourir des enfants, des femmes et des vieillards innocents. Et à chaque fois, cela alimente les groupuscules terroristes de plus belle.
Pour cette raison je dis – au-delà de cette Résolution que nous approuvons, à laquelle nous coopérons, que nous soutenons sincèrement – qu’il serait totalement faux, complètement cynique de venir ici vous déclarer que nous sommes certains que cette méthode va fonctionner. Il me semble que la situation au Moyen-Orient tend à se compliquer de façon dramatique.
De plus, en tant que membre de G-20 l’année passée à Saint-Pétersbourg – ce n’est pas si lointain, c’était en novembre, si je me souviens bien, il y a donc moins d’un an – le grand Satan était le gouvernement syrien et ses adversaires étaient les «combattants pour la paix». Bon, depuis on a découvert que plusieurs de ces «combattants pour la paix» font maintenant partie de l’ISIS. Mais alors: qui étaient-ils, ceux qui soutenaient les forces de l’opposition, qui leur livraient des armes?
Je crois donc qu’on devrait repenser un tas de choses, surtout ceux qui sont bien informés, beaucoup mieux informés que moi en tant que présidente de la République argentine. Comme vous le savez, mon pays ne produit pas d’armes, il ne vend pas d’armes, bien au contraire, nous devons acheter du pétrole parce que nous manquons de sources d’énergie même si nous possédons de grands gisements qui à l’avenir peuvent nous transformer en grands fournisseurs … et voilà que je ne sais plus si je dois me réjouir en disant cela parce que tous les pays producteurs de gaz et de pétrole ont aussi de grands problèmes. Mais ce qui est sûr, c’est que notre pays n’est pas un marchand d’armes mais un pays qui achète son énergie, un pays qui n’a pas accès à l’information, en tout cas pas comme les grandes puissances.
Cependant la plupart du temps, je crois que, en plus de l’accès brut à une information donnée, il faut aussi appréhender le fonctionnement de chaque type de société et de chaque peuple afin de déterminer quels sont les instruments les plus appropriés à une véritable lutte contre le terrorisme. Parce qu’il n’est pas totalement exclu que l’année qui vient, en 2015, l’ISIS ait disparu et qu’un autre groupuscule avec un nom bizarre ait pris sa place, avec des comportements encore plus virulents et violents et que, bon, nous n’aurions fait en fin de compte que le renforcer.
En conclusion, Monsieur le Président – ne vous inquiétez pas, j’ai bientôt fini – je crois aussi que la question fondamentale dans cette lutte est le respect des droits de l’homme.
Et nous savons pourquoi nous pouvons le dire. Nous pouvons le dire parce que nous sommes un pays qui a subi un génocide sans précédent, une dictature sans précédente et qui malgré cela a instauré une justice sans précédents; nous n’avons pas eu besoin de recourir à un genre de Tribunal de Nuremberg, pas eu besoin de juger les dictateurs au Tribunal de La Haye, c’est l’Argentine elle-même, c’est notre propre système judiciaire qui a jugé et condamné les responsables, y compris ceux qui étaient coupables de la mort de citoyens et citoyennes français, comme les religieuses françaises ou les citoyennes suédoises disparues.
C’est pour cela que nous croyons que nous avons le droit de parler de la nécessité d’un combat réalisé dans un cadre juridique et dans le respect des droits de l’homme, qui doivent être soigneusement garantis pour ne pas nourrir le monstre une fois de plus.
Monsieur le Président, je vous remercie.    •

Source: www.cfkargentina.com/discurso-de-cristina-fernandez-de-kirchner-en-el-consejo-de-seguridad-de-la-onu
(Traduction de l’espagnol par Horizons et débats)