«Le peuple suisse veut une agriculture autonome»

La limitation des importations pourrait revigorer l’agriculture et l’économie nationale dans les pays en voie de développement

Interview de Rudolf Joder, conseiller national

Horizons et débats: Le Conseil fédéral est en train de ficeler un contre-projet à l’initiative pour la sécurité alimentaire. Est-ce que ce contre-projet est une alternative sérieuse à discuter?

Rudolf Joder: Le Conseil fédéral a annoncé un contre-projet dont le contenu n’est cependant pas encore connu. Pour moi, il n’est pas question d’un contre-projet à l’initiative pour la sécurité alimentaire, déposée cet été avec 150?000 signatures en moins de quatre mois, car cette initiative a pour but d’assurer un taux de sécurité alimentaire élevé, de garantir la bonne qualité des produits agricoles, de maintenir suffisamment de réserves de terres arables pour l’agriculture, de faire baisser les coûts en réduisant le temps investi dans les travaux administratifs qui ont fortement augmentés avec les nouvelles ordonnances d’applications et de permettre plus de sécurité de planification afin que l’agriculteur puisse orienter son activité comme entrepreneur. Ce que le Conseil fédéral laisse entendre sur le contre-projet dans son communiqué de presse est à mon avis très contradictoire. L’Office fédéral de l’agriculture semble vouloir ancrer d’avantage le libre-échange agricole dans la Constitution.

C’est-a-dire que le Conseil fédéral voit la sécurité alimentaire garantie en renforçant la voie du libre-échange agricole.

C’est exact, le conseiller fédéral Schneider-Ammann l’a déjà déclaré en disant que l’agriculture suisse n’était qu’une partie de la sécurité alimentaire, vu qu’elle est reliée à un système alimentaire mondial donc cela veut dire que beaucoup de produits agricoles bon marché devront être importés de l’étranger. Alors là, l’initiative pour la sécurité alimentaire s’y oppose totalement. J’aurais souhaité à l’époque qu’on introduise un paragraphe restreignant le libre-échange dans le texte de l’initiative pour la sécurité alimentaire. Malheureusement, l’Union suisse des paysans l’avait refusé, raison pour laquelle j’ai lancé une initiative parlementaire demandant lors d’accords de libre-échange une importation limitée de produits agricoles venant de l’étranger.

La Constitution stipule déjà aujourd’hui, que la politique agricole doit assurer la sécurité alimentaire de la population. Pourquoi faut-il encore une initiative qui le fixe encore une fois?

L’initiative demande explicitement les cinq points mentionnés ci-dessus. Nous aurions alors une clause sur la protection de la surface agricole arable, une sur la qualité des produits agricoles, une autre sur la baisse des travaux administratifs et le renforcement de la sécurité en matière de planification et pour finir une clause exigeant explicitement qu’on produise autant que possible d’aliments en Suisse. Dans la Constitution en vigueur ce n’est pas ancré sous cette forme. De cette façon un taux d’autosuffisance élevé pourrait être atteint, aujourd’hui, il se situe à 50%. Le but de l’initiative est d’empêcher que le taux d’autosuffisance alimentaire ne diminue davantage.

Avec la PA 14-17 cela ne sera pas le cas. Est-ce qu’elle ne contribue pas à la sécurité alimentaire?

Non, pas du tout! C’est pour cette raison que nous avons tout essayé pour lancer un référendum. Nous avons échoué de peu, parce que ni l’Union suisse des paysans, ni une autre organisation agricole, ni aucun parti ne nous ont soutenus. C’est très regrettable car c’était une faute grave qui ne peut être réparée que très difficilement. Avec la PA 14-17 on a introduit une nouvelle politique agricole, on voulait mettre l’accent sur l’écologie et la qualité du paysage au détriment de la production agricole. Lorsqu’on voit actuellement que les deniers publics sont gaspillés pour des bêtises au nom de ladite qualité du paysage, on se rend compte que cette politique va dans une direction totalement éronnée. On dépense de l’argent pour des projets tout à fait insensés et inutiles qui n’apportent pas de plus-value.

De quoi s’agit-il?

Il y a des contributions pour des tas de fumier tressés, pour des calvaires, pour des palissades, pour des potagers spécialement bien soignés, pour des ballots de foin ordonnés, mais voyons tout cela va de soi et n’a rien à voir avec une revalorisation durable du paysage. C’est une utilisation détournée des deniers et des fonds publics qui ne contribuent pas à ce que l’agriculture soit mieux assurée. Car l’avenir de l’agriculture se définit par la production et non par l’inaction.

Bien que la Politique agricole 14-17 soit déjà en train d’être mise en œuvre on supprime des moyens sans urgence. Pourquoi?

On veut accélerer davantage la réduction de l’agriculture. La politique du Conseil fédéral et de l’Office fédéral de l’agriculture devient de plus en plus nette et évidente. Elle consiste en l’ouverture des marchés pour réaliser intégralement le libre-échange agricole. On veut s’éloigner de la production vers une écologisation et un jardinage paysagiste pour réduire dans un deuxième temps les subventions en faveur des paysagistes. Ainsi on augmente la pression sur l’agriculture, on continue la politique d’étau et accélère par conséquence la disparition des exploitations agricoles. Depuis l’an 2000 nous avons perdu plus de 13?000 exploitations agricoles et 40?000 emplois. Apparemment, ce n’est pas encore assez. Cette politique est complètement éronnée. Il s’avérera à moyen terme que nous commettons actuellement une très grave erreur avec cette politique agricole. Car reconstruire plus tard une agriculture autonome coûtera bien des efforts. La situation internationale peut changer très vite. Lorsqu’un pays n’est plus en mesure de
se nourrir lui-même il est complètement dépendant de son entourage politique et facilement sujet au chantage. Tout cela est inquiétant.

Et maintenant on devrait encore diminuer le budget pour l’agriculture?

C’est le deuxième aspect. On mène actuellement un duel politique avec les diminutions du budget pour l’année prochaine de plus de 100 millions de payments directs: agriculture contre politique du développement. C’est absolument absurde et incompréhensible. Avec une politique agricole autonome et la limitation des importations, on pourrait en même temps fortifier l’agriculture et l’économie nationale dans les pays en voie de développement et leur éviter ainsi les importations bon marché de nations industrialisées qui détruisent tout dans ces pays. Sous cet aspect, aussi bien les coupes que les débats budgétaires sont complètement absurdes.

Si j’ai bien compris, la renommée des paysans est mise en cause, car on les rend responsables de la coupe budgétaire dans le domaine de l’aide au développement?

C’est juste. En plus, cela met en question la sécurité de planification pour l’agriculture. Comment un agriculteur-entrepreneur peut-il gérer raisonnablement son exploitation sans savoir combien de payments directs il recevra l’année suivante? Cela entrave sa liberté d’entrepreneur, il ne peut rien décider à moyen terme, s’il ne sait pas quel sera le montant de son revenu concernant les payments directs. C’est pourquoi nous avons exigé avec notre initiative pour la sécurité alimentaire que la sécurité de planification soit renforcée. En outre, étant donné le budget fédéral de plus de 60 milliards, il est bien bizarre qu’on veuille juste faire des économies de 100 millions de francs dans l’agriculture. C’est délibéré, c’est voulu et ciblé.
L’agriculture suisse correspond pourtant hautement aux resultats scientifiques du Rapport mondial sur l’agriculture qui a reconnu les petites exploitations agricoles familiales comme étant l’avenir de l’agriculture. La politique agricole du Conseil fédéral vise autre chose, à savoir quelques grandes exploitations et le libre-échange. Cette politique causera encore de grands dommages dans les pays en voie de développement, car on n’encourage pas les petits paysans mais l’industrie agricole qui, de toute évidence, n’est pas en mesure de nourrir suffisamment l’humanité.
Ajoutons de longs transports liés au libre-échange international qui aggravent la pollution de l’environnement. Les denrées alimentaires devraient – et c’est un principe que je soutiens – être produits là où vit la population qui les consomme. C’est une différence essentielle par rapport à la production industrielle, mais le Conseil fédéral ne fait pas cette distinction. La production industrielle peut certes être basée sur la répartition du travail, mais pour la culture de céréales, de sucre ou de pommes de terre ou bien aussi dans la production de viande, cela n’a aucun sens. On le voit aussi dans l’accord de libre-échange avec la Chine. Pourquoi faut-il absolument importer de la viande de poulets et de lapins de Chine? C’est complètement insensé. La production et même de meilleure qualité n’est-elle pas possible à proximité?

Ces thèmes devraient avant tout intéresser la gauche; elle montre cependant toujours des sympathies étonnantes pour le libre-échange.

Ces derniers temps cela a changé. J’ai par deux fois vécu que des interventions parlementaires pour la restriction du libre-échange agricole, respectivement pour des réglementations pour restreindre l’importation de produits agricoles en Suisse ont passé au Conseil national, j’insiste, au Conseil national, mais malheureusement pas au Conseil des Etats.
C’était une alliance de droite qui voulaient une production autonome des paysans-entrepreneurs, une alliance de gauche qui voulaient que les pays en voie de développement puissent cultiver leur produits sur place et que les marchés ne soient pas détruits par des produits bon marché importés et les Verts qui s’opposent à la pollution élevée produite par les transports autour du monde des biens produits à l’étranger. Cela a réussi deux fois mais jusqu’à présent malheureusement seulement au Conseil national.

Il serait important qu’une approche différente, encourageant les produits indigènes, s’impose en matière de la nourriture et de l’approvisionnement de la population …

… oui, et l’initiative pour la sécurité alimentaire y contribuera de manière importante et représente le dernier moyen. C’est pourquoi nous nous sommes engagés. Cette initiative doit impérativement être présentée au peuple. Je m’oppose clairement à un retrait de l’initiative, car elle est bien formulée et contient des aspects essentiels pour une future politique agricole. Si le Conseil fédéral veut édulcorer cette initiative en lançant un contre-projet, comme annoncé dans son communiqué de presse, il s’agit d’une trahison de l’agriculture et de la population. Il n’y a pas d’autre mot! Ce serait totalement incompréhensible. Nous avons lancé cette initiative à très large échelle. Elle est largement soutenue par la population. Ce n’est encore jamais arrivé, tant de signatures en si peu de temps. En principe nous aurions pu récolter des signatures encore pendant 14 mois et nous aurions eu encore plus de signatures. Le peuple suisse veut une agriculture qui soit autonome et productive. J’en suis absolument convaincu. Pour cette raison, je voudrais encore faire appel à l’Union suisse des paysans de ne pas perdre le nord et de s’en tenir à l’initiative.

Monsieur le Conseiller national, nous vous remercions de cet entretien.     •

(Interview réalisée par Thomas Kaiser)