La Suisse neutre a besoin de Forces aériennes opérationnelles

Oui à la Loi sur le fonds Gripen

Interview du conseiller national Jakob Büchler

thk. Dans deux mois, les citoyens suisses auront l’occasion de voter sur l’achat d’un nouvel avion de combat, le Gripen. Pour que les Forces aériennes suisses puissent remplir leur mandat constitutionnel et soient équipées pour réagir aux exigences de notre époque, elle a urgemment besoin d’un nouvel avion de combat.
Le développement actuel à l’est de l’Europe montre que rien n’est gravé dans la pierre pour l’éternité et que des changements de situations politiques peuvent survenir très rapidement, également à l’ouest de l’Europe et suite à cela dans le voisinage direct de notre pays.
Dans l’interview ci-dessous, Jakob Büchler, conseiller national et spécialiste parlementaire des questions sécuritaires, explique entre autre pourquoi il est si important d’acquérir un nouvel avion de combat et pourquoi le Saab-Gripen E est le meilleur avion pour notre pays.

Horizons et débats: Pourquoi la Suisse a-t-elle besoin d’un nouvel avion de combat et pourquoi le Gripen?

Jakob Büchler: Nous avons besoin du Gripen pour pouvoir maintenir la sécurité dans l’espace aérien suisse pour les 20 prochaines années. Nous n’aurons plus que les 32 F/A18 après avoir retiré de la circulation les 54 Tiger. Avec les 32 F/A18 nous ne serons plus en mesure de maintenir la souveraineté aérienne en tant qu’Etat neutre dans des situations exceptionnelles. Avec les 32 F/A18 et 22 Gripen E nous aurons 54 avions de combat en service. Le Gripen est la bonne solution car, en ce qui concerne le rapport qualité-prix, il est le meilleur. Il remplit les fonctions qu’il doit remplir pour la Suisse et pour cette raison, c’est absolument judicieux est nécessaire d’acquérir cet avion de combat maintenant.

Certaines personnes affirment qu’il n’y aurait qu’à réviser et revaloriser le Tiger, pour qu’on puisse continuer à s’en servir sans problème.

Nous avons examiné cette possibilité très tôt déjà. Moderniser le Tiger cela correspondrait à sortir le moteur boxer d’une VW coccinelle et d’y introduire un moteur Mercedes moderne. D’abord l’espace nécessaire pour un nouveau réacteur n’est pas à disposition. Le Tiger est toujours capable de voler, il le prouve jusqu’à aujourd’hui, mais ce qu’il faudrait remplacer ce sont les systèmes de radar et de communication ainsi que l’armement. Le résultat de tout cela ne serait que du rafistolage, qui coûterait finalement beaucoup plus cher et qui n’apporterait quand-même pas toujours le rendement nécessaire. Nous aurions un vieux châssis et une vieille carrosserie dans lesquels on ne pourrait pas installer les nouvelles pièces faute de place.

Un autre argument souvent entendu, curieusement par ceux qui veulent abolir l’armée, c’est que le Gripen n’a qu’un seul réacteur et que cela poserait des problèmes de sécurité.

Ce sont des affirmations gratuites de personnes qui n’ont aucune notion de la technique. J’ai discuté cette question à maintes reprises avec divers pilotes de chasse et tous ont affirmé clairement que jusqu’à présent aucun avion de combat ne s’est écrasé suite à un dommage du réacteur. Ils ont une grande durée de maintien en l’air et si jamais un réacteur venait à lâcher, le pilote pourrait toujours, en cas d’urgence, se sauver en actionnant son siège éjectable. L’affirmation qu’un biréacteur offre plus de sécurité est une affirmation erronée.
Il y a d’autres pays tels le Brésil ou naturellement la Suède elle-même qui utilisent le Gripen. Ce sont des arguments des opposants qui manquent de base réelle et ne peuvent convaincre, parce qu’ils sont avancés par des personnes qui, dit entre nous, n’en savent rien du tout.

A quel point, le financement est-il supportable pour notre pays?

Etant donné qu’il n’y pas de réels arguments contre cet avion, on avance souvent la question des finances. C’est un pseudo-argument sans aucun fondement. En analysant la Loi sur le fonds Gripen, nous déposons chaque année 300 millions dans le fonds Gripen. C’est 0,5% du budget total de la Confédération. S’y ajoute que le financement se fait dans le cadre du budget du DDPS et lorsque nous aurons, à partir de 2016, les 5 milliards par an pour l’armée, pour lesquels je me suis toujours engagé, nous pourrons les financer entièrement avec les moyens du budget de la défense. L’argument que ces avions sont trop chers et que nous ne pouvons pas nous les offrir est vraiment dénué de tout fondement.

Quel est l’impact stratégique du Gripen? Y aurait-il éventuellement d’autres systèmes qui seraient moins onéreux et qui pourraient servir à cette tâche?

Les Forces aériennes suisses ont différentes tâches. D’abord, c’est la défense de l’espace aérien. On ne peut le faire qu’avec un avion de combat, un drone serait beaucoup trop lent. Un drone est adéquat pour la reconnaissance aérienne. Si l’on voulait introduire un système de drones à l’instar des Etats-Unis, cela coûterait des milliards et ce ne serait nullement adapté à notre petit pays. Il faudrait complètement changer le système de défense car les drones doivent être dirigés du sol et il faudrait installer des stations adéquates. En outre, ces drones sont partiellement dirigés par satellite, ce qui demanderait un investissement immense que nous ne pourrions financer. S’y ajoute que les interventions de police de l’air ne peuvent être réalisées avec les drones. Un avion sans équipage ne peut pas accompagner un avion de ligne. Du point de vue de la sécurité ce serait irresponsable. L’engagement de police de l’air est une autre tâche importante des Forces aériennes. De telles interventions ne peuvent être entreprises qu’avec un avion de combat, un hélicoptère serait trop lent, tout comme le drone. Il faut également savoir que nous effectuons au moins une intervention de police de l’air par jour. Nous avons un trafic aérien très animé, plus de 2500 avions traversent notre espace aérien par jour. C’est un trafic très dense. Ce que fait la police sur l’autoroute ou dans les villages doit aussi être fait dans l’espace aérien, c’est-à-dire assurer la paix et l’ordre. C’est la tâche des Forces aériennes, qui pourrait le faire sinon? C’est pour cela que nous avons besoin de nos avions de combat.

Comment s’imaginer une telle intervention?

Une intervention de police de l’air est annoncée au pilote par radio. On lui dit, par exemple, que le vol numéro 123 a besoin d’un accompagnement parce qu’il y un diplomate dans l’avion. Alors on vole vers cet avion et fait escorte. Un avion de combat vole devant et l’autre derrière. Lorsqu’un conseiller fédéral ou un ministre est en route, nous faisons également de telles interventions. Cela s’appelle l’accompagnement de sécurité. C’est une protection pour la personne qui est dans l’avion accompagné. Ce sont des interventions de routine. Puis, il y en a pour des avions ayant des problèmes de radio ou de navigation et ne sachant plus où ils se trouvent à un certain moment, ou qui ont déjà perdu leur voie aérienne. Il faut les aider, c’est aussi une tâche pour les Forces aériennes. Avec 2500 mouvements quotidiens dans notre espace aérien, il y a assez souvent des avions avec des problèmes techniques ou électroniques qu’il faut aider.

Ce serait en quelque sorte le TCS de l’air.

Oui, on pourrait le dire ainsi. Mais il y a bien sûr également des événements plus graves tels des détournements d’avions ou des menaces suite à des vols sur des voies non définies. En cas d’urgence, il faut aussi pouvoir forcer un avion à l’atterrissage, ce qui est également une mission des Forces aériennes. Dernièrement, notre Commission de politique de sécurité (CPS) a pu assister à un exercice qui avait justement traité un tel cas. Donc les pilotes s’entraînent très concrètement pour de tels scénarios.

Cela concerne quelles sortes d’avions?

Des avions qui ne se sont pas annoncés ou qui ne s’identifient pas, qui ont donc pénétré illégalement dans l’espace aérien suisse, ou lors de détournements d’avions.

Quelles prestations le Gripen apporte-t-il dans le cadre de la défense?

Avec l’ancien Mirage nous étions parfaitement capables de couvrir la reconnaissance aérienne qui est d’importance capitale. Depuis que nous n’avons plus cet avion suite à son âge, cela nous manque. Dans le cadre de la défense, le Gripen a clairement la tâche de prendre en charge cette reconnaissance aérienne. Le F/A18 n’a pas assez de capacités dans ce domaine. C’est une tâche très importante. On ne peut pas intervenir militairement quelque part au sol, si l’on ne sait pas ce qui s’y passe. Il nous le faut également pour la défense aérienne, donc pour le combat aérien classique. Il peut aussi attaquer des objectifs au sol, ce qui permet un soutien direct pour l’armée. C’est une raison très importante, car nous avons fortement réduit notre artillerie. Il ne s’agit pas de bombardements généralisés mais de combattre des objectifs au sol et cela le Gripen peut parfaitement le faire.

Outre les raisons militaires, y a-t-il également des raisons politiques?

La Suisse est un Etat neutre. Nous avons besoin d’une armée qui soit prête à intervenir tant au sol que dans l’espace aérien. Si nous voulons maintenir cela durant les prochains 30 ans, il nous faut les 22 Gripen. Nous ne pouvons nous appuyer sur aucune alliance défensive. En tant que pays neutre, nous devons tout faire nous-mêmes. C’est pourquoi nous avons besoin d’une armée de l’air opérationnelle. La Constitution fédérale exige également que nous protégions notre pays et notre souveraineté à l’aide de l’armée. Elle défend le peuple et le pays également dans l’air.

Cela veut dire que le Gripen représente une partie importante de notre défense nationale.

Oui c’est ça. Il augmente la capacité de défense de notre pays. Si nous ne sommes plus capables de défendre l’espace aérien, alors nous avons un vide. Quelque chose de décisif manque, et cela n’est pas acceptable.

Pourquoi a-t-on choisi le Gripen?

Comparé aux deux autres types d’avions que nous avons évalués, le Gripen est l’avion qui remplit le mieux les tâches dont nous venons de parler. Le rapport qualité–prix est bon. L’achat, c’est une chose, les frais d’exploitation en sont une autre. Le Rafale français et l’Eurofighter ont des frais d’exploitation massivement plus élevés. Le reproche affirmant que c’est un avion en papier n’est aucunement justifié. Nous avons testé le Gripen C/D et nous aurons le Gripen E qui sera encore plus développé au niveau technique. Avec le F/A18 c’était un peu la même chose. Cet avion a constamment été développé au cours des années. On l’a modernisé et on a renforcé les réacteurs. Si nous n’achetons pas le Gripen maintenant, nous aurons un problème bien plus grand en 2030. Alors le F/A18 aura pris de l’âge et nous devrons renouveler toutes nos Forces aériennes à la fois. Cela représentera d’énormes coûts.

Le nombre d’environ 50 machines sera-t-il suffisant pour garantir notre sécurité?

On prévoit d’acheter 22 Gripen, cela représente exactement deux escadrilles d’avions, chacune comportant 11 machines. C’est-à-dire qu’aux 3 escadrilles de F/A18 s’ajouteront deux autres. Dans des situations extrêmes, nous pourrions, avec ce nombre, rester en l’air de manière permanente pendant 5 à 6 semaines. Actuellement, nous ne le pouvons pas. Le Tiger peut bien voler la nuit, mais il ne voit rien. Par mauvais temps, il reste au hangar. Le Tiger sera retiré de la circulation en 2016, car il ne sert plus à rien. Nous ne pouvons pas défendre notre pays que par beau temps et prier l’ennemi de ne pas nous attaquer par mauvais temps. Le Tiger a tout simplement fait son temps. Nous avons acheté le Tiger en 1980, c’était l’époque des machines à écrire à boules Hermes et maintenant, on nous demande de la brancher sur un ordinateur moderne? C’est impossible, cela ne peut pas fonctionner. Si nous voulons défendre la liberté et la sécurité, la neutralité et la souveraineté de notre Etat, il faut soutenir l’achat du Gripen. Tout autre chose serait irresponsable.

Monsieur le Conseiller national, nous vous remercions de cet entretien.    •

 (Interview réalisé par Thomas Kaiser)