«Lehrplan 21 – d’incroyables réformes seront cimentées»

«Introduire en catimini une nouvelle réforme fondamentale, le constructivisme »

Interview de Verena Herzog, conseillère nationale

Le Plan d’études 21 offrira aux citoyen­nes et citoyens l’occasion d’en débattre, ceci d’autant plus que le grand nombre d’initiatives exigent un large débat public. L’élaboration de ce plan d’études a été entamée sans nécessité et sans légitimation démocratique. Ce plan d’études monstrueux qui chamboulerait l’école de manière fondamentale ne se justifie ni pédagogiquement ni pour des raisons de politique scolaire. Il s’agit d’un changement de paradigme.
Dans l’interview ci-après la politicienne en matière scolaire et conseillère nationale UDC Verena Herzog prend en détail position par rapport à l’impact et aux répercussions du Plan d’études 21.

Horizons et débats: Quel est le mandat de l’école publique dans notre démocratie directe?

Verena Herzog: L’école publique a la tâche de donner aux enfants une base solide dans les connaissances et aptitudes fondamentales. Ce sont d’un côté les matières purement cognitives telles les maths, la langue maternelle et les sciences dont le savoir pourra plus tard être appliqué, et de l’autre côté les matières artistiques et les aptitudes artisanales qui doivent être encouragées et soignées. Pour moi, la transmission des valeurs est également essentielle, elle risque de disparaître dans notre société, alors qu’elle est de grande importance pour la vie toute entière des hommes. La joie au travail et à la compétition, la minutie, l’exactitude et la persévérance en font partie. Il faut réserver assez de temps pour persévérer dans la répétition. Les résultats doivent être évalués et notés. L’évaluation des performances des élèves doit être compréhensibles pour les maîtres d’apprentissage. En outre, l’école doit aussi contribuer à faire de nos enfants des citoyennes et citoyens conscients de leur place à prendre dans l’organisation active de notre démocratie directe.

Est-ce que le Plan d’études 21 remplit ces exigences d’une culture générale?

Non, il ne les remplit en aucun cas. J’attends d’un plan d’études des objectifs annuels élémentaires et contraignants dans les matières principales. Le nombre d’objectifs des niveaux contraignants est toujours trop élevé, malgré le soi-disant remaniement du Plan d’études 21. Par son orientation radicale vers les compétences il dépasse largement la limite. Il reste trop peu de temps pour donner aux élèves une formation de base dont ils comprennent et savent appliquer les contenus, alors on «traitera» à la va-vite le plus de compétences possibles. Un plan d’études devrait être dans la main du professeur un outil praticable c’est-à-dire être appliqué et créer de la transparence pour parents et élèves.
En outre, le Plan d’études 21 ne cimente pas seulement d’incroyables réformes telle l’intégration complète de tous les enfants dans la classe régulière mais introduit également en catimini une nouvelle réforme fondamentale, le constructivisme. Par la primauté problématique des compétences sur les connaissances et l’interchangeabilité des contenus de formation, le Plan d’études 21 crée sur une base douteuse un système très complexe. Ce plan d’études engage une réforme scolaire dotée, sur le plan substantiel et financier, d’un haut facteur de risque. Aucun mandat n’a été donné pour cela. La transmission du savoir jusqu’à présent bien précise par le professeur devra disparaître. L’énergie, que les professeurs pourraient bien investir dans les cours et le travail avec les enfants, sera absorbée dans des formations continues supplémentaires pour acquérir la nouvelle philosophie d’enseignement et d’apprentissage. Le sac à dos des écoliers ne se remplira pourtant d’aucun microgramme!

Quel serait pour vous un pilier important de l’enseignement?

Pour moi la colonne vertébrale d’une bonne école est le professeur qui dirige les enfants et la classe. L’école publique suisse doit sa qualité internationalement reconnue au professeur de classe qui évalue non seulement les élèves en particulier mais aussi la classe entière. C’est lui qui connaît le mieux le potentiel de développement de ses élèves parce qu’il les enseigne lui-même au niveau primaire dans la plupart des matières. Il connaît ainsi les côtés forts et les côtés faibles des élèves. Il est en mesure de les promouvoir dans leurs côtés forts et apprennent grâce à eux à compenser et à surmonter leurs faiblesses et à développer une motivation optimale – une expérience indispensable pour réussir dans leur vie future privée et professionnelle.
Par le constructivisme et l’orientation vers les compétences on donne la priorité à une forme d’école où le professeur de classe est plus ou moins supprimé et remplacé par des pures accoompagnateurs d’apprentissage. Surtout les élèves les plus faibles sont laissés pour tels par ce système. Si les enfants doivent découvrir eux-mêmes ce qui est à tel ou tel moment important à apprendre, et cela sans directives ni encadrement par le professeur de classe, cela mène à une immense baisse du niveau de formation. Des accompagnateurs d’apprentissage à l’école publique sont une approche complètement fausse au dépends des enfants.

Le but du Plan d’études 21 serait d’augmenter l’égalité des chances …

… non, le contraire est le cas. Pour une égalité des chances il faudrait des objectifs clairement définis que l’enfant devrait atteindre et un encadrement le plus proche possible par l’enseignant de classe. C’était depuis toujours la tâche de l’enseignant d’accompagner les enfants dans la situation dans laquelle ils se trouvent. Pourtant cela a également ses limites. Il n’est pas concevable qu’on établisse un programme individuel pour chaque enfant. Il est décisif de prendre en considération les phases de développement des enfants. Au niveau primaire, l’attention devrait porter non seulement sur les matières de base mais aussi sur la motricité générale et spéciale, afin de faire développer les aptitudes artisanales et de réveiller la curiosité des enfants.

L’apprentissage multi-âges propagé comme progressiste fait-il la même fausse route que l’orientation vers les compétences?

La notion apprentissage multi-âges est trompeuse. Elle ne désigne pas l’école unique au sens classique du terme où une seule classe est répartie en classes d’âge, mais les cours individualisés indépendamment de l’âge dans un seul groupe, donc avec des enfants de différents âges et niveaux de performance. Ce genre d’enseignement exige un immense travail supplémentaire de l’enseignant et en demande trop à tous ces élèves qui de toute façon ont de grands problèmes à se concentrer. L’enfant handicapé, lui, est complètement perdu et n’a aucune chance de suivre dans la classe. C’est une catastrophe pour l’estime de soi de l’enfant. C’était la raison d’avoir introduit l’enseignement des groupes du même âge! L’apprentissage multi-âge signifie donc un pas énorme en arrière.

Vous venez de dire plus haut que de mauvaises réformes déjà mises en application sont encore cimentées par le Plan d’études 21.

La réforme la plus radicale des dernières années est pour moi l’intégration complète. Chaque enfant, y compris les handicapés mentaux, doit d’après cette réforme être intégré dans des classes régulières. Cela demande d’un côté énormément d’énergie de la part des enseignants, produit plus de troubles dans la salle de classe et par là même un énorme potentiel de distraction. De l’autre côté des expériences montrent que l’intégration complète ne sert que dans des cas rares à l’enfant handicapé. On sait aujourd’hui que la souffrance de devoir réaliser chaque jour de ne pas être à la hauteur des autres enfants est plus grande que le profit de l’intégration dans une classe régulière. Dans une petite classe spécialisée on peut aider les enfants avec des déficits de manière plus appropriée, ce qui est plus prometteur …

… mais au fond c’est logique …

Mais aussi le système des directions d’école apporte dans très peu de cas le potentiel espéré, par exemple une meilleure direction du personnel. On abuse plutôt des directions d’écoles pour mieux faire passer les réformes scolaires auprès des enseignants, pour mieux les introduire et pour mieux contrôler leur mise en application. En outre, on veut définitivement cimenté, par l’introduction du Plan d’études 21, le concept des langues étrangères 3/5 pédagogiquement peu convaincant mais sans aucune critique.

Quelle est l’importance d’autres domaines, tel que l’enseignement de la matière?

Naturellement, le simple enseignement de la matière devrait occuper une place primordiale. Grâce à et par l’enseignement de la matière l’imagination, la faculté de réflexion et le sens critique sont pratiqués et se développent. Pendant l’enfance et l’adolescence la capacité d’apprendre est plus grande que jamais, aussi faut-il faire bon usage de chaque leçon. Une approche systématique non seulement sur le plan des connaissances, mais également en ce qui concerne notre culture se produit durant ces années. Finalement, les parents confient leurs enfants à l’Etat en pleine confiance qu’il œuvre pour leur bien et n’en abuse pas pour effectuer des expériences.

A part les grandes faiblesses professionnelles et pédagogiques, le reproche est que ce plan d’études intervient aussi dans la vie privée des parents et enfants. De quoi s’agit-il?

Toute l’idéologie du genre en fait partie. Dans ce domaine-là, les responsables du Plan d’études 21 ont dit avoir quelque peu corrigé leurs déclarations mais en réalité, ils se sont contentés de changer l’un ou l’autre terme technique. S’y ajoute encore la pédagogie sexuelle. Dès la quatrième classe ce sujet est justifiable mais au jardin d’enfants, la pédagogie sexuelle n’a pas sa raison d’être. Cela fait partie du domaine de la famille et non de l’école.
D’autres domaines sont arrivés en Suisse par différents organes subordonnés des Nations Unies, par exemple, des aspects radicaux concernant nos mœurs. Cela ne doit pas faire partie d’un programme scolaire sans auparavant un large débat public. Ou bien comment contrôler par exemple si un enfant est «autocompétent»? Quels aspects en font partie et lesquels en sont exclus? Qui fixera ces standards?

Avec le Plan d’études 21 ont fait fi de la souveraineté cantonale. Quel jugement doit-on porter sur la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP)?

L’UDC est pour la suppression de la CDIP alémanique ou du moins pour une restriction budgétaire. La CDIP alémanique n’a aucune légitimation, car le projet du concordat HarmoS a échoué. Les cantons n’ayant pas adhéré au concordat restent indépendants. La CDIP de Suisse orientale a sa raison d’existence dans certains domaines. Si les cantons conviennent sur des objectifs éducatifs de l’année scolaire, cela serait raisonnable et au profit de la mobilité des familles.

S’il n’y a aucune légitimation démocratique, il faut parler d’un abus de pouvoir?

C’est juste. Notre école obligatoire doit rester fédéraliste. A côté de la centralisation, il y a aussi la compétition, et la compétition est positive. Les cantons doivent faire des efforts pour une bonne école et s’engager afin que les enfants jouissent d’une bonne culture générale. En plus, pas tous les cantons ne disposent des mêmes ressources financières. Les conditions et les exigences d’un canton rural se distinguent de celles d’un canton urbain. Il est sensé de traiter certaines questions sur le plan communal. Aussi le besoin d’offres d’accueil extrafamilial des enfants ou de structures de jour dans les écoles varie fortement selon la région. Avec le Plan d’études 21, on veut nous octroyer des tâches qui n’ont pas leur raison d’être dans un programme scolaire. On veut ainsi ouvrir les portes par exemple aux écoles à horaire continu qui n’ont jusqu’alors pas retenu l’attention politique.

La CDIP a clairement signalé que le Plan d’études 21 sera introduit. Ne serait-il pas urgent de discuter cela en détail dans la population?

Tout d’abord il faut que les enseignants y soient impliqués. Ceux-ci étaient trop peu représentés lors de l’élaboration du Plan d’études 21. Et puis, la population doit pouvoir se prononcer sur un sujet tellement décisif, d’autant plus que le Plan d’études 21 ne contient non seulement des objectifs à atteindre, mais avec le constructivisme et l’orientation vers les compétences une réforme scolaire globale entraînant un nouvel alignement pédagogique et des conséquences financières considérables.
Trop peu d’enseignants issus de la pratique ont été associés à l’élaboration du Plan d’études 21. La population n’est pas du tout consultée bien que ce soit nos enfants qui en souffriront plus tard.
Des critiques essentielles de la base et de l’économie n’étaient prises en considération ni lors de la consultation ni lors du remaniement du Plan d’études 21. Aussi ne faut-il pas s’étonner qu’environ 1000 enseignants se fussent réunis pour remettre en question le Plan d’études 21 de manière critique et détaillée. Même après le troisième remaniement dont résulte une certaine transformation, les responsables du plan d’études ne s’éloignent pas des véritables réformes, du constructivisme et de l’orientation vers les compétences, les objectifs annuels contraignants n’y figurent pas et le Plan d’études 21 n’est toujours pas facile à mettre en pratique.

D’après vos descriptions, on a l’impression que le Plan d’études 21 devrait voir le jour, hic et nunc, le plus vite possible sans discussion et malgré toute résistance.

Oui, c’est le cas. La CDIP alémanique ne s’est pas du tout attendue à une telle résistance. Trop vite on a déclaré que seulement les opposants de HarmoS et, avant tout des politiciens phare de l’UDC seraient contre le Plan d’études 21. Mais c’était une altération complète. Dans le quotidien «Neue Zürcher Zeitung» on pouvait lire à plusieurs reprises que la résistance et la critique provenait de différentes directions sociales et politiques. Plusieurs personnalités de l’économie du secteur pédagogique ont émis d’importants doutes quant aux nouvelles réformes, au constructivisme et à l’orientation vers les compétences.

Il y a de la résistance dans la population. Dans différents cantons, on récolte des signatures. N’est-ce pas une réaction saine face au procédé autoritaire des responsables du Plan d’études 21?

Oui, bien sûr. Dans certains cantons, des initiatives parlementaires ont été lancées et on récolte des signatures pour des initiatives populaires qui exigent que le parlement ou la population aient leur mot à dire sur l’introduction du Plan d’études 21.

C’est-à-dire que quelques citoyens doivent faire ici un effort énorme pour atteindre quelque chose qui fait à vrai dire partie des piliers fondamentaux de notre démocratie, c’est-à-dire, de pouvoir décider sur les questions décisives. S’y ajoute que l’introduction et la mise en œuvre du Plan d’études 21 introduisant un concept pédagogique inutilisable ne sont pas gratuites. Le contribuable qui n’a pas pu s’y prononcer en portera les frais. A quoi les cantons doivent-ils s’attendre?

Pour que le constructivisme et l’apprentissage orienté vers les compétences puissent être introduits, seulement au canton de Thurgovie au moins 120 multiplicateurs seront formés qui doivent assurer la formation continue des équipes d’école et les soutenir dans leur travail. La somme totale des frais énormes pour tous les cantons alémaniques sera de l’ordre de centaine de millions. Mis à part les frais énormes d’administration, de formation, les enseignants auraient mieux à faire et investir dans leurs cours. Si l’on fait le compte total depuis la naissance du Plan d’études 21, pour lequel environ 5000 compétences ont été développées et à l’élaboration duquel plus de 100 personnes ont collaboré, chacun peut imaginer ce que cela a déjà coûté jusqu’à aujourd’hui. Sans parler de l’évaluation et du contrôle … Ce décompte pour des dépenses sans aucune légitimation démocratique devrait être présenté au peuple.

Après avoir écouté vos explications, je conclus que l’enfant, dont il devrait s’agir à vrai dire, ne figure pas dans ce plan d’études. Comment voyez-vous cela ?

En me représentant le Plan d’études 21 que j’ai longtemps étudié de manière approfondie, je constate que l’enfant n’est à aucun moment concerné. Il s’agit d’une bulle de compétences mais nullement de l’enfant. Il s’agit d’idéologies qui ont été écrites par des bureaucrates quelconques et des réformateurs scolaires sans avoir mené un débat publique à ce sujet. La première version du Plan d’études 21 avait plus de 570 pages qui ont été allégées mais sans rien changer à l’essence et à l’orientation. Intéressant est la comparaison avec la nouvelle proposition d’un plan d’études pour l’école obligatoire détaillée et simple à appliquer de l’UDC avec des objectifs annuels concrets qui ne compte, elle, que 97 pages. Comme un dicton sage dit: Moins c’est souvent plus!
Madame la conseillère nationale, merci beaucoup de cet entretien détaillé.    •
(Interview réalisée par Thomas Kaiser)