Le développement équitable et la prospérité pour tous sont possibles – ici et maintenant

Ce n’est pas l’économie réelle, mais de fausses théories qui empêchent un véritable développement économique

Interview du Professeur Richard A. Werner

ev. Suite à la dernière grande crise financière de 2008, une discussion et une réflexion ont été lancées, portant en premier lieu sur les rapports de politique économique et financière et cela a fait naître l’espoir – l’espoir de parvenir à s’affranchir des principes (pseudo)économiques qui ont dominé les dernières décennies. Au lieu de conduire vers une amélioration, ils ont mené toujours plus dans le sens opposé. Pourtant, le mantra de l’économie néolibérale – dérégulation, libéralisation, privatisation et ouverture du marché général – a été appliqué d’une poigne de fer. A cet égard, la croyance aveugle dans les soi-disant indispensables crédits a formé l’axe central de la réalisation de cette idéologie. Et bien que, dans tous les endroits où on y a eu recours – dans les anciens pays communistes ou dans les pays en voie de développement, mais également en Europe –, cette certitude ait conduit à la dette souveraine et à la sujétion, à brader l’économie locale et à augmenter les inégalités sociales, ainsi qu’à nombre de crises bancaires – pour ne rien dire des crises financières – elle reste pourtant jusqu’à présent le credo officiel – bien qu’un nombre croissant d’économistes nourrissent à présent des doutes à son sujet.
Dans le cadre du Forum de Rhodes 2015,* le Pr Richard A. Werner est intervenu en tant que modérateur de la séance plénière sur le thème d’«Un avenir commun profitable: politique financière et politique économique en faveur d’un développement équitable pour tous». Dans son compte rendu d’introduction, il a exposé en quelques phrases le fait que la théorie économique contemporaine prédominante du marché soi-disant libre – connue sous le nom de théorie néolibérale ou néoclassique de la «Chicago School of Economics» – est incapable d’expliquer divers problèmes économiques. Bien au contraire, en se basant sur des axiomes erronés – dans son livre «Une nouvelle politique économique. Que peut apprendre l’Europe des erreurs du Japon» Richard Werner aborde cela en détail1 – et partant de ces hypothèses ne résistant pas à la réalité d’un examen empirique, cette théorie est parvenue, par pure dérivation déductive, à des conclusions automatiquement fausses.
En d’autres termes: s’il devient manifeste que ses principes de base et ses conditions ne sont pas compatibles avec la réalité du quotidien et de l’économie, l’ensemble de la théorie des marchés libres, des effets de la libéralisation, de la dérégulation et des privatisations s’écroule sur lui-même. Ce dont on peut finalement se rendre compte sur le plan historique.
Pour Richard Werner, il y a également un autre aspect intéressant: aucune théorie économique prédominante ne tient correctement compte du processus de la création monétaire, et le rôle des banques n’est pas non plus représenté d’une manière réaliste. Comme le montre l’interview ci-dessous, ceci revêt une signification décisive avant tout pour les pays en voie de développement: si l’on envisage avec exactitude le mécanisme de la création monétaire et le rôle particulier ainsi que la position des banques, cela ouvre de nouvelles perspectives pour la croissance et le progrès socioéconomique.
Werner, qui a, en 1994, marqué de son empreinte la notion du «Quantitative easing» (QE), (assouplissement quantitatif), attire l’attention sur ce que la création monétaire, ou plutôt la création de crédit ne présente pas de problème en elle-même et prise séparément, tant qu’on l’utilise dans l’intérêt des populations et pour les secteurs productifs de l’industrie, là où la richesse est créée par le travail humain et la créativité, et qui induisent le développement. Cela implique toutefois une politique monétaire économique et financière orientée en premier lieu vers le développement local et dont la protection devrait être obligatoire – en conséquence, Richard Werner critique également la centralisation et la monopolisation des finances par les puissantes banques centrales, et avant tout, la Federal Reserve, la Banque d’Angleterre (et la patrie de celle-ci, la City de Londres) ainsi que la BCE, lesquelles appliquent une forme de quantitative easing totalement opposée au concept originel en canalisant l’argent non pas vers le secteur réel de l’économie, mais pour sa plus grande partie vers l’industrie de la finance.


Richard A. Werner est Allemand et spécialisé en sciences économiques et professeur de système bancaire international. En 1989, il termine ses études universitaires à la London School of Economics, puis il obtient son doctorat en économie politique (notamment économie et système bancaire du Japon) à l’Université d’Oxford. Dès 1990, il poursuit des études à l’Université de Tokyo à l’Institut de recherche sur la création de capitaux de la Banque de développement japonaise. Puis suivent diverses activités au Japon et auprès de la banque de développement asiatique. Il publie en 2001 ses analyses sur les dessous de la crise japonaise dans un livre intitulé «Les princes du Yen» qui rencontra un vif succès.
En 2004, Richard Werner obtint une chaire à l’Université de Southampton en Angleterre. Actuellement, il est professeur en système bancaire international et directeur du département pour le développement international et directeur (et fondateur) du Centre for Banking, Finance and Sustainable Development. Il a souvent aussi des engagements en tant que professeur invité à l’Université Johann Wolfgang Goethe de Francfort.
M. Werner est également membre fondateur de la Local First Community Interest Company, une entreprise d’utilité publique préparant l’introduction de banques locales en Angleterre, selon le modèle des caisses d’épargne et des banques coopératives allemandes.

Horizons et débats: Dans votre exposé, vous avez attiré l’attention sur le modèle économique spécifique imposé aux pays en voie de développement au cours de la décolonisation pour quand même continuer à les tenir sous contrôle. Quelles sont les critiques que vous adressez à ce modèle ?

Richard A. Werner: Dans l’exposé, j’ai traité trois points principaux. Premièrement, qu’on a dit à ces pays: «Vous voulez croître, vous développer. De quoi a-t-on besoin dans ce cas? On a besoin d’économies. Mais il y a peu d’épargne dans les pays en voie de développement. Bon, là justement, nous pouvons vous aider. Ce qui vous manque, vous pouvez l’emprunter auprès de nos banques.» En 1936, justement, le modèle de Keynes dit qu’en tout premier lieu, on a d’abord besoin d’épargne – par ailleurs, Keynes change son optique sur la question à 180 degrés, car même s’il avait déclaré auparavant, il faut en passer par les crédits, dans sa théorie de 1936, il dit: «Non, il faut d’abord de l’épargne» et il ne parle plus de crédits. Je ne sais pas ce qui s’est passé entre-temps, mais il arrive souvent que des économistes changent d’avis et ne reprennent plus jamais leurs déclarations précédentes.
En tout cas, ce nouvel argument de Keynes a été utilisé après la guerre par les économistes Harrod et Domar pour leur modèle de croissance économique, et il a pris une très grande influence dans les pays en voie de développement. Il était alors soutenu par le FMI, la Banque mondiale ainsi que par les banques de développement et on l’a finalement adopté de facto de façon universelle. Et ce qu’il signifie est exactement cela: les pays en voie de développement peuvent emprunter à l’étranger l’argent indispensable à une nécessaire croissance, s’il n’est pas disponible localement. Naturellement, les banques internationales étaient là pour le leur prêter. Cependant la réalité était bien différente: premièrement, ce n’est pas vrai, on n’a pas besoin de cet argent-là pour la croissance, car on peut produire de l’argent par la création locale de crédit.

L’escroquerie aux crédits internationaux

Si l’on possède sa propre monnaie …

Oui, bien sûr, tout à fait. Mais cela était le cas. La plupart de ces pays avaient leur propre monnaie, leurs propres banques et banques centrales, lesquelles pouvaient puiser dans leurs propres réserves et n’étaient pas obligées d’emprunter à l’étranger. Car, deuxièmement, on n’a besoin d’aucuns capitaux étrangers, puisqu’en effet, cela n’est d’aucune aide pour l’économie locale. Ces crédits internationaux étaient presque toujours consentis par les banques internationales en devises étrangères. Les monnaies des pays en voie de développement – Singer/Prebisch l’ont montré – subissent des baisses sur des périodes assez longues, de 50 à 100 ans, et se transforment ainsi, pour les pays en voie de développement, en dettes, naturellement de plus en plus importantes s’ils se sont endettés à l’étranger en monnaie étrangère.
On tombe rapidement dans ce piège de l’endettement, et alors on vous dit: «Bon, maintenant on va faire un ‹Debt for Equity Swap›2, car vous ne pouvez plus payer vos dettes. A présent, nous prenons vos terres et vos ressources naturelles, etc.» Comme ça, c’est régularisé. Pourtant, les pays en question auraient pu dès le début produire de l’argent au moyen de ces mêmes ressources, et n’auraient eu besoin d’aucun crédit étranger. Et deuxièmement: les crédits étrangers de ces banques internationales – d’où viennent-ils donc? Les banques internationales ne les produisent pas à partir de rien. Et encore mieux: l’argent étranger n’entre absolument pas dans le pays emprunteur. Car le dollar, la livre et l’euro, qui sont produits par les banques étrangères – là on voit cela très clairement –, les devises étrangères donc, demeurent à l’intérieur du système bancaire étranger. C’est-à-dire que la livre anglaise reste dans le système bancaire britannique, les francs suisses dans les banques suisses, etc. Rien de tout cela ne parvient dans les pays en voie de développement. Tout cela n’est qu’un trucage, une escroquerie. Et si on va plus loin, au moment où les crédits, les dollars par exemple, sont changés en Rands sud-africains ou quoique ce soit d’autre, dans le même temps la création de crédit s’effectue dans le système bancaire sud-africain, donc dans le système bancaire de l’emprunteur. Mais elle peut aussi être mise en place sans ce crédit international.

Donc le transfert, c’est une grosse escroquerie.

Oui. C’est ainsi, les crédits doivent être couverts par la capacité de paiement de l’emprunteur. C’est toujours le cas. Mais cela, on peut aussi l’obtenir sans crédits internationaux.

C’est en principe la même chose qu’on devrait recommander à la Grèce aujourd’hui.

Oui bien sûr, c’est toujours la même chose.

«La macroéconomie d’aujourd’hui est davantage une fiction qu’une réalité.» (Neue Wirtschaftspolitik, p. VIII)

Création du crédit local – contre l’endettement et la déflation

Cela signifie que s’ils avaient une Banque centrale et leur propre devise, ils pourraient dans ce cas y avoir recours.

J’ai également dit au ministère grec des Finances qu’ils ne devaient plus émettre aucune obligation d’Etat mais avoir recours aux crédits des banques grecques locales. De cette façon, ils résoudraient simultanément plusieurs problèmes, car ces banques doivent aussi prendre de l’importance – elles en perdent actuellement, et tant qu’elles se réduiront, cela aura un effet déflationniste pour l’économie, car il n’y aura aucune croissance – et ils parviendraient ainsi à une création de crédit local. Contrairement aux obligations d’Etat, les crédits bancaires ne sont pas évalués au prix du marché. Comme les obligations d’Etat réellement utilisées pour le financement sont estimées continuellement à leur valeur marchande, on reste toujours exposé aux attaques des spéculateurs sur l’emprunt – et c’est avec cela qu’ils exercent leur chantage sur la Grèce. Avec le crédit d’Etat provenant de banques locales – ce que j’appelle «Enhanced Debt Management» – on échapperait complètement à l’endettement extérieur et on pourrait réellement éviter une déflation également dans la zone euro. Alors que les intérêts du marché des obligations ont grimpé jusqu’à des pourcentages à deux chiffres, sur le marché des crédits bancaires le taux d’intérêt s’est maintenu à moins de 3%.
Il est difficile de comprendre la raison pour laquelle les ministères des Finances de pays tels que la Grèce, l’Irlande, le Portugal et l’Espagne ont résolument continué d’émettre des obligations et ne se sont pas simplement tournés vers les crédits tellement meilleur marché de leurs propres banques. J’ai souvent présenté ces arguments dans toute l’Europe, y compris devant des représentants de tous les ministères des Finances de l’UE (c’était à Bruxelles en janvier 2012). Apparemment on a, par-ci par-là, compris cela aussi. Mais on m’a alors fait dire par certains ministères des Finances: «Cela, nous ne pouvons pas le faire, la BCE ne le permet pas.» Mais sur un plan strictement légal, la BCE ne peut l’empêcher. Les Irlandais, par exemple, auraient parfaitement pu le faire, mais ils se trouvaient à ce moment l’objet d’une forte pression, et les gens qui se trouvaient aux postes de décision n’étaient peut-être pas les bons. C’est du moins le premier point.
Je voudrais ensuite aborder encore deux autres points: le mantra de la politique économique de Washington dit aussi qu’on a besoin de dérégulation, de libéralisation, de privatisation; c’est seulement ainsi qu’on peut atteindre la croissance économique. A ce sujet, on peut citer divers exemples contraires. En principe, il s’agit de tous les pays qui ont connu un développement couronné de succès: ils ont tous réussi en raison de l’intervention stratégique de leur gouvernement et grâce à une politique industrielle. Il n’existe aucun pays qui soit devenu une puissance économique par suite d’une politique de marché libre. Si la Grande-Bretagne est aujourd’hui ce qu’elle est, tout comme l’Amérique, l’Allemagne ou le Japon et l’Extrême-Orient …

«L’histoire est la banque de données de la réalité économique»3

Vous voulez du moment, à partir duquel ces pays se sont développés …

Oui, dès le XVIIe et XVIIIe siècle, l’industrialisation du secteur textile a commencé en Grande-Bretagne. Mais pourquoi l’industrie textile était-elle donc déjà tellement développée et si importante? Ce n’est que grâce à la Révolution industrielle que les Britanniques sont parvenus à une telle réussite. Auparavant, au XIIIe ou XIVe siècle, l’Angleterre n’exportait que de la laine brute, aucun produit fini. Les souverains ont alors compris qu’en exportant seulement des produits de faible valeur, on devient dépendant des pays producteurs de biens à haute valeur ajoutée. Les souverains anglais ont été très fortement endettés auprès de la Hanse avant qu’ils ne le comprennent. Ils ont même dû engager les joyaux de la couronne auprès de la Hanse. Ils se sont alors rendu compte d’une chose: nous devons créer de la richesse en Angleterre et nous spécialiser dans la production de biens à haute valeur ajoutée. De plus, il était nécessaire d’établir une politique industrielle. Grâce à la politique industrielle ensuite mise en place, et qui a édifié une considérable industrie textile, l’Angleterre s’est développée rapidement.

«Une description réaliste de l’économie nationale peut apparaître, certes, très peu attrayante sur le plan politique. Mais en recherche économique, tout comme dans les sciences naturelles, c’est une démarche scientifique que de reconnaître la réalité. La rhétorique des marchés empêche la reconnaissance des faits. Seule une économie proche de la réalité peut avoir une chance de contribuer à la résolution des problèmes de notre univers. Car, le plus souvent, on peut réellement résoudre ces problèmes.» (Neue Wirtschaftspolitik, p. IX)

Cela s’est développé sur une longue période?

Oui. Cela s’est prolongé sur plus que cent ans. Mais c’était une politique clairement industrielle. Au début, par exemple, on a introduit des lois stipulant qu’on ne pouvait plus exporter de laine brute. Ensuite, il y a eu, au niveau national, un encouragement à l’exportation d’articles à haute valeur ajoutée, mais l’importation ne concernait que des matières premières de faible valeur. Les Anglais se sont alors approprié la technologie, en accueillant chez eux des Flamands, qui se sont alors installés dans le pays sous le nom de «Flemings» et dont le savoir-faire a ainsi été assimilé et utilisé. Il existait alors des lois disant que, par exemple, tous les défunts devaient être enterrés avec un capuchon de laine, ceci afin d’augmenter la demande en lainages auprès de la production locale. La laine étrangère était tout à fait interdite. C’est ainsi qu’une industrie – l’industrie textile, le travail de la laine – a été élaborée à partir du néant.
Deuxièmement, l’Angleterre a construit sa propre flotte. Avant, il n’y n’avait en Angleterre aucun bateau qui soit propriété de l’Etat. Après, les Anglais avaient la plus grande flotte du monde. Mais là aussi, le gouvernement a entrepris les interventions nécessaires grâce à la législation. Il était par exemple interdit aux bateaux étrangers de transporter des marchandises vers ou à partir des ports anglais. Auparavant, les bateaux qui le faisaient étaient principalement étrangers. Par la suite, seuls les bateaux anglais y ont été autorisés. Cela a également augmenté toute la production navale, etc. Friedrich List décrit tout cela très bien. On a édifié la politique industrielle locale, et aussi la politique internationale, on a publié des restrictions commerciales pour protéger les nouvelles industries. A ce sujet on trouve de nombreux contre-exemples: des pays qui, consciemment, ayant refusé le libre-échange, ont vu leurs actions couronnées de succès, alors que les pays qui avaient introduit le libre-échange – en Afrique sous la direction du FMI, par exemple, – ont subi une détérioration de l’économie locale, sabotée par les marchandises étrangères provenant de la concurrence internationale. Le pays s’est appauvri et s’est endetté de façon croissante – et la situation est allée en se dégradant.

Où voyez-vous une alternative pour les pays qui voudraient sortir de ce cercle vicieux?

En aucun cas on ne devrait ratifier le TTIP. Il faut garder sa souveraineté. Bien sûr, il peut s’être créé une situation, où on se retrouve victime du chantage financier, mais il faut donc rechercher soi-même son propre bloc économique. C’est justement cela que font les pays du groupe BRICS – et ceux-là sont de toute façon déjà exclus du TTIP. Sous prétexte de libre-échange, celui-ci forme un véritable bloc commercial qui s’isole à nouveau des autres pays.

L’importance d’une politique économique souveraine

C’est tout à fait clair …

Et les autres pays doivent donc s’organiser. La Russie, l’Inde, la Chine, le Brésil, etc., eux le font. Ils ne veulent pas non plus être soumis au chantage financier par le système de paiement et développent leur propre système de paiements. Bien sûr que c’est nécessaire. En même temps, il est important pour chaque pays de sauvegarder autant que possible son autarcie sous peine d’être soumis au chantage financier. Quand une économie est autarcique, d’autres pays peuvent toujours la menacer: «Nous ne ferons pas de commerce avec vous!» – OK’, et bien tant pis. Tant qu’on produit les marchandises essentielles ou qu’on peut envisager des partenariats avec lesquels commercer, alors tout va bien. Il est important de mettre le poids sur l’économie locale et régionale, car alors tout va bien. Et c’est encore mieux par le biais de la création monétaire décentralisée vers des banques régionales; de cette façon une région reste financièrement très indépendante.

Ce que vous dites, correspond tout à fait aux conclusions du «Rapport sur l’agriculture mondiale», recommandant lui aussi de créer une économie locale et régionale.

Exactement.

 «L’énorme puissance économique de la Chine, du Japon et d’autres pays d’Extrême-Orient n’est pas à ramener aux marchés libres, ni à des campagnes de libéralisation ou de dérégulation, telles qu’elles sont représentées par l’économie néoclassique». (Neue Wirtschaftspolitik, p. 7)

Et les banques régionales puisent donc dans leurs propres réserves …

Naturellement.

Et sont indépendantes. On devrait donc encourager les petites banques régionales …

C’est ainsi qu’on procédait en Allemagne dans le passé. En Allemagne, il y a 1500 petites banques communales, et elles produisent presque toute la masse monétaire. Celle-ci est attribuée aux petites et moyennes entreprises par le biais de crédits. C’est ce qui rend les PME si solides. Cela est rendu possible grâce à ces petites banques régionales, les banques populaires (Volksbank), les banques Raiffeisen et les caisses d’épargne (Sparkasse). Celles-ci sont toutes indépendantes, ce sont des banques individuelles, certes regroupées sous la même appellation de «caisse d’épargne» ou «banque populaire», mais elles sont légalement indépendantes et prennent leurs propres décisions, et c’est aussi bien ainsi. Auparavant chaque village, chaque lieu-dit, avait ses propres banques, souvent même au nombre de trois: une caisse d’épargne, une caisse de crédit mutuel agricole et une banque populaire. Les organes de surveillance, en particulier ceux de l’UE, ont exercé une forte pression sur ces excellentes banques locales, au cours des 20 dernières années, pour les contraindre à l’abandon. Il y a eu ainsi depuis lors de nombreuses fusions. Aujourd’hui, il n’y a le plus souvent que deux banques, et seulement dans les villes ou les bourgs d’importance.

Les banques régionales encouragent la croissance économique et la stabilité financière

Je voulais justement vous le demander. Nous observons actuellement le déclin de nombreuses petites banques en Suisse …

Oui. La Banque nationale suisse (BNS) et plus encore la Banque centrale européenne (BCE) ont fixé leur politique monétaire de façon à détruire ces petites banques parce que le dernier bastion encore debout de l’économie alternative se trouve en Suisse et en Allemagne. C’est cela qu’on veut détruire. Nous essayons maintenant de riposter en introduisant les Community Banks en Angleterre. Nous voulons former un réseau des banques communales. Cela n’enchante pas la Banque d’Angleterre bien que ce soit manifestement utile en matière de création d’emplois, de croissance économique et de stabilité financière.
En Allemagne, les petites banques sont carrément sabotées par la BCE et l’UE, par le recours à de multiples exigences de contrôle et de réglementations. A présent, même les plus petites banques n’ayant pas plus de dix employés doivent fournir des informations aussi détaillées que la Deutsche Bank qui emploie pour cette seule tâche un millier d’experts. Les petites banques doivent alors engager plusieurs personnes qui ne sont employées qu’à rédiger des rapports pour les autorités, et elles ne peuvent absolument pas se le permettre. Chaque poste ayant son importance, s’il faut brusquement mettre à disposition, deux personnes dévolues à ces travaux, cela implique alors de devoir fermer la banque.
L’autre méthode consistant à saboter les banques communales est naturellement la politique des taux d’intérêt. Les taux à court terme ont été réduits à zéro. Au travers du soi-disant assouplissement quantitatif des achats d’emprunts, on a également réduit à zéro les taux à long terme. Ainsi, la courbe des taux s’est aplatie, aux alentours du zéro – et c’est ainsi qu’on sabote les vraies banques, celles qui attribuent les crédits productifs à de petites sociétés. Et quelles sont les banques qui survivent? Les banques spéculatives, qui pompent leur argent dans des marchés des capitaux, car la baisse des taux d’intérêt produit à nouveau une inflation des titres commerciaux.
La politique de ne laisser survivre que les grandes banques est celle de la City de Londres depuis plus d’un siècle. Et qui, à présent, est le commissaire financier de l’UE? Un lobbyiste de la City, qui rédige cependant tout à fait officiellement les lois à Bruxelles. Autant enfermer le loup dans la bergerie!

Si vous dites qu’en Angleterre, dans le Hampshire, vous créez des banques semblables, vous avez sûrement des idées, sur la façon dont on peut faire tourner ces petites banques. Pour toutes les autres petites banques, ce serait intéressant.

Nous n’avons pas d’idées neuves: nous voulons recycler les anciennes! Autrement dit, l’idée neuve, c’est de revenir aux origines des banques coopératives, à l’époque de leur fondation un peu partout, il y a 150 ans. Concernant cette réglementation contraignante, nous voulons essayer de nous associer avec d’autres banques pour nous en débarrasser. En Allemagne, on fait aussi cela en association. Mais l’avenir demeure incertain. Ici, il est important de s’investir en politique et d’exiger ouvertement une égalité de traitement avec l’Amérique: aux Etats-Unis, les petites banques ont leurs propres organes de contrôle, avec des conditions beaucoup plus légères que celles des grandes banques. Jusqu’à présent, l’UE et la BCE ont refusé, probablement sur instruction des Etats-Unis, l’application de l’égalité de traitement des petites banques en Europe avec celui des petites banques aux USA.

«La politique monétaire est la force la plus efficace quand il s’agit de la réalisation des buts macroéconomiques. Car elle influence non seulement la croissance économique, mais est également capable de provoquer des changements sociaux. A cause de son immense pouvoir et de son ampleur, la politique monétaire, qui permet de contrôler les ressources économiques et de jouer un rôle dirigeant, devrait être confiée à une institution qui soit solidement ancrée dans le processus démocratique […].» (Neue Wirtschaftspolitik, p. 451)

Mais on essaie …

Oui. Mais, avec l’existence de ces Community Banks en Angleterre, quelque chose pourrait aussi changer politiquement. Alors, la City de Londres ne pourra plus argumenter de cette façon: «Ah, ce sont des principes tellement allemands, vous voulez encore un traitement spécial» – c’est toujours ce qu’ils disent. Parce qu’alors, il y aura aussi des Community Banks en Angleterre. Dans ce débat, cela pourrait aussi être une aide.

Professeur Werner, merci beaucoup pour cet entretien.    •

(Propos recueillis par Erika Vögeli)

*    Le congrès annuel du World Public Forum «Dialogue des civilisations» s’est tenu du 8 au 11 octobre 2015 à Rhodes en Grèce, sur le thème «Le monde au-delà du chaos global». Le World Public Forum ou «Forum de l’opinion mondiale» se définit en tant que participant à l’application pratique de la résolution «Ordre du jour mondial en faveur du dialogue entre les civilisations» de l’Assemblée générale des Nations-Unies du 9 novembre 2001. Débuté en Russie en 2002, il a lieu annuellement, depuis 2003, sous formes de rencontres à Rhodes, destinées à encourager le dialogue, les échanges et la compréhension entre civilisations et rechercher les solutions pacifiques et non-violentes allant dans le sens d’un futur humain universel.

1    Werner, Richard A. Neue Wirtschaftspolitik. Was Europa aus Japans Fehlern lernen kann. Munich 2007. (ISBN 978-3-8006-3247-3)
2    Debt-for-Equity Swap: Remboursement d’une créance, dans laquelle les créanciers d’une entreprise reçoivent des parts sociales – dans le cas des pays en voie de développement, des parts des ressources naturelles d’un Etat, par exemple des terres ou des ressources minières.
3     Werner, Richard A. Neue Wirtschaftspolitik, p. X

«Les critiques de l’économie néoclassique en conviennent: les sciences économiques doivent traiter de la réalité; ils doivent faire la preuve de leur aptitude en tant qu’outils de contact avec les réalités de l’économie. Pour un profane, cela paraît aller de soi. Pour le courant principal encore prédominant dans la pensée économique, la chose se présente tout à fait différemment. L’école néoclassique est basée sur une approche déductive. D’après cette méthodologie, nous parvenons à des conclusions validées en prenant comme points de départ de notre recherche des principes de pensée qui, justement, ne sont pas basés sur des résultats empiriques. Ceux-ci sont étayés par des hypothèses théoriques, qui à leur tour ne reposent sur aucune base empirique … A l’aide d’outils logiques, en particulier les mathématiques, on pourra tirer des conclusions à partir de principes et d’une superstructure d’hypothèses théoriques qui produiront à nouveau, bien sûr, des résultats strictement théoriques.»

(Werner, Richard A. Neue Wirtschaftspolitik, 2007, p. 22, ISBN 978-3-8006-3247-3)